CENT SOIXANTE ET ONZIÈME LETTRE
Diuianelie soir 1"=' Mars 18iG.
^'ous croirez sans peine, ma bien-aimée, que mon intention de vous consacrer la majeure partie de ce Dimanche était déjà formée avant que Sophie m'eût rapporté l'affectueuse lettre que je viens de relire. Pendant que j'attendais son retour, j'accomplissais la douce obligation qui maintenant caractérise pour mon cœur le premier jour de chaque mois, en relisant par ordre toutes vos lettres du mois précédent. Outre ce devoir régulier, j'avais aujourd'hui beaucoup d'autres motifs spéciaux de me retracer plus vivement votre cher souvenir, ne fût-ce que d'après notre délicieux entretien d'hier. Depuis que je vous ai quittée, je ne cesse pas d'entendre, prescfue comme si vous parliez encore, la suavité particulière de vos derniers sons. Jamais je n'avais été aussi ému par cette voix pure et loyale que j'ai tant étudiée d'abord afin de me rassurer sur votre poitrine. Quand même je n'aurais point à vous répondre, je ne manquerais donc pas de motifs directs d'épanchement actuel. En partant pour son modeste congé périodique, ma bonne Sophie a dû ordonner à mon portier de ne laisser mon-
ter personne : et, si qnelqu'un bravait la consigne, on sonnerait en vain. D'ailleurs la poste du Dimanche ne me laisse aucun espoir d'être lu ce soir; Sophie vous remettra donc ceci demain matin aussitôt que le facteur même. Je puis donc, sans aucun regret, prolonger ce cordial entretien jusqu'à l'heure du dîner mensuel.
D'après le rapport de Sophie, votre nuit n'a pas encore été bonne, malgré les pilules. J'accepte, avec une tendre confiance, l'absolution spéciale par laquelle vous prévenez à ce sujet mes propres scrupules sur notre bonne entrevue d'hier. Mais je regrette (|ue le reproche de vous avoir fatiguée revienne ainsi à votre second frère, (|uo je ciois pourtant, malgré sa légèreté et sa vigueur, plus attentif à cet égard (|ue son aîné, en tant que plus affectueux. Soyez plus inflexible sur toutes vos consignes, ma très chère amie, tant que persisteront l'insomnie, la fièvre et le défaut d'appétit. Quoique je n'aie plus d'inquiétudes, je ne saurais trop vous recommander de grands ménagements continus, jusqu'à ce (|ue ces trois symptômes soient nettement dissipés. Malgré les instances ou les importuiiités (pielconques. ne faites aucun effort pour descendre aupaiavant. Je ne compte donc pas vous voir demain soii- chez votie mère, en lui faisant ma \isile hebdomadaire. Quant à notre cher Mercredi. j'es[)èie (|ue vous me permettrez de venir, sauf la faculté, toujours libre entre nous, d'abréger l'entrevue au gré de votre santé. Si même d'autres motifs vous semblaient interdire cette visite, je remettrais à Samedi le bonheur de vous revoir, en me réservant la compensation naturelle d'un tel effort.
En général, ma Clotilde, à mesure que mon alîection se développe, elle s'épure davantage ; j'apprends mieux à jouir suitout de vous en vous-même et non en moi. Vous savoir, à tous égards, tranquille et heureuse, constitue de plus en plus ma principale satisfaction: le bonheur même d'y concourir ne vient qu'après. Comme je vous le disais hier, ma manière de vous chérir ne consiste pas seulement à voir en vous une sainte épouse future, mais aussi une noble fille actuelle. Hélas ! ma tendre Clotilde, vous ignorez encore à quelle réalité peut parvenir en moi cette dernière image. Vous, qui méritez tant mes plus intimes confidences.
