SON ÉTERNELLE RENAISSANCE
(r. A IMLKRE DU CERCUEIL EST TON P R E M I K R AUTEL !)
l'iiiis, le Mcrcri'di 2 Juin I8i7.
NORLK I:T T F, NT) h F, KPOTSE,
La voilà donr acroniplie cette (Iduloiiiouso année pendant lar|uelle un deuil sacMé devait empèchei- mon C(rur de sentir pjei nement le charme et le pouvoir de ton éternelle présence ! Ainsi éprouvée et sanctifiée par la mort, notre union est maintenant devenue inaltérable ; désormais elle développera librement son active efficacité pour seconder sans cesse mon intime perfectionnement, tant public que privé.
Je puis déjà me glorifier d'à v( tir dignement subi notre fatale catastrophe, en poursuivant, sous de nouvelles formes, au milieu d'une telle altliction. la régénération morale dont je te suis redevable. Pendant cette indispensable initiation à notre existence définitive, je me félicite aujourd'hui de n'avoir pu prendre la plume que pour toi. quoique ma haute mission sociale ait fait alors un pas décisif, au delà même de mes espérances, par la grande exposition orale que je viens d'achever sous ta puissante invocation. En célébrant, malgré la moit. le doux anniversaire qui me rappellera toujours le noble début de notre intimité, je préparais spontanément la juste dédicace que ta touchante modestie avait si difficilement acceptée. Quand la douleur m'a permis de l'accomplir, cette solennité exceptionnelle est venue m'oiîrir à la fois le plus digne soulagement et la plus précieuse stimulation. Ce préambule sans exemple me procurera la double satisfaction de jiroclamer à jamais notre entière solidarité, et de signaler avec
énergie le vrai caractère final piopre à ma philosophie. En attendant sa publication opportune, j'éprouve déjà, sous l'un et l'autre aspect, son efficacité continue. A peine l'avais-je terminé, la noble visite de ton vieux père m'a fourni l'occasion imprévue de compléter cette manifestation en l'annonçant avec loyauté au seul membredeta famille qui pût en sentir le prix. Trois mois après, une inqualifiaj^le tentative m'a naturellementoffert l'avantage plusdiflicile de l'annoncer non moins dignement à la malheureuse qui sut si peu apprécier le nom dont l'honora la fatale générosité de ma témélaire jeunesse : l'ensemble de sa coupable conduite ne pouvait être mieux puni que par l'amère obligation de recevoir, sans aucune réclamation possible, un tel aveu, indiquant d'ailleurs à cette àme orgueilleuse quoique insensible, l'inévitable flétrissure de la postérité. Enfin, mon élaboiation orale m'a récemment permis de solenniser cette annonce au delà de toutes mes prévisions, en y associant directement un auditoiie d'élite, qui l'a dignement accueillie. La co'incidence spontanée qui amenait ma prédication philosophique sur les femmes le jour même de notre alïreux anniveisaire. constituait pour mon courage une rude épreuve: je me glorifierai toujours de l'avoir convenablement soutenue, en y cherchant une précieuse compensation, que tant d'évidentes sympathies m'ont fait profondément goûter.
Avant même que l'ensemble de l'Humanité puisse consacrer notre éternelle identification, j'ai donc marqué, autant que possible, pai- cette succession naturelle (rindications décisives, le véi-itable caractère de cette composition exceptionnelle, qui doit nous honorer également. Déjà ce n'est plus à mes seuls yeux que nos deux noms semblent aussi inséparables que ceux qui forment liabituellement les types historiques de la parfaite union. Lu jeune ami. dont l'alfection et le mérite paraissent devoir enfin me dédommager de tant de disciples avortés, m'annonrait naguère la plus digne récompense finale, par la tombe commune où nous réunirait à jamais une noide intervention pul)lique. supérieure à toute opposition privée. La spontanéité d'un (cl vn-u piocure une vraie consislauce à riiiciuuparahlc espoii- (|ue j'osais à peine m'avouer; aussi ai je cru devoii-. peu de temps apiès, l'amener ce précieux confident de mes chères visites hebdoma-
daines, afin qu'il puisse un jour-, de eoiicert avec notre excellente Sophie, diriger l'accomplissement de son heureuse inspiration.
