‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 22 sur 112 · I. E VRAI BONHKUR CONSISTE A VIVRE P O C R AL'TRUI · texte numérisé non relu

I. E VRAI BONHKUR CONSISTE A VIVRE P O C R AL'TRUI

Coinmencée \o Jeudi 11 Sainl-Paul Gl.

continuée le lendemain, et terminée le surlendemain, pour être lue sur la

sainte tombe le Mercredi suivant.

Paris, le Jeudi :,l Mai ISi'j (Il Saint-Paul 61).

Voici donc iiotie troisième elîusion annuelle depuis que l'accomplissement de mon deuil a permis d'instituer le commerce définitif de noscanirs! L'identification tînalequejetedécrivais l'an dernier acquiert déjà son vrai caractère d'après une auguste publicité, qui a dignement préparé les solennelles explications réservées à ma chère Dédicace. Tout a confirmé l'heureux espoir que je t'exprimais alors sur la prochaine appréciation de ton intime concours spontané à mon principal progrès philosophique. Chacun sent comme moi que ma théorie féminine constitue l'élément le plus décisif de l'œuvre caractéristique dont la terminaison retarda exceptionnellement notre dernière fête. Aucune autre partie n'a mieux réuni la profonde adhésion des deux sexes. Or, nul n'y méconnaît l'angélique impulsion sans laquelle je n'eusse peut-être jamais accompli ce pas capital, dii encore plus au cœur qu'à l'esprit. Cette sainte connexité, désormais irrécusable, écarte d'avance les scrupules naturels que ma fatale situation domestique pouvait susciter au sujet de la grande dédicace, ainsi publiquement motivée déjà par ta salutaire influence indirecte sur ma construction sacerdotale. Quoique une telle solennité ne soit pas encore opportune, ce doux succès préliminaire m'inspire un nou-

veau besoin de rexprimer aujourd'hui, dans le secret de nos cœurs, mon inépuisable gratitude, qui restera toujours si inférieure à tes bienfaits. Une heureuse expérience m'assure d'ailleurs que cet intime hommage me procurera de nouvelles amélioiations. En réoi'ganisaiit l'assidue culture du cœur, si déplorablement négligée de nos jours, je dois de plus en plus m'appliquer les conseils que je recommande aux autres, et dont j'ai déjà tant profité.

Depuis notre dernière expansion, le principe d'amour universel dont je te dus l'ascendant décisif a pris enfin la forme la plus convenable là sa destination systématique. Le positivisme est ouvertement prêché comme Religion de VHnmnnUé. Cette qualification finale est assez accueillie déjà pour que je doive me féliciter d'avoir osé joindre dignement le nom à la chose, afin d'instituer directement une concurrence avouée envers tous les autres svstèmes. Désormais, le dogme, la morale, et le culte positivistes se condensent à la fois dans l'irrévocable avènement du vrai Grand- Etre, centi-e spontané de nos sejitiments, de nos pensées, et de nos actions.

Ce nouvel Etre Suprême, seul réel et durable, se compose nécessairement de tous les éléments honorables, seuls susceptibles d'une véritable assimilation. Loin d'y voii- le vague et incohérent assemblage des divers individus humains, il consiste dans l'ensemble des organes de l'éternelle évolution, matérielle, mentale, et surtout morale. Il en faut donc exclure quiconque ne seconda nullement ce grand essor, tous ces parasites qui ne transmirent aux successeurs aucun équivalent de ce qu'ils reçurent des prédécesseurs. Ses organes pleinement appréciables résident donc parmi les morts, sauf l'adjonction anticipée de quelques vivants qui ont déjà accompli exceptionnellement une participation incontestable à la vie universelle. Toute l'existence de chacun consiste à tendre vers son irrévocable incorporation au (îrand-Ètre, prononcée d'après l'ensemble de chaque carrière, et toujours assurée à quiconque vécut dignement.

