CENT SOIXANTE-SEPTIÈME LETTRE
Mardi soir 24 Février IS'iG.
.le vais tâcher de vous répondre un mot avec ma main tremblante, mon cher ami. Voilà une journée entièrement passéa dans |p repos, et qui m'a un peu rafraîchie.
.l'ai bien une (.-entaiue de pulsations encore, et je ne sais trop ce que j'en ferai. Mais, à force de pensera ma guenille, je me dis : que la fièvre doit toujours être causée pas une inflammation quelconque, et que. plus je m'adoucirai le coffre, mieux je ferai. Ces médecins ont bien leurs mauvais côtés, on a raison. 11 semble
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que les explications du malade soient un désappointement pour eux ; et alors ils lui ferment la bouche par une sentence, et l'estomac par une pilule. A'anité!
Je crains d'être bien entravée pour ma lin de roman, et pourtant je ne serai vraiment tranquille qu'après. Ma mère a été obligée de voir son médecin aujourd'hui: j'ai regretté de lui manquer dans ce moment-ci ; mais j'ai cependant tenu bon. car je paye trop cher mes elîorls. Je ne pense pas descendie non plus demain, pI je passerai ma demi journée au lit. Xe venez donc pas !ne Irduver, mon cher ami. Il est probable que je pourrai faire le voyage de Samedi.
Je vous retourne tous vos compliments alîectueux. Comme \ous le dites, je ne pense pas que rien puisse troubler notre attachement. L'aiîection qui a accepté des nécessités douloureuses doit être cimentée. Les âmes scrupuleuses et ardentes rencontrent bien des Golgotha en ce monde: mais, du moins, elles échappent souvent aux regrets et aux remords.
Comptez sur une sainte tendresse de ma pari, mon cliei- ami. Je voudrais vous rendre des preuves: mais où les prendre?
Nos hôtes de Gargessont venus aujourd'hui nous inviter à une soirée. Je n'ai rien reçu, et il me faudra encore dire non là.
J'espère que mon mois de répit me retrempera. Uue ne puis-je compléter mon enfant en une bonne journée de travail !
Bonsoir, mon tendre ami. Sophie vous remettra ces quatre lignes, qui sont le seul résultat de ma journée. Je vous embrasse tendrement.
Clotildk de YACX.
CENT SOIXWTE-Ml 1T1I:ME LETTUE
Mercredi soir i.i Frviicr I8iil.
Combien je suis louché, ma chère amie, du tendre elïort qu'a hier soir exigé votre réponse immédiate! Heureusement Sophie
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m'a rapporté ce matin de meilleures nouvelles. Vous avez très sagement fait tout ce qui devait calmer cette maudite fièvre, que j'attribue, comme vous, à la surexcitation des intestins par l'huile infernale : le lit, la diète physique et morale, et les boissons douces, il ne fallait pas autre chose. J'espère qu'en persistant ainsi l'amélioration d'aujourd'hui sera demain matin presque complète. Sophie s'en assurera en vous remettant ceci. D'après son rapport, la santé de votre mère ne doit maintenant vous inspirer aucune inquiétude.
Ma seule crainte à votre égard résulte de l'impatience très naturelle qui pourrait vous pousser à reprendre un peu trop tôt votre œuvre de prédilection. Ayez de la raison et de la fermeté jusqu'au bout, ma Clotilde. Je partage vivement vos justes regrets sur les tristes délais qu'éprouve, au moment final, un enfantement si cher à tant de titres, où l'ensemble d'un douloureux passé va fonder un noble avenir. Mais, au nom même de votre éminente création, sachez en ajourner la fin autant que l'exigera votre précieuse santé, condition première de toutes vos légitimes espérances. Ne reprenez pas la plume sans que la fièvre soit i)leinement dissipée, et soyez résignée à suspendre aussitôt que le pouls se réaccélérerait. Le mois de plein répit que vous comptez exclusivement consacrer à vous soigner quand cette composition sera achevée, peut-être serez-vous forcée de le prendre avant. Il ne faudrait pas y répugner, si cela devenait vraiment indispensable; quoique la médication ne puisse comporter son entière efficacité que sous la paisible disposition morale qui suivra naturellement une convenable terminaison de votre important travail, (le sont là d'ailleurs, ma bien-aimée, des conseils extrêmes, que j'indique seulement pour tout prévoir, mais sans croire nullement à leur opportunité immédiate. J'ai lieu d'espérer, au contraire, que le trouble actuel ne résistera pas à vos judicieuses précautions,et que, dans le cours de la semaine prochaine, vous pourrez sans imprudence reprendre doucement votre chère élaboration. Défions-nous pourtant de l'excitation perfide qu'amène l'approche du printemps, tant hâté cette année par une tiédeur insolite. On peut utiliser cette disposition naturelle sans s'y laisser entraîner; mais c'est une manœuvre très délicate, surtout dans votre constitution. Cet équinoxe, encore
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plus que l'autre, doittoujours vous imposer une sollicitude spéciale.