CORRESPONDANCE. ;>:i;{
sachez clone, seule entre luiis mes amis, que ces seiilimeiits naUirels ne me furent pas complètement interdits. Dès VCv^e de \ ini-t ans, j'eus, ou je crus avoir, d'une femme qui aurait pu èlie ma mère, une fille que je pleure encore quelquefois, quoique le crou|) me Tait ravie dans sa neuvième année. Quelque suspecte que dût me sembler cette paternité, je l'avais moralement acceptée, et jusqu'au bout j'en remplis loyalement tous les divers devoirs, assez pour être initié, d'aussi bonne heure, autant que la situaticm le comportait, à ces touchantes émotions, qui durent alors conlribuer beaucoup à me préserver de la fatale sécheresse trop inhérente encore aux préoccupations théoriques. En commençant l'an dernier à vous dévouer ma vie intime, je vous rapprochai involontairement de ma pauvre Louise, dont vous ne seriez l'aînée que d'environ trois ans, et qui, elle aussi, annonrait autant de mérite (jue de beauté. "N'ous voyez, mon incomparable Clotilde, iju'il ne me faut pas beaucoup d'imagination pour vous aimer aussi en père. C'est sur vous que je concentre dignement presque tous les sentiments qu'inspire votre sexe, en vous chérissant à la fois comme épouse, comme sœur, et comme fille; parce que vous seule étiez destinée à me tenir lieu des trois ordres d'alîections féminines dont me prive une injuste fatalité. Il eût même dépendu de votre mère de compléter aussi cette sainte substitution ; car mon cœur disposé par vous lui evit spontanément conféré cette sorte de maternité volontaire dont elle a dédaigné l'honneur et la douceur. N'ous devez maintenant sentir, ma Clotilde, combien vous êtes devenue inclis pensable à toute mon existence morale. Sans avoii- été autant fi-usirée (|ue moi des divcises émotions naturelles, et (|Uoi(|ue je ne puisse guère t'sjK'rrr In'las ! de vous inspirer jamais la plus énergiipn^ de lniiles. je sais pnurlanl (|ut' r;inalogie elïei'li\i' di' nus siluali(Uis vdus a mainlenanl dispusce aussi à alladiei- un \érilat)le jtrix éteinel à nos intimes sympathies persunnelies. J>,aissons leur donc un libre couis, d'aulant plus ellicace el plus durable qu'il restera plus pur. Ma dernière lellre vous explique assez comment votre vertueux ascendant m'a déjà purgé des dernières exigences propres à notre personnalité matérielle. Uien ne peut donc altéi*er désormais l'éternel essor de cet angéli(|ue amour- ([ui. en rem|)lissanl le cuMir. tend aussi à fiutilier le corps
o34 TESTAMENT D'ALOLSTE COMTE.
et à élevei' l'esprit. Ce que la mysticité théologique relégua confusément au ciel, l'Humanité pai-viendra, de plus en plus, à le réaliser dignement. Je vous ai promis d'organiser le culte de la femme, et j'espère encore vivre assez pour initier quelques éniinents adeptes à une institution dont rébauche personnelle m'est déjà familière. Si j'osais vous décrire comment je commence main tenant chaque journée, votre tendresse est trop peu au niveau, ou du moins au ton de la mienne, pour bien apprécier ces secrètes ellusions régulières dont pourtant je risquerai peut-être de vous donner une autre fois quel(|ue idée. Ah ! que ne suis-je, ma Clotilde. autaid poète que philosophe! Combien mon action sociale (Ml serait fortiliée ! Mais celle réunion décisive de sublimes attribuls est certainement impossible aujourd'hui, quoiqu'elle doive se réaliser un jour, après une sullisanle installation des doctiines fondamentales dont le paisible ascendant unanime est préalablement indispensable au plein essor poétique.
