‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 109 sur 112 · CEM SOIXANTE-QUINZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CEM SOIXANTE-QUINZIÈME LETTRE

Jeudi ?oii' 5 Mu-s ISiO.

Votre affectueuse lettre de ce matin et le nouveau rapport de Sophie raniment ma sécurité. Je n'ai, chère amie, qu'à vous complimenter sur la sagesse et la fermeté avec lesquelles vous gouvernez presque seule cette crise inattendue, en rectifiant, d'après un unique avis cordial, les petites erreurs de régime systématique qui ont pu d'abord l'aggraver. La négligence du docteur mérite bien la réprimande que vous venez de lui envoyer, et qui me dispense, comme vous le désirez, de lui rien reprocher quand j'irai le faire causer sur votre état présent. Mais, quelque blâmable que soit moralement cette conduite, je persiste à y voir un indice spontané de sa pleine confiance en une crise qu'il avait prévue, et même provoquée, sans en pressentir la véritable intensité, faute de bien connaître votre susceptibilité exceptionnelle. Quoique le matérialisme médical ait exercé sur lui ses ravages ordinaires, il n'est, ni par nature, ni même par habitude, assez endurci pour négliger ainsi ses devoirs dans une maladie qu'il jugerait vraiment dangereuse.

Dès que Sophie commeni;a à être hors de péril, je fus obligé moi-même d'aller une ou deux fois le chercher pour rassurer cette pauvre femme, qui se croyait abandonnée faute d'espoir. L'imperfection des théories habituelles, qui n'embrassent (|ue les i)his grossiers phénomènes, pousse tous nos praticiens à dédaigner irrationnellement ces graves in(|uiétudes maladives, à moins qu'une meilleure tendance ne résulte, chez quelques-uns, d'une bonté naturelle très rare parmi eux, et presque incompatible avec leur activité actuelle. Je compte donc apprendre demain (|ue vos

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justes remontrances oui ;iniiMi('' aiijom-irinii iiiic visite sérieuse et opportune.

M. (irandchamp y nuia dû iHiesiiitcnil attentif à vos évacuations sanguines, qui me semblent constituer un symptôme très lavo rable. mais diurne d'une mûre appréciation, comme caractérisant la [)leine ellicacité de la crise révulsive, l'ourvu que votre sévère régime alimentaire ne se démente jamais, je sais qu'il n'y a là aucun danger direct ; tandis que cette voie détournée tendra bientôt-à dissiper radicalement toute congestion antérieure. Le silence même que vous gardez sur vos babitudes pulmonaires me fait présumer que cette amélioration décisive, objet principal de cette rude médication, commence déjà à se léaliser.

Tout cet ensemble de nouvelles, de réile.vions, et d'espérances, réagit heureusement sur le trouble nerveux qui ne m'est récemment revenu que par suite de mes justes préoccupations envers vous. Poui- vous rassurer à cet égard, je me borne à vous dire que je mé sens très disposé à goûter ce soii- les tendres cbants de la Soiinnmhiild. toujours si bien assortis à mon cœur. Cette suave vieillerie me fera aisément oublier la plate nouveauté de Samedi dernier, que je suis très décidé à ne plus subir.

Outre les diverses considérations spéciales qui tendent directement à me rassurer aujourd'hui, je remarque surtout l'aimable sérénité et la douce résignation (jui caractérisent l'ensemble de votre lettre. Je connais trop d'ailleurs votre raie candeur pour craindre ([ue ces impressions résultent d'un tendre ellort destiné à me tran([uilliser. Ces crises physiques sont, en général, très propres à manifester sans équivoque la vraie nature morale, en rendant à la fois plus dilficiles et moins Importants les divers déguisements ordinaires. Il y a fort peu de personnes qui ne perdent rien dans cette épreuve décisive. Vous, ma bien-aimée, vous ne pouvez qu'y gagner beaucoup. L'admirable combinaison de tendresse et de noblesse qui caractérise votre Ame n'avait jamais si bien ressorti, et je me sens ainsi disposé à vous adorer encore davantage.

Combien votre cordiale gratitude m'est douce, (|uoique trop peu méritée jusqu'ici ! Dans ma vie journalière, j'avais souvent reconnu que le moindre sacrifice volontaire procure spontanément d'amples

cou R ES PUN J J A X ( : K . IWlt

avantages habituels. Le joli adage de Franklin repose sans doute sur cette réaction naturelle. Mais vous seule, ma Clotilde, m'avez fait dignement apprécier les heureu.x résultats que comportent finalement des actes qui semblent déjà assez récompensés par l'intime satislaction de les accomplir. C'est surtout dans les relations de ctiHir que se réalise la piopiiété essentielle de tout échange loyal, où chacun doit acquérir plus qu'il ne donne.

