‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 103 sur 112 · CENT CINQUANTE-HUITIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CENT CINQUANTE-HUITIÈME LETTRE

Jeudi soir 12 Février 1846.

Mon tendre ami, je viens de l'exposition Bonne-Nouvelle, dont vous serez content, j'en suis sure. Il y a surtout un petit emplacement réservé à Ingres, d'où on a grand'peine à se retirer.

Ce plaisir ne m'a pas distraite du souvenir de vos bontés d'hiei-, dont je suis heureuse de vous remercier à mon aise. Vous avez un de ces cœurs si clairsemés qu'ils font presque des êtres privilégiés de ceux qui les rencontrent. Je me regarde comme telle depuis que je vous connais.

Quant aux simples politesses, je leur rends la monnaie de leur pièce. J'ai remercié M™" Marrast de son invitation, en lui (lisant que je ne me trouverais pas à Paris le 18. Je crois, mon cher ami, qu'un refus non motivé aurait senti la brusquerie ; et je serais désolée de passer pour prude ou maussade, comme les femmes peu sûres d'elles.

M. M. . . n'est pas homme à persévérer, même dans un caprice : et je pense bien qu'il me sera utile par les motifs naturels. Au reste, l'expérience ne m'épouvante pas. Ils n'avaient pas invité mon frère : mais mes allures de femme indépendante me donnent mon droit d'entrée solitaire dans les maisons les plus décentes. Je veux me démettre peu à peu de mes protecteurs naturels pour des circonstances de ce genre. Une femme veuve et jeune se fait conduire par une femme de chambre ou un portier. J'aurais des liens plus proches, que le monde n'en verrait jamais rien ; je suis d'avis qu'il ne faut rien afficher de ce qui se voile ordinairement ; vous êtes le seul homme avec qui on a pu me voir ; et. quand je vous ai demandé de ne pas sortir avec vous, ce n'était certes pas un caprice, mais une coutume de six ans de date.

J'espère que vous m'approuverez dans ce que j'ai fait, mon tendre ami. Votre cœur est le sanctuaire où je dépose tout ce qui constitue ma vie ; les petits comme les grands événements, tout

CORRESPONDANCE. o07

vous en est connu, et vous savez que je n'ai encore fait de mal qu'à moi.

Je termine ceci en courant, pour le jeter à la poste avant huit heures.

Je vous embrasse tendrement comme je vous aime.

Clgtilde de vaux.

CENT ClNOyANTE-NElVIÈME LETTRE

.Imidi soir 12 Février 1846 (3 h.).

En appréciant avant-hier, ma très chère amie, vos rapports avec iM. Marrast, j'ai sincèrement évité, comme je l'avais toujours fait jusqu'ici, d'introduire aucune considération relative à moi, pour concentrer votre attention sur les motifs qui vous concernent seule. Mais, afin de prévenir ou d'écarter toute arrière-pensée ou toute fausse position, si nuisibles tôt ou tard à la véritable intimité, je crois aujourd'hui devoir, à ce sujet, vous indiquer franchement des susceptibilités personnelles qui n'ont rien que de très avouable : elles méritent un sérieux examen, que nous n'avons pas encore eu l'occasion d'accomplir directement. C'est seulement ainsi que pourra se trouver essentiellement épuisée une explication indispensable, dont le complément exige votre cordiale attention, qui doit y peser chaque terme.

Je ne craindrai jamais auprès de vous toute concurrence vraiment chevaleresque, toujours fondée sur de dignes moyens, qui me laisseraient espérer un honorable triomphe. Ces nobles luttes peuvent devenir aussi favorables au perfectionnement mutuel des divers rivaux qu'au bonheur réel de leur commune idole. Mais je ne dois pas me mesurer avec quiconque emploie des voies déloyales, dont je ne puis accepter l'usage. Or, telle est ma position actuelle envers M. MarrasL

Tant que j'ai ignoré sa vraie conduite à votre égard, ses ellorts lie m'ont inspiré aucun ombrage. Quoique ses intentions ne m'eus-

o08 TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.

siMil inraais paru assez désintéressées, je ne pouvais d'abord, malgré mes motifs antérieurs d'estimer peu sa moralité générale, craindre de lui aucune indignité. Dès lors, sans me dissimuler les avantages de sa position et de son amabilité, j'ai dû espérer que, si leur exercice se subordonnait toujours à une véritable loyauté, ils ne prévaudraient jamais sur la profondeur et la pureté de mon affection, auprès d'une dame aussi capable d'apprécier chaque valeur intrinsèque, intellectuelle et morale. J'aurais donc accepté avec confiance cette secrète rivalité, qui, en nous excitant tous deux à vous mieux mériter, vous fût devenue honorablement utile. C'est ainsi que vous même pouviez concevoir et encourager cette noble émulation, si vous aviez reconnu partout une affection sincère.