Me voilà, chère amie, doucement entraîné bien loin du premier objet spécial de cette lettre, destinée d'abord à rassurer votre propre sollicitude sur mon offre musicale d'hier. Avec vous je me sens disposé librement à toutes les digressions, tant d'esprit que de C(rur, certain d'avance qu'elles seront toujours comprises et appréciées. Je dois pourtant ne pas terminer ce cher entretien sans vous indiquer spécialement combien je conçois et je respecte les divers motifs involontaires de votre sage refus. Fins notre intimité se développe et s'aiïermit, mieux je reconnais vos justes droits àl'exclusive surintendance que je vous ai spontanément conférée envers nos relations quelconques, dont vous seule pouvez bien apprécier toutes les convenances secondaires. Comme je n'avais pas encore acheté les billets, ce sera donc une double économie ; car de tels concerts ne me sont plus assez nouveaux pour me déterminer seul à y chercher une compensation de cette déplorable saison musicale. Outre que tous les programmes sont plus ou moins menteurs, celui ci ne m'olîre pas d'ailleurs un intérêt décisif. A propos de musique, je ne dois pas oublier le chef-d'œuvre promis pour hier. Ce nouvel opéra, olliciellement boulîon, et, au fond, très peu plaisant, ne déparera pas les autres pauvretés essavées (\-a\)s ccIU' Irisie session ilalii'iiiic. Il nie seiiilile fort infé-
CORRESPONDANCE. 53o
rieur même à Don Pafiijiiali'. si j'en juge par le premier acte, au delà duquel je n'ai pu prolonger ma patience, quoique M. Lenoir ait voulu persister jusqu'à la fin. (|ui a dû avoir lieu Irès tard, ce plat ouvrage étant d'ailleurs loit long. Son étrange succès en Italie y confirme la triste remarque de tous les vrais connaisseurs actuels sur la décadence radicale du goût musical. Quand ce maiheureu.K pays aura aussi perdu jusqu'à cette dernière supériorité spéciale, que lui restera t-il donc en propre, sauf ses immenses souvenirs et son admirable climat?
Je vous remercie profondément de la sincère confiance personnelle que vous avez ce matin témoignée à ma bonne Sophie, qui en a été très touchée. Cette femme, si réellement distinguée, et si digne de comprendre, à sa manière, votre éminente nature, n'a pu s'empêcher depleurer sur vous en me parlant de vos malheurs exceptionnels, et je n'ai pas craint d'associer mes tendres pleurs aux larmes si pures de ma noble domestique. Son ingénieuse candeur m'a rapporté un mot touchant, qui mériterait, pour son exquise délicatesse, d'être immortalisé quelque jour- par votre plume féminine, quand elle vous a exprimé le regret naïf ijuc je ne sois pas une femme afin de pouvoir être plus souvent avec vous. Nous ne pourrions certes rien désirer de mieux qu'un tel vœu pour caractériser sa juste conviction de la parfaite pureté qui distingue notre intimité. Ce n'est pas sans raison qu'on regarde souvent les mauvais soupi,-ons comme des indices beaucoup plus décisifs contre ceux qui les forment ([u'envers ceux qui les subissent.
Adieu, ma noble et tendre cimipagne, vous que le nom ti(q» prodigué d'amie ne peut assez (jualifier. \'ous avez délicieusement rempli toute mon active journée de repos jusqu'au moment d'aller au libre banquet mensuel, où rien ne pourra me détourner de votre charmante image et de votre douce voix. Je vous embrasse cordialement, à la fois eu frère, en époux et en père.
Amour et respect.
Ath cumtk.
'" Ces minimes es|)(''i'aiifes (Hiéiilagc dmil je vous parlais liitM- se
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sont déjà évanouies. La malheuieuse vient de m'écriie que, d'après les explications décisives de son notaire, elle n'a réellement aucun droit légal ; car le Code a lormellement établi que l'enfant naturel reconnu, quoique héritant de ses père et mère, ne peut hériter à leur place ! Me voilà trop tôt quitte de toute corvée à ce sujet.
J'espère que vous accepterez amicalenient récluintillon que Sophie vous apporte de la gelée de pommes lécemment laite par mon épicier, qui y est ordinairement très habile. Ce genre de dessert me semble devoir convenir beaucoup à \otre régime actuel.
CEXT S()1XA\TE-JM)1 /lliME LETTKI::
riinili 1 Mars IS'.O.