Malgré les douleurs propres à cette année d'épreuve et d'initia tion, je sens qu'elle m'a fourni les seuls résultats que j'y pouvais trouver, en préparant, à tous égards, le mode final de notre immuable union. La fatale impression devait trop prévaloir encore pour me laisser assez goûter nos piincipaux souvenirs. Néanmoins, le précieux soulagement qu'ils m'ont alors olTeit m'indique déjà quelles ressources j'en dois attendre, maintenant qu'ils pourront développer enfin leur charme inépuisable. Depuis que la funèbre image commence à me devenir familière, les pratiques, tant quotidiennes qu'hebdomadaires, du saint culte que je t'ai voué, me deviennent de plus en plus salutaires, et je suis insensiblement entraîné à les prolonger davantage. Tu es désormais assez liée à toutes les faces de mon existence, même publique, pour que chaque impression pi-ofondi' me ramène spécialement à toi. Le seul être qui participe toujours à ma vie letirée, cette éminente domestique dont le zèle se soutient si pur et si judicieux, m'est encore plus précieuse par le double lien d'alîection et de reconnaissance qui te la raltachc à jamais: elle ne cessera pas d'apprécier dignement les cliaiinants projets que ta grande àme lui confia pour le bonheur collectif de lotis irais. Cette année préparatoire m'a d'ailleurs signalé naturellement les trois périodes spéciales qui doivent compléter ma commémoration habituelle, en célébrant, comme aujourd'hui, le cher anniversaire qui caractérisa le début de notre veitueuse allection, en associant ensuite mon deuil personnel à tous ceux qu'une impérissable journée catholique enveloppe si heureusement dans une touchante commu nauté, et en concentrant enfin nos souvenirs les plus opposés sur le jour sans pareil qui me rappelle à la fois ta naissance et ta mort.
Tout est donc préparé, ma Clotilde, pour me permettre de savourei' toujours, suivant le mndemélancoliquequi seul me reste, cette vie habituelle du c;pur dont je te dus si tard la bienfaisante évolution. Désormais je recueillerai librement les fruits inappréciables d'une profonde tendiesse demeurée parfaitement pure, et dont tout scrupuleux examen ne peut que faire mieux ressoitiil'inépuisable attrait. Si d'abord mon cœur murmura secrètement
contre les obstacles que tu dus opposer toujours à mon ardente nature, combien je me félicite aujourd'hui que tes tendres aveux aient été assez retardés pour que notre union ait conservé une inaltéral)le chasteté, malgré la liberté irréprochable exceptionnellement acquise à chacun de nous ! Ne me suint-ilpas que, dans nos derniers épanchements. tu aies naïvement regretté de n'avoir pas accordé à mon amour ce gage ineiîable ? Ce regret spontané me laissera toujours un souvenir plus précieux que n'aurait pu l'être désormais la mémoire trop fugitive d'une pleine réalisation, qui ne me permettrait point de revenir sans trouble, sinon sans i-emords. sur l'ensemble de notre cher passé.
En assurant autant que possible le bonheur et l'amélioration (le ma vie intime, ce culte assidu, loin de nuire à ma vie publique, consolide aussi le beau caractère qui déjà, grâce à toi. lui devient évidemment propre. Depuis que la religion a irrévocablement perdu son insutflsante aptitude primitive à systématiser les aiîections humaines, une prétendue philosophie, non moins désastreuse que chimérique, laisse le cieur de plus en plus privé de toute culture régulièie. pour consacrer exclusivement la vaine présidence de l'espiit. Le principal oilice du positivisme doit, au contraire, consister à fonder la systématisation totale sur la pré pondérance normale du cœur, en développant l'amour universel au delà de tout ce que comportait le régime antérieur, même aux meilleurs siècles du moyen âge. Il s'agit désormais de subordonner radicalement l'intelligence à la sociabilité, en destinant surtout l'esprit à consolider l'essor et à éclairer l'exercice des affections bienveillantes, qui constituent la source essentielle du vrai bonheur humain, tant pi-ivé que public. Or. sans le mouvement continu que tu as imprimé à mon cn'ur. peut-être n'aiirais-je jamais senti assez combien ce saint régime, loin de gêner le cours réel de toutes les hautes spéculations, doit leur procurer une alimentation supérieure à celle qui résulte aujourd'hui d'une aveugle tendance à accumuler indéfiniment des spéculations quelconques, presque toujours oiseuses, même quand elles ne sont pas chimériques.