Outre ta précieuse réaction sur mes principaux progrès, la sainteté de ta vie, et les traces d niables (|ne ne pût empêcher sa déplorable brièveté, te garantissent dom- cette éternelle consécration, pourvu que j'en fasse assez apprécier les tities irrécusa

J38 TESTAMENT D'AlT.rSTE COMTE.

blés. Mon affection piivée se trouve ainsi liée dignement à l'ensemble du nouveau culte public. (]e n'est plus seulement ton véritable époux, mais aussi le premiei- prêtre deVHunKuiilr, qui doit une intime adoration habituelle à une admirable personnification du Grand-Etre, exclusivement lepiésentable par ses meilleurs organes individuels. La ptépoudérance du vrai socialisme fera bientôt consister le piiiicipal méi-ite de chacun dans une telle symbolisation. résultat nécessaiiede l'incoiporation. Alors le culte spécial que je t'ai voué sera pleiireirrenl lesiiocté. et même sincèremerrt secondi'". \)i\v tous ceux qui nous nuntul vraiment jugés.

Ta conséciation personnelle se trouve plus directement garantie dans la solennelle adoration de la Fcmuip. que la religion finale érige en prélude nécessaire et stiiiiulaiil continu du culte systématique de VHinudiiitv. Depuis ([uc j'en ai proclamé l'avènement définitif, tous les grarrdsco'urs et toirs les bons esprits apprécient de plus en plus cette prépaiation fondamentale, admirablement ébauchée [)ar rinstinct chevaieres(|ue. Or, ([uiconque l'aura jugée sentira profondément ton irrécusable ajditirde à constituer spontanément l'un des meilleurs types féminirrs. Orroique ton essor initial ait été si fatalement brisé, il a laissé des traces qrri, même sans mon témoignage, permettent d'apprécier en toi un ensemble, peut-être incomparable, des principales qualités de ton sexe, tant pour l'esprit (|ue pour- le cœur. Sous quelle meilleure forme réaliser-ais-je la tendance caractéiistiquc du culte féminin à développer- directement la i)lrrs précieuse amélioratiorr. par l'intime excitation habituelle des alïections bienveillantes?

Néanmoins, ma sainte Clolildc. ton impulsion généreuse me conduit à compléter ce type priircipal, d'après une double gratitude que mon cœur t'associe de plus en phrs. Tu sais déjà que les ger-mes moraux dont je te dus l'évolution tardive me venaient d'une tendre et ardente mère, qui t'eût pleinement appréciée. Autant malheureirse que toi quoiqire autremerrt, elle par-courut. il est vrai, la carrière totale que tu ire fis qu'entrevoir, mais sans y goûter jariiais les harrtes satisfactions de co'ur qu'elle avait tant méritées. Ma r-econnaissance envers toi me ramène spontarrément à celle qu'exige la sainte initiation dont je fus redevable à ma pau vre Rosalie, i-avie à mon enil)iassenient tilial deprris vingt-deirx

ans, dix ans avant d'expiter! C'est sur ta propre tombe que je vénère le mieux ses restes déposés au loin, et dont une coupable incurie m'empêcherait, hélas! de retrouver aujourd'hui le siège. Le culte du fils termine ainsi, chaque semaine, celui de l'époux.

Retourné ensuite à notre chaste foyer, j'y retrouve aussitôt une troisième personnification admirable, et heureusement vivante, du vrai type féminin, dans cette incomparable domestique que ta grande âme sut traiter en sœur, et qui ne cesse pas de t'apprécier profondément. Son manque total de culture artificielle y fait mieux ressortir le principal attribut de la femme, sa tendance spontanée à consacrer directement l'esprit au service continu du cœur. J'admire chaque jour cette heureuse disposition qui, dans sa modeste sphère, lui suggère, à mon profit, sans aucun effort, beaucoup d'améliorations délicates, que je ne chercherais jamais. Depuis que je loge définitivement son estimable mari et leur digne fils, son touchant bonheur ne désire plus que le retour du nouveau-né. Sa félicité habituelle me démontre mieux la vraie destination de la philosophie, consolider et développer l'harmonie humaine en la liant à l'ordre universel. Ce contact journalier m'indique surtout combien, dans la vie privée, un dévouement spontané surpasse ordinairement les meilleures impulsions systématiques. J'apprécie ainsi l'intime douceur de ta cordiale utopie pour nous trois !