A'otre C(rur est dou.v comme votre gelée de pommes, mon cher ami ; et j'avais eu plusieurs fois à part nuii la pensée que Sophie vous a exprimée hier. Ce n'était pas, de ma paît, une pensée inté ressée. tant s'en faut : car je sais très bien la dillérence qui carac térise les amitiés de mêmes sexes et de sexes dilférents. Mais il y aurait eu là paix pour tous deux, ce baume si dilHcile à rencontrer ! Quoi qu'il en soit, je vous place en tète de mes vraies aiïections : vous m'êtes père et frère tout à la fois. Heureux qui trouve ainsi une nouvelle parenté pour continuer la vie! La fièvre me reprend quand jetouchecette maudite plume : j'aimerais pourtant bien à causer pendant que fluieront ces Irisles vacances, .l'espère que je nren tirerai sans recourir de ii(iu\eau à M. (liandcliain]). J'étais [tourlant assez ell rayée de la folie de ma fièvre encore cette nuit. Jusqu'à une heure, j'ai été tentée de me lever et de courir la rue. Mais mon surcroît d'adoucissants va peut-être me préparer un peu de repos. Ma mère vient de venir, elle avait demandé plusieurs fois à me voir: elte a toujours ce cœur qui n'a pas battu un seul instant pour elle dans sa vie ; je la respecterais comme étrangère ; je l'aime ; f'I la plains de ne pas voir plus net. Je me suis
CORRESPONDANCE. l\31
trouvée dans une singulière situation, qui a déteiminé ma confiance entière envers elle, à l'égard de mon traitement. J'étais arrivée à manquer des petits objets nécessaires pour mon bras; elle s'est chargée de me les envoyer demain bien empaquetés, de me les apporter. Celte nouvelle lui a l'ait tant de plaisir que j'en ai éprouvé après la lui avoir dite. Elle sait beaucoup mieux que les autres que ma poitrine demande des soins, el elle avait toujours voulu amener son médecin à me traiter pour cela.
J'ai reçu ce matin une lettre de ma cousine <ii(.r poires de ijutiiil' lard. Je m'en veux de la définition, mais c'est que je crois ((u'elle seule peut vous lappeler la personne. C'est la femme avec laquelle j'ai été si liée pendant les deux années qui ont suivi mes malheurs. Elle peut bien me servir de point de comparaison pour la dilîérence dont je vous parle en commeni;ant ma lettre. La pauvre femme m'apprend que sa fille de quatorze ans est très malade d'une bronchite (ihjue i\ la suite d'une rougeole. Ils ont appelé les fameux en consultations, mais elle a l'air inquiet : et certes son égoïsme se concentre bien sur sa couvée ; aussi je la plains du fond du cœur.
Elle retrouve de ces accents qui vibrent dans le malheur, où l'on a tant l)esoin d'être aimé. Ce n'est pas moi que le bonheur rendra jamais insouciante pour mes vrais amis.
Mais, bon gré mal gré, il fant que je vous quitte, mon cher et tendre bienfaiteur. Je voudrais terminer ma lettre par quelque chose de plus aimable que ce que je vais vous dire : mais la raison y est vraiment en jeu. Si vous veniez Merciedi et Samedi, apirs [(Mlles les consignes (|iie j'ai données el donne en bas pour ma famille, on n'y comprendrait rien. Respectons donc les dioits naturels, el jouissons de iiolie mieux de ceux de raltaeliemenl. Je vous embrasse avee déjà l)ien de l'agilalion : je suis comme Taii taie au milieu de mes jdumes et de mes livres. Mais l'expérience est notre seul véritable ancêtre: nous ne tenons rien cjue d'elle ; malheureusement, l'héritage vient trop tard. J'ai regretté l'avortement de celui dont vous m'avez parlé : les méchants ont souvent plus besoin de pitié que les bons.