La même sécurité ne saurait persister chez moi, ni une pareille iii'utralité en vous, depuis ((ue vous m'avez dévoilé l'ignoble conduite de M. Marrast. 11 ne s'agit nullement ici d'amour proprement dit, mais seulement de pure amitié. Vous ne pourriez, Clotilde. rester à la fois mon amie et celle d'un homme que je méprise, surtout pour ses procédés envers vous. Unant à lui, je le défie bien de concevoir à mon égard aucun mépris ; mais je lui inspire probablement une aversion mêlée d'envie, autant du moins que sa frivolité et sa faiblesse lui permettent d'éprouvei- profondément une passion quelconque. Vous savez d'ailleurs que, sans seconder activement mes ennemis, il leur a laissé le champ libre, quoique sa pleine connaissance de l'iniquité de leurs manœuvres lui prescrivît d'y opposer une résistance que sa position lui rendait aussi facile qu'honorable.

Une véritable amitié ne peut rester indifférente à un tel ensemble de motifs. C'est en son nom que j'ose aujourd'hui, ma Clotilde. vous demander directement, pour moi-même comme pour vous, de n'avoir plus avec ce personnage que de simples rapports d'affaires, sans aucune relation de société.

Ma lettre d'avant-hier vous a, j'espère, convaincue que cette conduite sera désormais aussi conforme à vos vrais intérêts qu'à vos propres goûts. En vous suppliant aujourd'hui d'accorder à mon attachement une telle résolution, je cherche autant à dissiper chez vous toute dangereuse fluctuation qu'à procurera mon cœur

une juste sécurité. Vous ne pouvez conserver par choix des rapports personnels avec un être dénioralisé. (|iu^ vous avez lant lieu (le mépriser. Oi-. loin que vos all'aires vous imposent ces relations, elles doivent vous engaf»er spécialement à les éviter, atin de con solider les contacts purement littéraires dont vous avez besoin. comme d'écrivain à éditeur, ou, si vous voulez, d'ouvrier à entre preneur. Je puis donc vous demander, en mon propre nom. une telle conduite, sans avoir à me reprocher jamais de nuire aucunement à votre avenir pour ma seule satisfaction.

Votre éminente nature vous empêchera toujours, ma Clotilde, de méconnaître et de dédaigner les dangers morau.x natui eliemeut attachés, surtout aujourd'hui, à la vie littéraire. Le plus grave de tous consiste assurément dans l'intime altération de la dignité personnelle par les séductions, si dilliciles à surmonter complètement, qui résultent de la distribution des renommées même éphémères, et surtout du don ou du refus de publicité. En vous encourageant à suivre dignement votre périlleuse vocation, j'ai compté sur votre rare élévation morale pour éviter tous cesécueils, quand ils vous seraient convenablement signalés. C'est pourquoi mon alïection. même au risque de vous déplaire un moment, ne devait point hésiter aujourd'hui à vous indiquer franchement la funeste direction où vous engagerait une imprudence initiale, dont les suites naturelles pourraient vous susciter de sérieux embarras et à moi de profonds chagrins.

Les injustes atteintes auxquelles votre indépendance a été tant exposée jusqu'ici, au nom même des plus chères affections, auraient pu. ma noble et tendre amie, si vous me connaissiez moins, vous inspirer des défiances fort excusables au sujet de ces amicales instances, susceptibles d'être aisément confondues avec des tentatives de domination. Mais vous avez maintenant assez apprécié l'ensemble de mon caractère pour que je n'aie point à craindre aujourd'hui une interprétation aussi contraire à ma nature et à mes habitudes. Ni les inquiétudes que je vous expose na'ivement. ni les demandes que je vous adresse avec franchise, n'excèdent en rien les di-oits nécessaires du véritable attachement : je me sens très disposé à vous accorder, à cet égard, une parfaite féciprocité, si jamais le cas se présentait. L'union de nos cœurs

nous est trop précieuse pour que nous ne devions pas tous deux dissiper soigneusement, dès leurs premiers germes, toutes les influences qui pourraient altérer une harmonie regardée, j'espère, par chacun de nous, comme la principale source de l'intime bonheur permis au reste de notre vie.