Faute de ce touchant projet, je m'efforce de réaliser de plus en plus la régénération morale commencée en moi par une tendre mère, développée par la sainte épouse, et journellement cultivée, à son insu, par ma noble servante, bien digne de s'associer déjà à ces deux éternelles mémoires : Rosalie, Clotilde, Sophie, votre vertueux ensemble, désormais inaltérable, m'oiîre le meilleur type de la vraie nature féminine ! Sous votre inspiration continue, je systématiserai mieux l'influence, publique et privée, du sexe affectif, comme premier fondement de la rénovation finale. Celle de vous qui survit ranime, à son insu, la sainte impulsion des deux autres, par le doux spectacle permanent de notre étal normal. l'activité et l'intelligence librement subordonnées au seidinuMd ! Puisse ma juste gratitude publique rendre enfin vos trois noms également inséparables du mien pour la postérité reconnais.sante !

WO TESTAMENT D'AIT.rSTE COMTE.

J'oseiai terminer ma constnir-tion religieuse en chargeant ouvertement tous mes disciples des deux sexes d'obtenir un jour, comme piincipale récompense de mes services, ma solennelle inhumation au milieu de vous trois, dans une même tombe occidentale, sous la statue du vrai (îrand-Ètre. auquel nous serons dès lors irrévocablement incorporés.

Après cette effusion générale, je te dois, ma Clotilde. un compte sommaire de mes diverses émotions essentielles depuis ta dernière fêle. Outre leur propre charme, ces solennels entreliens tendent à régulai'iser ma princii>ah' appr(''ciatinii poisonnelle. puisque, grâce à loi, ma vie pul)li(iue se lie étroitement à ma vie privée !

•Malgré son insuilisanle publicité, la composition décisive où ton influence se manifesta si heureusement, a déjà marqué le vrai caractère de la religion finale, avant le grand ouvrage où je développerai dignement l'esprit irrévocablement fixé par ce prélude systématique. Le positivisme ayant ainsi atteint sa pleine nialiirité, cette consiniction puni la aisément embrasser aussi les j)iiiicipales concejttitius proiucs aux trois autres traités que j'ai promis, si les rigueurs de ma destinée persoiiiudle m'interdisaient de les exécuter à leui- tour, .rattendais suitout avec anxiété le jugement de ton sexe sur ma théorie féminine, principale base de ce système. Or. à cet égard, l'adhésion de cœur et d'esprit y a été unanime, même chez celles qui d'ailleurs semblent répugnera la nouvelle synthèse. Ainsi, dès sa naissance, le sacerdoce positiviste obtient une sanction féminine plus complète et plus active que celle qui seconda tant le sacerdoce catholi({ue.

Cette publication caractéristique a été bientcM suivie de trois opuscules, où, acceptant loyalement l'appel de notre grave situation, j'ai déjà proclamé les principales mesures qu'exige la transition occidentale, sans attendre leur exposition dogmatique dans mon second grand ouvrage. Je me félicite d'avoir associé à ces écrits accessoires la famille régénérée qui se forme autour de moi, dût même ce mode faire d'aboi-d attribuer la conception de ces plans à leurs simples rédacteurs, l'ne telle abnégation hâtera davantage l'avènement social du positivisme. Après avoir ainsi institué le gouvernement révoluliouuaire qui convient au présent, et l'école philosophique destinée à pré[»arer l'avenir, j'ai complété