Adieu, je vous embrasse tendrement. Respectez les jambes de
538 TESTAMKXT D'AUGUSTE COMTE.
l'excellente aide : je serais bien heureuse de lui prouver quelque jour mon intérêt et mon estime.
A vous (leco'ur. cher ami,
CEO riiJ)i;.
CENT SOIXAXTE-TIIEJZIKME LETTRE
Murcivdi nmliii 'i mars ISiii (11 li.).
.l'ai ciiar.ué Sophie de vous cxiM-imer aujourd'iiui, chère amie, combien j'ai regretté hier de n'avoir pu répondre à la bonne lettre qu'elle m'avait rapportée le matin. C'était le jour de la visite mensuelle de M. Bonnin, qui m'est arrivé assez tôt pour m'ùter toute disponibilité. D'après ce relaid involontaire, il serait naturel, sans doute, d'ajouiner encore ma réponse actuelle jusqu'au refour de Sophie. .Mais, cet imparfait entretien nroiiraiit le seul moyen d'adoucir ma cordiale impatience, je me décide à vous écrire auparavant, sauf à ne fermer ma lettre qu'ensuite. Votre maladie a un peu lenouvelé mes symptômes nerveux d'insuffisant sommeil et de disposition convulsive, qui s'étaient dissipés depuis deux mois, comme je vous l'ai cxpli(|ué. Je sens toutefois que cette nou velle perturbation est d'une toute autre nature, et (|u'elle cessera avec votre crise actuelle : ne vous en préoccupez donc nullement, à moins (|ue cela ne hâte votre y:uérison.
Dans sa visite d'hier, M. rirandchamp a dû i)reiidre des mesures décisives pour réparei- le mal qu'il vous a fait. (]ar il doit mainte liant sentir que sa médication trop intense ou trop brusque a seule déterminé cette légère inflammation d'enl railles, qui a été heureusement reconnue et soignée à temps, grâce à votre extrême sensibilité qui a signalé ce désordre avant qu'il pût devenir vraiment dangereux. .\ous avons, vous et moi, trop aveuglémenf res pecté cette fois la sagesse doctorale, et je me reproche surtout de n'avoir pas assez redouté cette accumulation exagérée de révulsions puissantes, qui poiirlaiil me semblait peu convenir à uu
coukespumja.nce. :i39
oiganisme aussi délicat. Uuoiqiie l'expérience, comme vous le dites si l)ien, fructifie toujours trop tard, j'espère profiter de celte rude leçon pour ne plus être aussi docile aux prescriptions médicales qui me paraîtront vicieuses, du moins envers vous.
Toutefois, l'erreur de notre docteur ne consiste ici qu'en une insuffisante appréciation delà délicatesse exceptionnelle propre à votre constitution. Car son principe de traitement bronchique par révulsion, d'abord à la peau, puis h l'intestin, est d'ailleurs très sain en lui-même. Quand vous serez quitte de cette crise artificielle, je ne doute pas que votre mahulie principale ne se trouve fi)it bien de cette secousse accessoire, qui aura violemment dég'agé votre poitrine. J'ai vu un pareil résultat déterminé autrefois par une éruption naturelle que je vous ai citée : c'est toujours le même principe médical, sauf le mode et la source de la révulsion.