Amour et respect,

ate comte.

CENT SOIXANTIEME LETTRE

Vendredi 13 Février 1846.

Mon cher ami. puisque la parole d'honnête femme que je vous ai donnée n'a pas sufli pour vous rassurer sur les tentatives auxquelles vous me croyez exposée, que feriez- vous de la promesse si modifiable que vous me demandez ? Vous savez bien que je ne suis pas ni n'ai jamais été l'amie de M. M..., que nos relations ont été de très courte durée, et purement banales ; vous savez également que je ne l'ai pas vu depuis quatre à cinq mois, et n'ai pas cherché à le voir ; il me fait, en ménage, une invitation que je refuse ; je le fais seulement de manière à ne pas changer en haine l'intérêt qu'on m'a témoigné là. Je ne vois pas ce que je puis ajouter ou retrancher à ma conduite, et ce serait du pur charlatanisme que de vous faire hommage de quoi que ce soit dans cette affaire. Ce n'est pas dans son bureau que M. M... peut cherchera me séduire ; ce n'est pas chez sa femme ; et il est homme, comme vous voyez, à ne pas remettre les pieds chez moi sans ma permission. Là donc se borne mon moyen de rigueur envers lui, et je me le réserve.

Quant à mes fluctuations, si vous les craignez, il ne dépend pas de moi de vous tranquilliser sur ce point. Je ne suis pas au moment le plus ditlicile de ina vie, il s'en faut : et j'ai moins de motifs que je n'en ai eus pour faire des coups de tête. J'espère donc franchir encore un ou deux mauvais pas qui me restent sans me

CORRESPONDANCE. 5tl

casser le cou. Votre attachement m'a beaucoup secondée, je vous ai témoigné tout le bien réel que vous m'avez fait, et je ne vous mets en rivalité d'estime et d'affection avec personne : je ne puis donc que m'étonner de vous voir insister sur une confidence que je vous ai faite parfaitement librement et dans toute la simplicité de mon cœur. En vérité, vous feriez pensera mal une femme plus jeune.

Quoi qu'il en soit, mon cher ami. comptez, le plus que vous pourrez, sur ma sincérité à votre égard ; je vous aime beaucoup; ce n'est pas de l'amour, malheureusement, plus encore pour moi que pour vous, mais c'est un sentiment d'élite, et comme on en éprouve peut-être rarement dans la vie. Ma parfaite retenue avec les autres hommes ne vous donne aucun sujet légitime de vous plaindre de moi ; ne vous affligez donc pas. et laissez-moi poursuivre paisiblement mes entreprises.

Je vous embrasse affectueusement.

Clotilde de vaux.

CEM SOIXA^TTE ET l \IEME LETTUE

Dimmulie suir 15 Frvrier 18'iC>.

En pensant ce matin à ma séance, je m'étais prorais, ma très chère amie, que, si elle me satisfaisait réellement, je me récompenserais en vous consacrant toute ma soirée. L'événement a vaut confirmé mor. espérance, je m'empresse de rentrer, contre ma coutume, à l'issue de ma prédication philosophique, pour mieux goûter ce doux bonheui-. Quoique la poste ne puisse vous remettre ceci que demain, je me reprocherais de retarder aucunement cette tendre occupation sans une véritable nécessité. Afin de n'y pas être troublé, je viens d'ordonner à Sophie de ne laisser entrer personne, même le bon ami journalier, en n'admettant d'autre exception que celle qui s'applique, depuis neuf mois, à toutes mes consignes quelconques. J'ai assez bien gagné aujourd'hui cette

inappréciable satisfaction poiii' excuser- toutes les précautions qui peuvent uven garantir la pleine jouissance.

L'impossibilité même de vous faire parvenir dès ce soir une lettre que vous n'attendez pas me fournira, j'espère, un surcroît de plaisir, en me disposant à ralentir et à prolonger sans scrupule cette libre expansion, que je ne craindrai pas ainsi d'interrompre quelquefois, pour contempler et baiser le doii du cœur, amoureu sèment placé sur ce papier.

