‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 104 sur 112 · CENT SOIXANTE-SIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CENT SOIXANTE-SIXIÈME LETTRE

Mardi soir 2i Février 1846 (3 li.)-

Je comptais hier, ma tendre amie, consacrer à mon ouvrage tout le joyeux congé d'aujourd'hui. Mais les inquiétudes trop naturellement suscitées par votre douloureuse absence d'hier soir n'ont pu me laisser ce matin une suffisante liberté d'esprit. Jusqu'au retour de Sophie, j'ai dû me borner à penser vaguement, encore plus à vous qu'à mon travail, sans pouvoir même lire avec attention, malgré que ma santé se soutienne bien. Quoique les nouvelles que je viens d'apprendre soient fort peu satisfaisantes, je les préfère encore à la cruelle incertitude où j'étais auparavant. L'excellente lettre rapportée aussi par Sophie me rassurerait même entièrement, par la tendre sérénité qu'elle indique au milieu des souffrances physiques, si elle eût été écrite ce matin. Mais, ayant précédé la très mauvaise nuit que vous venez de passer, elle ne peut me tranquilliser assez sur votre disposition actuelle.

Vous avez sagement fait de suspendre l'héroïque révulsion de notre docteur, aussitôt que vos intestins y ont répugné ; car, il importe surtout, comme vous le pensez, de maintenir le bon état de votre appareil digestif. J'espère que vos précautions arrivent assez tôt pour prévenir, à cet égard, toute perturbation durable : mais vos symptômes exigeaient cette prompte sollicitude. Peutêtre M. Grandchamp a-t-il trop peu considéré ce danger accessoire de son énergique médication : Broussais y eût pensé davantage. Du moins fallait-il vous recommander de ne l'employer que quand vous y pourrez consacrer tous vos soins, et surtout sans y mêler aucune contention cérébrale. Maintenant que ce remède commence à s'accréditer, on se familiarise trop avec son usage. Ce qu'on n'administrait, il y a deux ans encore, qu'avec le lit et la diète, ne saurait guère entrer aujourd'hui, même en dose beaucoup moindre, dans une sorte de régime ordinaire. J'approuve donc votre résolution d'en ajourner l'essai jusqu'au moment, prochain sans doute, où vous y pourrez remplir toutes les conditions qu'exige

CORRESPONDANCE. o23

son entière ellicacité. L'expérience vous a trop prescrit cette décision pour que le docteur ne la latifie pas, sans pouvoir certes suspecter aucunement votre énergique résignation.

D'après votre triste santé actuelle, je dois peu compter demain, ma très chère amie, sur la bonne visite hebdomadaire. .Mais je vous enverrai Sophie le matin, d'abord pour connaître votre état, et ensuite afin que vous lui demandiez, sans aucun scrupule, un office quelconque : si, en elîet. vous osiez à peine lui proposer ce matin une commission qui pourtant vous intéressait beaucoup, permettez-moi de condamner amicalement cette réserve imméritée. Vous pourrez d'ailleurs me faire ainsi savoir si je dois vous attendre, ou si. du moins, je puis venir: vous n'ignorez pas combien l'un ou l'autre me serait doux; mais vous savez aussi que je tiens surtout à vous éviter le moindre trouble.

En allant vous voir, Sophie sera chargée demain d"entrer chez votre mère, dont la santé m'a paru dérangée hier, quoique sans aucun danger, par suite, je présume, de quelque refroidissement inaperçu. Outre les accessoires nerveux habituels, j'ai remarqué un léger point de côté, qui, s'il persiste, exigera peut-être Tinter vention d'une demi-douzaine de sangsues. J'ai d'ailleurs appris là de bonnes nouvelles de Màcon. ainsi que le motif de leur retard spécial. Quelque naturellequesoit cette explication, je soupçonne, entre nous, qu'il pourrait bien aussi y entrer un peu de manège, pour faire mieux désirer et hâter davantage le retour de la jeune mère, qui, au fond, peut se regai-der sans trop d'invraisemblance comme vouée à une sorte d'exil provisoire, d'après une espèce de coup d'État maternel.

J'ai tiop réservé pour la (lu le.s tendres remerciements spéciaux que méritent si bien les nouveaux témoignages de votre précieuse atlection dans la bonne lettre que je viens de relire. Mais, ((uoiqu'il me reste à peine le temps de vous les indi(|uer. je sais que la sincérité et la profondeur de ma gratitude vous sont d'avam-i' pleinement connues. Ces cordiales manileslations constituent naturellement la piincipale lécompense de mon pui- dévouement. Saintement uni à ma Chitilde. malgré la diveisité de nos tendresses, je me sens ainsi la force de tout supporter ; tandis que la moindre 'atteinte à ce lien l'ondaineutnl tendiait ;i biiscr buiti^ l'énergie de

mon âme. Dès sa naissance, cette inappréciable sympathie m'a rendu presque imperceptibles des traverses qui. sans un tel pré servatif. m'auraient peut-être profondément troublé. Les nouvelles persécutions, d'ailleurs fort invraisemblables, ne pourraien l désormais m'affecter qu'autant qu'elles réagiraient sur vous, ce que je suis heureusement certain de pouvoir toujours éviter. Dans ma formule philosophique de la vie humaine, penser, aimer, agir, je n'ai placé ainsi l'affection entre la spéculation et l'action que pour signaler sa tendance nécessaire à dominer également l'untet l'autre : notre écriture horizontale ne comporte pas une plus fidèle image d'une telle conception fondamentale, que lapeinturo pourrait seule exprimer convenablement.

Adieu, mon adorable amie. Si je ne dois demain vous voir aucii nement. je me réserve de m'en dédommager un peu par de nnu veaux épanchements. Ma lettre d'avant-hier m'en a beaucoup laissé, et à peine viens-je débaucher les affectueux remerciements d'aujourd'hui. .le baise chastement le front et les genoux de ma

Clotilde.

Amour et respect,

ate comte.

Page 1