Mais, pour assurer cette heureuse compensation, il importera beaucoup que vous prolongiez vos diverses précautions de régime fort au delà de la crise qui vous y décide maintenant. Car, à l'issue de telles secousses, l'organisme reste longtemps plus susceptible d'inflammation dans ses parties spécialement irritables, surtout qujind il y existe d'ailleurs quelqueinllammation clironique. alors particulièrement disposée à l'acuité. Le cas de bronchite aiguè dont vous me parlez, comme survenue à la suite d'une rougeole. doit vous mettre surtout en garde contre toute imprudence qui, après cette crise intestinale, pourrait exposer vos poumons, soit par refroidissement ou humidité dus à une sortie prématurée, soit par une trop prompte reprise du travail intellectuel, etc. Quant au régime alimentaire, notre docteur vous aura fait sentir liiei- la nécessité actuelle de manger fort peu. surtout le soir, et jamais sans faim. Cette prescription est tellement indiquée par la situa tionque, s'il ne l'a pas d'abord formulée, c'est sans doute comme la supposant sous-entendue, suivant une coutume trop ordinaii-c à la plupart des médecins. Necraignez pas. Clotilde, de vous allai blir par insuffisance de nourriture, d'après un préjugé très accrédité chez votre famille: ne faisant maintenaid pres(|U(' aucune consommation de forces, vous avez peu besoin de réparation ; tandis que la moindre surcharge d'aliments peut actuellement vous nuire betTUCiiU[». hùt il même surveiiii- ainsi un |h'ii (ramaigrissemeni
et de pâleur, ne vous eu elliayez pas. Ce s\ mptôme niomenlané se dissiperait bientôt avec le trouble qui exige ces sévères précautions. Vous excuserez, j'espère, ma très chère amie, mon insistance spéciale sur toutes ces indications. Outre ma tendre sollicitude constante pour votre précieuse santé. Je dois ici tenir beaucoup à réparer l'excès de confiance qui m'a empêché de vous mettre en garde contre une dangereuse exagération médicale. Laissez moi donc, ma Clotilde, surveiller désormais avec plus d'attention et de clairvoyance l'ensemble d'un traitement qui me concerne d'aussi près.
Vous devez peu regretter votre plaisante définition delà cousine. puisque j'ignore son nom, et que cette désignation m'a aussitôt rappelé sa personne. E]lle vous a fourni une nouvelle occasion de manifester involontairement l'excellence spontanée de votre noble C(i>ur, auprès duquel le ton du malheur elïace sitôt le souvenir de rr'goïsme prospère. J'ai moi-môme éprouvé Dimanche une impression analogue, au sujet du (lésapi)ointement d'héritage que je vous ai mandé. Malgré mes immenses griefs, nîa première impulsion était d'écrire une ligne de condoléance surcet échec imprévu, tant il attendrissait momentanément ce cœur vicieux. Toutefois, je me félicite maintenant d'avoir contenu ce dangereux mouvement, (lui eût semblé déroger à ma sage pratique d'éviter, envers cette malheureuse, toute communicatioi) (jui n'est pas strictement nécessaire.
En terminant cette lettre quasi médicale, je ne dois pas vous donner lieu, par un silence irréfléchi, de ciaindre que j'ai mal pris votre refus de me recevoir aujourd'hui. Croyez, ma tendre amie, (|ue je comprends el i-especle les molifs nahirels (|iii \oiis empècheni, malgré vos propres désii-s, de nraccoider mainlenant une faeuKé dont voire légime vous obligerait à |ui\er votre famille. Quoique je ne craigne la concurience de personne f|uand il s'agit de vous chérir, je sens néanmoins que vous ne i)Ouvez encore témoi giier aussi ouvertement l'importance que vous attachez à mes soins affectueux. Vous savez d'ailleurs que ma lettre de Dimanche prévoyait.expressément cette douloureuse nécessité. J'espère pour tant que vous me permettrez de venir Samedi, si votre état personnel ne l'interdit pas. Tout en ménageant, aulant (pi'il roiivient.
CORRKSPONDANCE. .11 1
des susceptibilité.-; lespectahles quoique égoïstes, je snis que vous u'ètes pas. en général, disposée à v subordonner aveuglément votre conduite.
Puisque votre mère a si bien accueilli votre intime confidence médicale, je vous félicite maintenant de lui avoir enfin dévoilé ce que vous n'aviez d'abord voulu confier qu'à moi. Car, au fond, elle vous aime aussi, autant que le permettent ses injustes illusions et ses étranges jalousies. Mais la nécessité qui a occasionné cette contidence était aisément évitable, en me chargeant de la petite emplette, que Sophie vous eût transmise à son insu.