ce système de transition en organisant le culte conciet du passé. Ce calendrier positiviste, qui semble devoir surmonter le coupable silence de la presse, m'a tendrement rappelé la composition exceptionnelle où mon cœur préluda réellement à cette construction occidentale, dans notre solennité initiale, vrai début de ma nouvelle vie. Suivant mes promesses d'alors, ta sainte patronne est irrévocablement incorporée au culte final, dont le cours systématique change seulement son jour. Une tentation excusable m'entraînait d'abord à t'adjoindre au petit nombre des types féminins ainsi honorés de l'immortalité occidentale. Mais j'ai noblement surmonté cette douceimpulsion. avantque personne eût encore la moindre connaissance du tableau sacré. Malgré tes vrais titres à une telle apothéose, ta digne célébration n'appartient qu'au culte de cet avenir que lu pouvais tant préparer, outre ta puissante réaction sur moi. C'est avec le mien que ton saint nom doit un jour être fêté, tandis que cette adjonction au passé tendait à nous séparer. Peut-être vivrai-je assez pour goûter déjà cette noble solidarité, principale récompense personnelle de tous mes travaux.

Avant même d'être publiée, notre théorie féminine recevait une première sanction pratique, devenue plus décisive que je ne te l'annonçais l'an dernier. J'ai dignement célébré un vrai mariage positiviste, où les deux époux, sans aucun avertissement, sont venus, sous ma touchante exhortation sacerdotale, s'imposer librement la loi mutuelle du veuvage éternel, en mêlant leurs larmes à celles de tout l'auditoire. Les miennes me sulloquaient trop pour me permettre d'invoquer ouvertement ton saint nom. Mais ce silence expressif fut bien compris, surtout quand ses témoins connurent ton intime concours au succès de cette expérience initiale. Bientôt ce digne couple prolétaire réclamera encore mon sacerdoce, pour incorporer leur nouveau-né à l'Humanité régénérée. Alors, une moindre émotion me permettra, j'espère, une douce allusion à la vertueuse collègue qui secondera toujours mes bonnes inspirations.

Peu après ce premier acte pontifical, j'ai loyalement accompli la cordiale tentative que je t'ann()n(;ai pour renouer mes liens d'enfaiice avec celle qui, deux^ans avant ta naissance, éveilla, à son

insu, ma précoce tendresse. Mais le succès ne répond point à ma sainte persévérance. A une première réponse tardive, succède, depuis sept mois, un inexplicable silence envers ma réplique immédiate, dont le charme spécial semble pourtant avoir été d'abord senti. Je renonce donc à obtenir ainsi une de ces afïections sincères où tu m'appris à placer le vrai bonheur, même quand elles ont aussi peu d'intensité. Une ancienne hauteur, que j'attribuais à la noblesse, tenait surtout à l'orgueil, de lagon à dégénérer enfin en sécheresse aristocratique. Les antipathies théologiques aggravent d'ailleurs, ou plutôt colorent, cette froideur spontanée envers un philosophe maintenant dépourvu de puissance officielle.

Ce désappointement sera peut être compensé par la jeune discipk'(|ui. depuisquehiues mois, semble promettreà mon sacerdoce une utile assistance, si ses devoirs mateinels corrigent assez sa légèreté apparente. Quoique son cœur paraisse digne de son esprit, un autre exemple m'empêche encore d'expliquer sa mémorable assiduité par une irrévocable adhésion. En lui offrant ta touchante Lucie, je lui ai récemment imposé l'épreuve la plus propre à mesurer la pureté de ses démonstrations. Si les rivalités féminines l'empêchent de t'apprécier. je ne compterai pas sur une coopération ou l'esprit seul prendrait part. Toute femme qui, d'après ton début caractéristique, ne sent pas combien tu as facilité ma construction finale, ne mérite nullement d'y être associée. Quoique j'ignore encore le résultat de cette communication décisive, le délai m'inspire déjà quelques craintes. En cas de succès, le meilleur prélude de cette nouvelle prêtresse de Y Humanité consisterait en une sincère appréciation, orale ou écrite, delà perte que fit en toi la grande régénération. Un tel essai m'autoriserait seul à lui transférer l'éminente coopération que je te réservais pour amener par le r(j^'ur les occidentaux du midi à devenir les principaux appuis de la religion finale. Quoique j'aie provisoirement confié ce noble concours à de dignes jeunes gens, je sens toujours qu'il ne convient pleinement qu'à ton sexe.