C'est donc grâce à toi. ma Clotilde. que ma vie intime devient maintenant une simple application individuelle de la nouvelle
philosophie, dont je ne pouvais autrement développer, d'une manière aussi prompte et aussi nette, le véritable caractère définitif, d'où dépend surtout son ascendant réel, même mental. Une telle harmonie, jusqu'ici sans exemple, entre ma vie privée et ma vie publique, n'est pas moins précieuse à mon otfice social qu'à mon bonheur personnel, en me rendant pleinement familier le régime, si nouveau quoique si naturel, que je viens pioposerà l'Humanité. L'essor privé constiluaiit la meilleure école des viais sentiments publics, aucune autre influence ne pourrait autant que la tienne fortifier et augmenter en moi les dispositions morales, et par suite intellectuelles, qu'exige habituellement ma grande mission, soit quant à la bonté et à la pureté, soit même pour l'énergie et la persévérance. D'un autre côté, quelque réelle que soit, au fond, la supériorité alïectivc de ma philosophie, elle est trop contestée encore pourquesa peisonnilication ne devienne pas indispensable à sa démonstration systémati(|ue. Cette irrécusable efficacité de notre sainte union se tiouve déjà profondément marquée dans les grands progrès que l'ensemble de ma doctrine a réalisés pendant mon propre deuil. Mon mémorable trimestre philosophique vient surtout de la caractériser en faisant autant sentir au public qu'à moi-même la salutaire inllucnce d'une digne affection privée pour rendre plus complet et plus respectable un vrai système de sociabilité. Rien ne pouvait mieux toucher à la fois mon cœur et mon esprit que cette unanimité spontanée qui, pendant la séance finale, accueillit si profondément ma formule décisive sur la concentration totale du positivisme dans la conception, mentale et sociale, de l'Humanité, dont la femme constitue naturellement l'image familière : à rc seul rcritahlc (iraiid-Elre, dont nous suinmets scicmmcni h's mmihrrs jin-cssaircx, se rapporlcnnti toujours nos roiilcinphilioiis pour le connuilrc, nos affections pour tainier et nos iiriio)ts pour le serrir. Aucun auditeur n'a pu, sans doute, méconnaître l'intime assistancequecette précieuse condensation d'un immense système devait indirectement à l'émi nente amie que j'avais déjà recommandée dignement à la vénération et à l'affection du public.
Tant d'épreuves de la puissance philosophique inhérente à notre vertueuse tendresse malgré les plus douloureux obstacles.
CONFESSIONS ANNUELLES. 12o
m'autorisent donc à y voir une source intarissable de perfectionnement habituel, maintenant que mon cœur peut enfin te faire noblement revivre, surtout depuis que je commence à relire, suivant chaque date, cette chère correspondance qui restera toujours le meilleur témoignage de notre incomparable année. La nature du nouveau régime y rend à la fois plus important et plus facile le culte continu de tous les souvenirs, qui doit désormais remplacer l'attrait moral des illusions théologiques. Or, l'aptitude caractéi-istique du positivisme à systématiser familièrement les plus vastes commémorations pourrait d'abord sembler équivoque si ses premiers promoteurs ne savaient aujourd'hui l'appliquer dignement à leurs plus chères alïections privées. Le culte conjugal propre à mon inviolable veuvage constitue, à cet égard, un exemple d'autant plus décisif qu'il ne présente aucune tendance exclusive, puisque notre pure tendresse me rappelle encore plus vivement les liens dont la mort m'avait depuis longtemps privé, et surtout cette mère si aimante qui t'aurait tant appréciée.
Ce mélancolique accomplissement d'un si juste hommage annuel me fait lui-même sentir la douce efhcacité désormais assurée à cette intime harmonie entre mes deux modes d'existence, dont te remercia ma première expansion, et qui fournit ensuite le principal objet des fréquentes explications destinées à calmer tes touchants scrupules. Par cette commémoration spéciale, mon cœur retrouve un moment l'active sérénité que lui procurèrent enfin, il y a deux ans, nos libres épanchements, surtout écrits : avant tie l'avoir achevée, j'ai vu palpiter cette image permanente qui, depuis un an, restait immobile ; et j'espère que ce signe de renaissance ne sera ni passager ni partiel. En même temps, je me sens ainsi disposé à commencer bientôt l'importante composition préliminaire qui, par une sommaire équivalence, complétera et fixera la grande épreuve orale que je viens de faire subir à notre chère philosophie. Que neferais-jepoint,ma sainte (]lotilde,poui- mériter pleinement cette commune tombe devant laquelle viendra peutêtre s'incliner avec reconnaissance le drapeau collectif de l'Occident régénéré !
Amour et respect éternels,
Auguste Comte.
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