Je me trouverais ainsi conduit à revenir spécialement sur les précieuses effusions suscitées Lundi à votre tendresse par la suave naïveté échappée à notre Sophie. Mais, malgré que j'aie déjà rerais hier ce charmant sujet, qui restera toujours opportun, permettezmoi de l'ajourner encore, parce que je sens qu'il prolongerait trop ce cordial entretien, que terminent ici les témoignages ordinaires de ma chaste adoration.

ate comte.

Quoique ma lettre s'achève bien peu après cinq heures, la poste ne pourrait cependant vous la remettre ce soir. Je la confierai donc demain matin à Sophie, qui me rapportera, sans doute, l'heureuse autorisation de vous voir Samedi, si. comme je l'espère, votre mieux se soutient. Le changement de temps survenu hier vous est, je crois, très favorable, en dissipant une sécheresse trop irritante, sans pourtant amener un fâcheux refroidissement.

CENT SOIXAME-SEIZIKME LETTRE

Diirianclic malin 8 Mars 1840 (Il h.\

La diminution actuelle de mes inquiétudes, d'après ma visite d'hier, m'invite aujourd'hui à ra'ellorcer de distraire un moment vos souffrances en revenant convenablement sur le doux sujet que mes justes préoccupations de votre chère santé m'ont déjà fait ajourner deux fois depuis l'inappréciable effusion que vous occa-

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sionna Lundi le vœu naïf de Sophie. J'espère, ma bien-aimée, que ce silence provisoire ne vous a nullement dissimulé ma profonde reconnaissance pour cette tendre manifestation.

A la vérité, cette manière de caractériser les sentiments que j'ai le bonheur de vous inspirer est aussi de nature à signaler, avec une affectueuse loyauté, leurs graves lacunes involontaires. Votre admirable pénétration féminine aura dû sentir l'influence spontanée de cette dernière indication sur Tajournement effectif de mes explications à ce sujet, d'oii j'aurais d'abord craint de ne pouvoir ainsi écarter toute amertume indirecte. Mais j'ai maintenant fait, à cet égard. l'inévitaJile part de la triste fatalité qui nous domine, et je me sens capable de vous témoigner une juste reconnaissance sans y mêler aucune expression de regret.

Vous daignez donc, ma Clotilde, désormais voir en moi un frère et un père à la fois ! C'est là certes tout ce que je pouvais attendre aujourd'hui, et beaucoup plus que mes actions n'ont encore mérité. 11 ne me reste qu'à me rendre vraiment digne de ce double titre, auquel j'espère acquérir enfin des droits inaltérables. Parla vous m'autorisez doublement à vous dévouer ma vie, suivant une alîoctioii vraiment réciproque. La sainte austérité de l'un de ces liens et la douce égalité de l'autre se tempèrent heureusement, de manière à constituer la plus parfaite intimité, sauf celle que rien ne remplace, et qui seule équivaut, chez les grandes âmes, à toutes les tendresses réunies. Même sous ce dernier aspect, quoique votre cœur ne puisse encore, ni peut être hélas! jamais, correspondre pleinement au mien, votre affectueuse pureté ne m'interdit pas de vous témoigner loyalement l'énergie totale de ma sainte passion. Ainsi assuré de toujours trouver en vous une aimable sœur et une tendre fille, autorisé d'ailleurs à vous chérir aussi comme un chaste époux dévoué, me voilà désormais pourvu d'un incomparable trésor d'affections, dont j'avais longtemps cru que ma triste existence morale serait à jamais frustrée. Pouvais-je même, il y a un an, espérer une telle acquisition? Devant ce bonheur inattendu, m'appartient-il de déplorer une imparfaite réciprocité? Nous voilà donc, ma noble et tendre Clotilde, irrévocablement liés d'une sainte affection, qui, je le sens, se consolidera de plus en plus par une constante pureté, que vous seule m'avez fait

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comiailre et apprécier! (!(> puissant appui uuituel nous peiiuettia de lutter dignement contre toutes les dillicuités extérieures, quand les alarmes relatives à votre santé seront pleinement dissipées. Une triste expérience m'a récemment appris combien peu je dois compter réellement sur la plupart de mes prétendus amis: mais, par une inestimable compensation, j'ai alors acquis une amie sincère et dévouée, qui d'elle même s'érige en fille et sonir. Me plaindrais-je donc de mon sort ?