Vous concevez aisément, ma Clotilde, la liaison spéciale que j'établis aujourd'hui entie le succès de ma séance et la cordiale récompense que je m'en étais promise; car ce succès est surtout dvi à notip intime éclaiicissement d'hier, sans lequel du moins il eût été impossible. J'ai appris, en cette occasion, à bénir, sous un nouvel aspect, votre heureuse organisation de nos entrevues hebdomadaires. Si. en elïet. l'alîectueux nuage que nous avons hier doucement dissipé à sa naissance avait dû persister jusqu'à demain, cette intime perturbation eût altéré, ou beaucoup entravé, la séance la plus délicate peut-être de toute cette sommaire exposition philosophique, puisque j'y ai directement acompli le passage définitif du point de vue intellectuel au point de vue social. Je suis heureusement dispensé, ma tendre amie, de revenirsur nos explications d'hier, et j'espère même que le sujet qui les avait exigées ne nous occupeia plus désormais. A son égard, ma demande et votre refus restaient également dans les limites naturelles de liberté propres à notre intimité actuelle ; en sorte que cet incident ne peut laisser, d'aucun côté, le moindre germe d'aigreur. Le seul besoin fondamental de mon cœur à ce sujet consistait hier à dissiper convenablement les doutes, excusables quoique irréfléchis, que j'avais eu le malheur de vous inspirer momentanément sur la plénitude de mon inaltérable confiance dans la sincérité de vos promesses et la fermeté de vos résolutions. Or, j'espère qu'il ne vous reste maintenant aucune inquiétude à cet égard. Quant à l'autre danger essentiel que pouvaient injustement entraîner mes instances, en vous faisant redouter d'amicales atteintes à votre légitime indépendance, j'ai vu hier que mes précautions spontanées avaient été. sous ce rapport, pleinement efficaces, ou plutôt heureusement inutiles, puisque, tout en rejetant ma demande,

CORRESPONDANCE. ol3

votre appréciation antérieure de mon vrai caractère vous a préservée de tout semblable soupçon. J'espère d'ailleurs que ce trouble exceptionnel n'altérera nullement votre tendre disposition générale, à la fois si nécessaire et si honorable pour moi, à me confier sans restriction tout ce qui vous concerne, à un degré et sous un naode quelconque. Vous êtes incapable d'appliquer volontairement une punition continue à un tort momentané et involontaire. Ainsi nulle préoccupation d'avenir n'a dû troubler ma satisfaction de cette cordiale terminaison d'un grave incident. Ma sage abstinence musicale m'a dès lors permis de goûter, sous cette heureuse impression, la meilleure nuit que j'aie encore obtenue depuis que je suis à vous, mon long et paisible sommeil n'ayant été interrompu que pendant une heure, dont vous devinez aisément le tendre emploi. Telle a été. d'après votre bienfaisante impulsion, ma salutaire préparation immédiate à la bonne séance d'où je sors.

Ce nuage si passager laissera pourtant dans mon cœur une mélancolique impression permanente. Ne craignez pas. ma bienaimée, que ce soit au sujet de la réserve inusitée avec laquelle vous m'avez involontairement accueilli hier; car, outre qu'elle n'a pas duré, j'ai aussitôt senti que je l'avais méritée, poui- vous avoir affligée un moment, quoique certes sans le vouloir, ni même le soupçonner. Mais je n'oublierai jamais le trouble mal dissimulé de votre céleste physionomie qui semblait, à mon arrivée, me reprocher silencieusement de tromper vos plus chères espérances, en vous donnant lieu de redouter une nouvelle source de chagrins dans cette sainte intimité d'où vous daignez maintenant attendre quelque compensation de vos immenses douleurs antérieures. Votre seul aspect était alors plus poignant pour mon cœur que n'auraient pu le devenir les plaintes quelconques dont vous vous êtes si alîectueusement abstenue. Il se liera toujours, dans mes intimes souvenirs, avec cette touchante récrimination qui m'a tant ému à la fin de votre tendre lettre de Jeudi soir: Vous anrc: qup jr n'ai encore fait de mal qu'à moi.