Puisque je commence à me rassurer sur votre santé actuelle, je peux prolonger sans sciupule un entretien qui me distrait de votre absence, en accomplissant aujourd'hui l'indication personnelle que je vous annoni;ai au début de mon avant dernière lettre, mais dont je lus aussitôt détourné par mes tendres elîusions. Un plus long silence à ce sujet pourrait vous y faire supposer une mystérieuse importance qu'il ne comporte aucunement. Il s'agit, comme vous savez, de la modification durable apportée par mon heureuse affection dans l'ensemble de mes habitudes, et même, à certains égards, de ma propre constitution.
La crise initiale fut profonde, et peut-être, j'ose vous le dire aujourd'hui, périlleuse. Sans l'active surveillance intérieure que me prescrivaient spécialement de terribles souvenirs personnels, le fatal épisode cérébral de ma jeunesse eût été, pendant près d'un mois, susceptible de renouvellement, si quelque source de tracasseries habituelles s'était alors mêlée à cet intime ébranlement nerveux. Mais toute chance d'un tel danger a pleinement disparu depuis longtemps, quoique l'agitation consécutive ait persisté jusque vers le début de cette année. Par cette fièvre d'incubation, ma maturité devait payer le retard exceptionnel d'une ac((uisition propre à la jeunesse.
Depuis que cette inappréciable affection s'est ainsi incorporée profondément à tout mon être, je n'ai plus qu'à subir paisiblement son heureuse influence naturelle sur le reste de ma vie. Je vous ai souvent indiqué déjà relticacité. non moins mentale que morale, de celto tardive initiation, dont j'avais jusqu'alors tant senti le besoin sans pouvoir le satisfaire dignement. Vous devez maintenant reconnaître que ces explications réitérées ne constituent pas d'affectueux compliments, mais la na'ive expression d'une réalité qui m'était restée inconnue. (Juant aux améliorations physiques dues à cette sainte évolution, elles ont déjà plus que compensé les périls du début ; ne fût-ce que par le salutaire régime que j'ai été ainsi conduit à adopter pour toujours, et au([uel j'attribue le plein rétablissement d'un estomac délabré.
Au prix d'une crise passagère, d'heureuses modilications perma nentes se sont graduellement accomplies, presque à mon insu,
•Mis TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.
dans la plupart de mes habitudes journalières. Je puis surtout vous en signaler une. qui vous semblera très caractéristique, et oîi votre scrupuleuse modestie ne pouira méconnaître votre influence évidente. C'est la disposition sédentaire qui. grâce à mes tendres préoccupations, remplace définitivement mes anciennes habitudes de promenade exagérée, contractées d'abord sous l'impulsion naturelle du long besoin de fuir le plus posssible un dou loureux intérieur. Tandis que je ne pouvais autrefois rester chez moi que cloué à mon bureau, j'y passe maintenant en délicieuses rêveries des journées entières, sans aucune nécessité, comme Dimanche, hier, et aujourdhiii. Je ne doute pas que mes travaux ultérieurs n'utilisent beaucoup cette amélioration spontanée. .Mes sorties musicales deviennent elles-mêmes bien moins fréquentes, et certes sans que j'aie le malheur d'être moins sensible aux vraies émotions esthétiques, dont, au contraire, ma chère passion nie fait encore mieux sentir le prix. Dans mes diverses excursions, depuis que je possède la paix domestique, il y avait, je le reconnais aujoui'd'luii. un secret besoin d'occuper iium cunir. cai- ce n'étaient pas les hommes que je cherchais. .N'ayant jamais été dominé par mes sens, qu'iiais-je donc demander à tous ces groupes féminins, maintenant que je suis plein de vous?
Me voilà conduit, ma bien aiuiée. à vous indiquer aussi la jtlus délicate et la plus précieuse des améliorations, à la fois physiques et morales, que je dois à votre saint ascendant. Car. je puis ainsi oser enfin vous remercier d'une chasteté volontaire que je n'avais jamais comprise, et qui est certainement votre ouvrage, malgré la liberté spéciale que votre parfaite loyauté a cru devoir m'accorder etpresqueme recommander. Un tel sujet ne comporte, ni heureuse ment n'exige, de longues explications. Mais je dois vous assurer que. après avoir.pendant quelques mois. murmuré involontairement contre cette tendre nécessité, je bénis aujourd'hui la vertueuse passion qui m'a imposé une aussi salutaire contrainte, devenue maintenant presque familière. La saine théorie de la nature humaine m'en indiquait depuis longtemps la puissante efficacité, physique, inlellectuelle, et morale. Il merestaità surmonter effectivement une énergique animalité, que je ne pouvais dompter sans être profondément animé d'un amour vraiment pur. Laissez-moi. ma céleste
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Clotilde. vous lemereiet- à genoux d'un tel hionfîiit, (jui doit tant soutenir désormais l'active plénitude de mes plus nobles facultés. Si, comme on n'en peut douter, nos principales améliorations se rapportent à notre nature intérieure, et non à notre condition e.xtérieurc, vous n'hésiterez donc plus, j'espère, d'après toutes ces sommaires indications, à comprendre la juste sincérité de mon intime reconnaissance envers vous.
Adieu, ma tendre et noble amie. Recevez, avec mes chastes l)aisers, mes remerciements spéciaux pour les doux instants ((ue je viens de vous consacrer. (Juant à notre chère entrevue de Samedi, indiquez-moi le mode tinal que vous préférerez.
Amour et respect,
A" COMTE