A cette tendre explication personnelle, le charmant passage auquel je réponds si tard rattachait une heureuse appréciation générale sur les conditions sexuelles de la véritable amitié. Vous savez d'avance combien, à cet égard, nous nous accordons complètement, puisque cette considération fournit l'une des bases essentielles de ma théorie philosophique du mariage, dans le secret opuscule que j'eus le bonheur devons consacrer il va deux mois. Ma propre expérience m'a trop appris d'ailleurs que l'amitié entre hommes, quoique paraissant plus stable et moins imparfaite, n'est pas, au fond, beaucoup plus satisfaisante qu'entre femmes, d'après le même motif continu, l'inévitable imminence d'intimes rivalités. Toutefois, pour compléter cette appréciation de la diversité du sexe comme première condition indispensable de la parfaite amitié, il y faut joindre, je crois, l'existence, chez l'un des deux, d'un véritable amour, approuvé, sans être partagé, par l'autre, (lar, d'un coté, cette amitié ne saurait durer entre des cœurs vraiment pris ailleurs; d'une autre part, elle serait bien tiède, et même fort précaire, si tous deux étaient sexuellement libres. Je me hâte de livrer cette indication sommaire à votre lumineuse appréciation, quand le trouble physique cessera de vous interdire des réflexions trop générales et trop suivies. L'heure convenue de vous envoyer Sophie s'approche rapidement, et je tiens à la charger de cette lettre, dont la suite pourra d'ailleurs se leprendre presque à volonté, sur un sujet qui sera sans cesse à l'ordre du jour entre nous. Adieu, mon adorable amie; recevez dignement les tendres baisers que je vous adresse à tant de titres.

A" COMTE

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Par un juste resper-t de vos convenances de famille, je continuerai, autant qu'il le faudra, le douloureux elîort de ne vous voir maintenant que le Samedi. Mais vous savez combien je serais d'ailleurs disposé à venir aussi toutes les fois que vous le jugerez opportun.

N'oubliez pas, chère amie, votre fraternelle promesse d'accaparer ma bonne Sophie pour tout le temps où elle pourrait vous devenir vraiment utile, sans craindre que mon estomac, désormais bien rétabli, se dérange momentanément chez les restaurateurs.

J'espère aussi que vous n'hésiterez pas à me demander finalement tout ce qui vous serait nécessaire, sans attendre aucune détresse effective. Vous savez d'avance que je vous en remercierai toujours.

CENT S()l\ANTE-l)l\-SEI>TlE\Ii: LETTRE

Dimanclie 8 Mars l8'iG.

Mon cher ami, voici le reste des forces dont je comptais vous donner la meilleure part. La bonne Sophie en a eu l'étrenne, et vous aura raconté mon acte d'autorité pour les ro^r.s ; je m'en trouve très bien, en y suppléant par l'eau de riz et le coing.

Je voulais, depuis longtemps, vous parler de vous, et hier j'espérais en avoir la force : mais, c'est une chose arrêtée, malgré toute la tendresse qui me pousse vers vous, votre exaltation me contraint à revenir à la plume.

Cher ami, votre attachement me rend bien heureuse, et souvent bien penseuse : je me demande si quelque jour vous ne me demanderez pas compte de ces distractions violentes jetées au milieu de votre vie publique ; d'un lien qui devait être tout douceur, vous faites une sorte d'astringent pimenté qui dissipe votre

temps, votre pensée, et qui ne réagit que sur moi Vous vous

trompez quand vous dites que l'amitié n'aime pas : je n'ai jamais osé être moi-même avec vous (et ne revenez pas aux causes vul

gaiies ou giossières que vous avez supposées jadis). Ouand je me sers du mot oser, c'est qu'il convient parfaitement. Si nous étions tous les deux calmes, je vous prouverais que l'amitié sait être tendre et brave ; voilà pourquoi je patronne notre attachement de tous les noms les plus doux et les plus saints : c'est pour l'amener à me faire place à vos côtés au coin du l'eu. Tout cela demande à être développé, et je vous promets que cela m'occupera tout de suite que je pourrai l'être. J'ai des visites de sabre pour deux jours: je ne sais trop quel bien cela me fera. J'ai beaucoup de tînoses amicales à vous dire. Il faut que je cesse pour aujourd'hui. Recevez l'éternelle assurance de ma tendresse.

CENT SOlXANTE-DIX-Ill 1TII:ME LETTRE

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