Oui. ma Clotilde, la naïve sublimité de ce double reproche indirect suffira pour prévenir constamment chez moi toute manifestation, et même, j'espère, toute disposition qui pourrait en déterminer le retour. Quoique je ne prétende point être complètement

dégagé de ce triste penchant à la jalousie qui semble inséparable du véritable amour, ma profonde conviction habituelle de vos admirables vertus me préserveta toujours de ses plus graves atteintes, surtout quant à leur réaction sur vous. Aucun exemple ne m'avait jamais olïert une aussi parfaite loyauté unie à une pureté si exquise, sans le moindre mélange de pruderie ni d'ostentation. Cette rare combinaison morale ne semblerait même pouvoir se réaliser qu'aux dépens de l'intelligence. Quel incomparable bonheur pour moi de l'avoir enfin trouvée chez un des types les plus éminents du véritable esprit féminin ! Vous savez à peu près 'à qui j'eus le malheur de vouloir consacrer ma vie. Sous aucun rapport, ce n'était certes, il s'en faut de beaucoup, une femme vulgaire. Mais, chez elle, le défaut radical de pureté morale a suffi pour amener l'avortement presque total de hautes facultés intellectuelles, dont l'essor a été ainsi neutralisé par une aveugle personnalité, un orgueil extravagant et une vanité sans mesure. Si le cœur est toujours indispensable à l'esprit pour permettre une élévation durable, c'est surtout dans votre sexe, quoique l'autre ne soit nullement alîranchi de cette grande solidarité naturelle. Félicitez-vous donc, ma noble et tendre Clotilde, que votre bel avenir intellectuel s'appuie solidement sur une perfection morale d'autant mieux assurée que vous en craignez spontanément l'altération involontaire. Vous me survivrez assez, j'espère, pour pouvoir un jour vous glorifier, même publiquement, de ma prophétique appréciation. Quant à moi, je compte que ma persévérance infatigable obtiendra enfin de votre sincère modestie la précieuse autorisation de rendre convenablement un hommage solennel à cette nature exceptionnelle, ne fût-ce que pour offrir indirectement à votre sexe un digne type réel, plus efficace que les meilleures démonstrations philosophiques. Cette alliance, seule décisive, de la pureté morale avec la supériorité mentale ne s'est réalisée, de nos jours, que chez l'illustre femme dont je vous ai invité à lire un éminent opuscule : mais une déplorable imperfection physique y devait trop neutraliser l'ascendant naturel d'un tel assemblage, dont il vous est réservé, j'espère, de faire enfin sentir dignement tout le prix.

J'aurais aujourd'hui, ma bien-aimée, à vous adresser beaucoup

CORRESPONDANCE. .ji;i

d'autres épanchements, que je me trouve forcé d'ajourner. Vous voyez que je n'ai pu même vous remercier spécialement de la tendre indulgence avec laquelle vous appréciez mon cœur dans la première des deux lettres auxquelles celle-ci répond implicitement. Mais j'espère que mon silence direct ne vous empêche pas de sentir combien je suis profondément touché d'une appréciation qui ne se rappoite pas surtout à mon esprit, sujet trop exclusif des banales admirations dont on me suppose avide. Un seul moyen me reste pour reconnaître dignement vos bienveillants éloges : c'est de m'efforcer toujours de les mériter davantage. Il en est un. du moins, auquel j'ose déjà m'attribuei- de véritables droits ; c'est une sincère disposition générale à la reconnaissance permanente de toute obligation réelle ou même intentionnelle. C'est à vous, ma Clotilde. que j'en dois naturellement réserver le principal usage, pour les profondes améliorations, non seulement morales, mais aussi intellectuelles, dont notre intimité est chez moi la source immédiate, et non, comme le pense votre admirable modestie, la simple occasion. En vous adorant, je deviens, à tous égards, meilleur; et ce perfectionnement me conduità vous aimer davantage. Telle est l'heureuse connexité dont une expérience déjà décisive m'oblige à vous faire un intime hommage journalier. Adieu enfin, ma digne amie ; j'ai peine à cesser ce iloux entretien, incomparable récompense d'une bonne journée. Grâce aux tendres interruptions prévues, il m'a conduit insensiblement jusqu'à l'heure raisonnable du coucherphilosophique, qui va, j'espère, me procurer, sous cette salutaire intluence, une nuit aussi favorable que la précédente, avec la spéciale assurance que du moins toutes mes veilles vous y seront spontanément consacrées, .\dieu donc, ma Clotilde, jusqu'à l'entrevue domestique de demain, heureux prélude de notre cher Mercredi. Daignez recevoir avec tendresse les chastes étreintes de mon respectueux amour.

ate comte.