Il ne me reste pas le temps, ni peut-être le courage, de revenir aujourd'hui sur la naïve pensée de Sophie, à laquelle votreadoption inattendue imprime une toute autre importance, et même un nouveau caractère, dont la douceur fondamentale n'est pas exempte d'une involontaire amertume. A propos de Sophie, je lui ai lu ce malin l'aimable passage qui la concerne à la fin de votre excellente lettre : c'est la plus digne récompense d'un aussi pur dévouemenl.
Adieu, ma bien-ainiée ; j'espère que cette inappréciable auxiliaire va me rapporter de meilleures nouvelles d'une santé dont l'altération actuelle trouble mon propre repos et suspend mes chers travaux. En attendant notre bonne entrevue de Samedi, si elle reste possible, recevez avec tendresse les saintes caresses de mon respectueux amour.
A" COMTE
/'. .S'. Le rapport de Sophie vient, en elîet. de me rassurer un peu. Ne vous alarmez pas de n'avoir point vu hier .M. Crandchamp : il agit souvent ainsi dans les maladies qu'il juge peu graves. J'espère pourtant qu'il viendra aujourd'hui, et à une heure convenable. Mais ne l'attendez plus aussi tard, et appliquez-lui sans scrupule la consigne générale, comme j'ai dû le faire quel- (juefois. L'évacuation sanguine de ce matin ne doit nullement vous inquiéter: elle est, au contraire, de fort bon augure. Néanmoins, elle exige un sévère redoublement de précautions continues dans votre diète physicpie et morale.
nïi TKSTAMKNT I)'A[Mi[ïSTK COMTK.
CENT SOIXANTIXM ATOUZIKME LETTKK
.Iciidi iiKiliii .') Mi;ii>; l8'iG.
C'est vrai (|ue vous m'aimez hieii, mon leiuhe ami. \'ous me rendez des services que je n'oubiieiaipas de ma vie, dùt-elle durer cent ans. Il faut l'espérer, malji;ré la crise présente : aussi je vous demande bien de ne vous l'aire aucun mal au sujet du mien. N'ous avez de mes ndiiNcilcs [tins (|ue personne: vous savez que je suis un pot fêlé, (|ue les plus minces crises émeuvent; celle-ci, (pioique assez vive, peut avoir quelques bons elîets. Ne troublez donc ni votre repos ni votre santé à cause de cela.
Toutefois, je ne reste pas moins le juge un peu irrité de M. (ii-. Son croc-en-jambe actuel m'a donné sa mesure morale, et je lui écris en conséquence ce matin. Je l'oblige à suivre mon état jusqu'à dénouement (autant ((ii'oii i)eut obliger un tel homme) : ce dont il i»eut être sûr, c'est ({u'il n'a [)as mes sympathies.
Si vous le voyez, cher ami. ne lui témoignez rien de tout cela. Les mécontentements sérieux doivent se témoigner directement.
Je suis bien faible ; j'ai suivi votre conseil et celui de mon estomac hier, et je n'ai mangé que mes six huîtres, avec un peu de gelée de pommes. J'ai encore six huîtres pour ce matin et une panade: c'est mon bon moment, et les huîtres me mettent en goût. Peut-être le bouillon de bête blanche me sera-t-il salutaire. Sophie a la bonté de m'en munir aujoui-d'hui : nous verrons. Les lavements de guimauve me font rendre à chaque fois beaucoup de sang et de glaires: c'est cet amas qui aura fait tout le mal. Peut-être, le déblai une fois fait, serai-je quitte de la fièvre et reprendrai-je faim. Je me suis heureusement assez bien gouvernée, tout en tâtonnant.
Adieu, mon cher ami ; j'espère que je pourrai vous voir Samedi, et que je serai un peu en meilleure voie. J'hypothéquerais bien la
COIIKKSI'UXDAXCK. :\\:\
gloiie que vous me pi-omettez quelquefois, poui- achetei- une nuil de sommeil, .le vous embrasse comme je vous aime, de tout mon cœur.
CLOTILDK.