316 TESTAMENT D'Al'GUSTE COMTE.

CENT S01\ANTE-DEl \JI:MI: LETTRE

Lundi soir Ml li.) 16 l-V'vrier I84r..

Mon cliei- aiiii. je viens vous demander une véritable faveur : j'espère pourtant ((ue vous la subordonnerez entièrement à vos convenances, et que vous ne vous imposerez aucune gêne grave pour me l'octroyer.

Je reviens de la rue Pavée, où l'on a discuté après votre départ, l'alfaire de Max. Il résulte dé tout ce qui a été dit que la démarche que vous voulez bien l'aire auprès de M. Talabot aurait une grande utilité avant le conseil de demain, tandis qu'après elle devient à peu près nulle. S'il vous était possible de la Caire demain au lieu de Jeudi, vous rendriez un vrai service. Je sais bien que je vous demande un acte de générosité ; mais enfin vous êtes gêné reu.K. Max ira à l'audience selon la réponse que vous me ferez faire, qui n'a besoin d'être que oui ou non. Si vous devez vous y trouver vers neuf heures, il s'arrangera pour arriver après vous.

Je vous écrirai probablement un mot par Sophie demain : dans ce moment-ci. ma portière m'attend, je n'ai pu qu'être brève. Je vous souhaite une bonne nuit.

Clotilde de V.

CENT SdlWNTE-ThOlSIKME LETTUE

Mardi malin 17 Février l(U(j.

Mon tendre ami. combien je vous remercie d'avoir bien voulu faire la démarche en question ! Cela fera du bien et du plaisir, j'espère, en rue Pavée. J'en suis contente pour vous et pour eux.

Nous causerons demain, après que j'aurai été faire une guerre

CORRESPONDANCE. -il?

d'importance au pète (îranch. Je suis épuisée ce matin d'avoir passé des heures entières de la nuit à tousser- : mon cœur est comme un château de caries, il me semble qu'il va s'écrouler: paix cependant aux hommes de bonne voiont(''! Mais je vois qu'il faut en passer par l'huile de foie de morue en ce monde. Je vous remercie tendrement de votre bonne lettre d'hier. Mais ceci n'est qu'un bonjour ; et. comme je dis, nous causerons demain. Je vous embrasse affectueusement.

Cloïildk I)i; VAUX.

CEiM SOIXA\Ti:-Ol ATRIÈME LETTRE

Diuianclif suir 22 Février 184G (4 b).

Pour compenser aujourd'hui mon chômage forcé, je suis natulellement amené, ma très chère amie, à vous consacrer la majeure partie de ce loisir imprévu, soit en vous écrivant, soit en vous relisant. De votre côté, peut-être réaliserez-vous spontanément la charitable intention restée avant-hier sans elîet. de manière à convertir en une journée d'intime satisfaction mon jour de désappointement philosophique.

Malgré sa longueur inusitée, ma dernière lettre, comme je vous l'y ai finalement indiqué, est loin d'avoir épuisé tout ce que je comptais vous y dire en la commentant. En outre, la même agitation printanière, qui m'empêche aujourd'hui d'utiliser pour mon ouvrage cette disponibilité inattendue, me rappelle involontairement l'heureuse époque où mon ciLUir commença à vous être irré\ocal)lement ac(iuis. Nous serez don(.' peu surprise que j'éprouve un besoin sjjécial de célébrer entie nous cette sorte d'anniversaire, à partir duquel mes tendres souvenirs xout coiii mencer à devenir périodiques. Je ne puis mieux remplir celtt» douce obligation qu'en continuaid. sous un nouvel aspect, mes

ol8 TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.

lemerciements antérieurs sur les profondes améliorations personnelles dont je suis redevable à votre adorable influence.

(iet inépuisable sujet m'offre, depuis quelque temps, une face jusqu'alors inaperçue, et maintenant de plus en plus sensible, quant aux notables modifications déterminées peu à peu par l'état de mon cœur dans la plupart de mes habitudes journalières, et même, pour ainsi dire, dans l'ensemble de ma propre constitution. 11 serait étrange, en elîet, qu'une impression, aussi profonde qu'énergique, dont une véritable crise nerveuse a marqué le début, ne laissât pas, à cet égard, des traces caractéristiques et indélébiles.

Tant qu'a persisté la longue agitation qui devait résulter d'un tel ébranlement initial, cette secrète influence permanente a dû se trouver dissimulée par les inquiétudes encore inhérentes à une situation mal assise. Mais l'insomnie et l'état convulsif ont commencé à se dissiper régulièrement vers l'ouverture de cette année, sauf les accidents passagers, sous la bénigne influence de nos explications définitives de Décembre : je crois pouvoir fixer leur terme essentiel à la cordiale composition que je vous consacrai sur la théorie philosophique du mariage. Depuis lors, je sens de plus en plus que mon respectueux amour ne se borne pas à produire une exaltation exceptionnelle, et que, sans toutefois s'être aucunement attiédi, il se trouve désormais profondément incorporé à toute mon existence habituelle. C'est surtout ainsi que j'en éprouverai davantage la précieuse elficacité. La vie aiïective, si tardivement développée en moi faute d'un digne objet d'adoration, y acquiert enfin, grâce à vous, sa juste prépondérance naturelle. Elle me fait de plus en plus sentir combien je vous dois pour cette résurrection morale, dont je commençais déjà à vous remercier dès le printemps dernier, mais (jue maintenant j'apprécie d'autant mieux qu'elle me devient plus familière.

.le n'avais jamais aussi bien compris toute la profondeur spontanée de cet heureux mot attachement, par lequel la sagesse vulgaire caractérise la véritable affection, qui n'a pas, en elîet, de plus précieuse propriété que sa tendance naturelle à nous attacher radicalement à la vie, en constituant entre deux êtres une irrésistible adhérence d'après d'intimes nécessités mutuelles. Moi,

CORRESPONDÂNCi:. 519

qui puis me glorifier d'avoir clij^MieineiU connu, par une longue expérience, les plus sublimes jouissances de la vie contemplative, j'ose assurer maintenant (|ue rien dans l'existence humaine n'est comparable au bonheui- habituel résulté d'une alîection pure, pas même les intimes satisfactions d'élite que procure la découverte des grandes vérités. Que ne vous dois-je donc pas, ma Clotilde, pour m'avoir enfin pleinement initié à cette suprême félicité !

Vous n'en avez pas seulement olîert l'occasion à un cœur avide d'aiïections profondes. Dans votre influence personnelle à cet égard, il y a beaucoup plus que votre admirable modestie ne vous porte souvent à le croire. Car, autrement, un cœur ainsi disposé eùt-il tant tardé à se prendre? Si le cours des événements l'avait entraîné à une moins éminente adoration, elle se serait déjà dissipée sous une insuffisante satisfaction des besoins intimes. Au contraire, mon affection se trouve, après un an d'épreuve, plus profonde et non moins vive qu'à sa naissance. Née avec l'agitation, et enracinée par le calme, elle n'a jamais cessé de m'ofîrir à la fois un premier et un dernier amour, que toutes mes réflexions journalières fortifient de plus en plus. Un philosophe habitué, dès l'enfance, aux plus hautes méditations, aurait-il pu, dans sa pleine maturité, laisser ainsi absorber son cœur, si son adoration ne s'appliquait pas à une nature vraiment supérieure? Plusieurs femmes sont devenues immortelles en exerçant un pareil empire sur des hommes nés pour la postérité. Vous, ma Clotilde, dont le nom peut acquérir des droits plus personnels à son éternel souvenir, vous augnienterezaussi. j'espère. mes propres titres à son incomparable reconnaissance.

Le besoin toujours renaissant de vous olfrir encore l'intime gratitude de mon cu'ur m'a insensiblement conduit à une assez longue lettre, sans avoir même entamé l'indication spéciale que j'y annon(;ais d'abord. Je maintiens pourtant cette annonce, relative à une communication que sa permanence naturelle rend heureusement peu urgente, et qui {)Ourra me fournir ainsi la source prochaine d'un nouveau plaisir, (lette précieuse compensation de mon dérangement iiliilosophique ne me laisse d'autre regiet que le chagrin ordinaire de si mal exprimer ce que je sens si bien. Mais viitre cordiale pénétration suppléera, comme de coutume, à mon

320 TESTAMENT DAKiLSTE COMTE.

insuffisante expansion, toujours entravée involontairement parune mauvaise honte (ralîectalion sentimentale, sur laquelle je sais pourtant que vous avez depuis longtemps rendu pleine justice à mon caractère. Au reste, la situation seule suffirait presque pourdispenser- aujourd'hui mon cœur de toute éloquence. Car, sans être occupé d'aucun travail, je demeure insensible, après mon excellente nuit, à l'attrait extérieur d'une maf,niifique journée, afin de mieux goirterces tendres épanchements, où se concentre de plus en plus ma principale satisfaction, que je m'elîor'ce de pr'olonger par d'innocents artilices. Quoique je sache que vous aussi daijiiiez y trouver un véi-itable prix, j'éprouve presqu'autant de bonheur à m'y livr-er maintenant que si la poste devait vous les transmettre ce soir même. Vous rue connaissez tellement, il est vrai, que vous n'avez pas besoin d'attendre jusqu'à demairr pour être sùr^e que je vous ai spontanéruent consacré ce Dimanche exceptionnel. *

Adieu, ma parfaite amie. Malgré la fatale inégalité de nos tendresses, je sens que vous ne dédaignerez jamais les chastes car-esses de mon respectueux amour.

ATE COMTE

ci:\T s()j\vMi>(:i\nMi:Mi: lettre

l.imdi 23 Février 1846.

Mon tendre ami. j'avais eu la même pensée que vous hier: je voulais passer avec vous un moment de cette belle journée vouée aux folies; mais j'ai eu un ou deux accès si peu philosophiques, que je me suis trouvée indigne de preirdre la plume pour vous ; et j'ai remis mon intention à aujourd'hui ; vous n'en profiterez que demain par l'occasion de Sophie, parce que j'en ai manqué pourla poste.

Ce n'est pas que je me meure, et je ne veux même occuper per- ^iinn e de ces ennuis-là. C'est la fièvr-e qui me r^eprend par bouf-

l'ées : jai voulu la (.-liasser avec l'un des caliiiaiils de M. (Jrandehaiiip. et deux veires ont sulli i»oui uie rendie une véritable inllanimalion d'entrailles. Dieu nie préserve, pour soulager mes bjonclies, de perdre mon estomac, et de remettre mes intestins dans l'état où je les ai eus pendant mon enfance ! Je me suis un peu adoucie à force de mauve, dont je connais depuis longtemps les bons elVets. Je m'en tiendrai là jusqu'à mon travail terminé: alors je prendrai un mois du repos le plus absolu, pendant lequel j'expérimenterai l'bulle de morue. Ne parlez même pas de ma santé à Sophie, mon tendre ami : les commentaires sur elle m'ennuient prodigieusement de tous côtés. Je voudrais soullrir dans une coquille de noix pendant certains jours. Je connais les causes, les elîets, etc. : et personne ne peut m'ètre bon à rien en rien de cela.

Voilà une lettre commencée d'une manière bien égoïste : mais il fallait que je vous expliquasse pourquoi elle vous vient si tard; je veux maintenant commencer par vous remercier de la vôtre, qui m'est, comme toujours, un fleuron déplus à ajouter à la couronne de votre attachement. Dans mes heures de souflrance, votre image plane toujours devant moi. Je me dis qu'une affection aussi bien prouvée que me l'est la vôtre doit tout adoucir : et. en effet, vous me consolez bien souvent sans vous en douter, et peut-être tout en morigénant la jeunesse.

Au fait, je suis maintenant dans ma vraie voie, la seule que je clioisiiais auprès de bien des sorts : je regrette seulement de me sentir encore parfois la proie du passé, pour l'épuisement qu'il m'a laissé. Mais chacun a ses labeurs dans la vie: il faut payer son droit d'humanité de quelque façon ; et il y a de bien grandes jouissances attachées à l'organisation de l'artiste.

Ronsoir, mon tendre ami. A Mercredi, à moins que je ne sois, comme aujourd'hui, à moitié au lit. Je voudrais bien pouvoir m'y mettre plus souvent ; j'y tiavaillerais à merveille: mais je crains les déi-aniicments.

•le NOUS timbrasse de tout ctrur,

CLOTILDK.

522 TESTAMENT D'ArorSTE COMTE.

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