Tous ces divers elîorts pour faire prévaloir l'unique issue de notre anarchie se condensent naturellement, depuis trois mois, dans ma nouvelle prédication hebdopiadaire, désormais vouée

ouvertement à son auguste destination. L'opiniâtre conspiration du silence n'empêche point un public rare, mais clioisiale suivie, avec un zèle caractéristique, ces laborieuses impi-ovisations de quatre heures sur le plus important sujet. Dans cet auditoire exceptionnel, où chaque élément occidental est déjà représenté, la nrémotahie assitluité de quelques dames m'a tait tristement distinguer la persistance infatigable de celle qui mérite si peu mon nom. Sa nature artificieuse et égoïste me laisse indécis sur le principal motif de cette adhésion imprévue. Peut-être ses inclinations révolutionnaires, mûries par l'àge et éclairées par la situation publique, lui inspirent-elles quelque ardeur sincère pour la doctrine qu'elle vit naître sans l'appréciei-. Cette conversion tardive ressemblerait aloi-s à rinOuence, bien autrement profonde, que j'exerçai sur l'énergique vieillai-d ([ui me manqua quelques semaines après toi. Mais je ciois surtout devoir attribuer cet étrange succès au fol espoir d'obtenir ainsi son retour graduel au foyer qu'elle abandonna irrévocablement deux ans avant ma première rencontr-e avec ma seule épouse véritable. Tout en appréciant, s'il y a lieu, l'adhésion d'un esprit aussi distingué, j'éviterai soigneusement qu'il s'en suive aucuns rapports personnels. A une première lettre ainsi dirigée, j'ai fait brièvement une simple l'épouse philosophique, et je me suis ensuite abstenu de rien répondi-e à deux autres plus dii-ectes, feiiiiement résolu à ne jamais changer cette sage conduite. Qu'elle consacre à la foi nouvelle ses éminentes facultés de discussion et de pi'opagation : je m'en félicitciai davantage qu'aucun autre positiviste, connaissant mieux le prix d'un tel concours. Mais elle ne pourra ainsi m'attiier dans aucune de ses réunions quelconques sur ce sujet. Je sens trop que ma tardive quiétude, aussi indispensable à mon office qu'à ma santé, date seulement du jour où je fus irrépiochablement dégagé de ce lien fatal, qui. depuis sept ans, ne peut plus m'imposer que des devoiis pécuniaires. Toute ma nouvelle existence, à la fois publique et privée, remontera sans cesse à la sainte union ultérieure où j'entrevis le seul bonheur conjugal compatible avec mon exceptionnelle destinée, i^e culte sacré qui, depuis trois ans, constitue de plus en plus la meilleure i-essource de mon cœ\ir restera toujours préservé de tous contacts hétérogènes. Mais,

144 TESTAMENT D'AUr.USTE COMTE.

sous ta vertueuse iuspiratiou quotidienne, je me suis secrètement promis d'accepter son appel linal,si jamais elle me faisait demander une extrême entrevue. Sauf cette éventualité exceptionnelle, sa présence hebdomadaire n'aboutira qu'à mieux assurer ma juste réserve publique envers ta sainte mémoire, déjà sitrnalée assez à la vénération positiviste, jusqu'aux solennelles explications de ma Dédicace.

Notre dernière fête fut bientôt suivie d'un nouveau désastre matériel, d'où lésulte une douloureuse épreuve des sympathies personnelles que je devais attendre de mes adhéients philosophiques et de ceux qui ont pu apprécier ma spoliation. Le milieu polytechnique, aussi dégénéré de cœur que d'esprit, s'est partout montré indigne de l'honneur que j'ai répandu sur lui par unesolidarité que je repousserai désormais. J'ai encore plus déploré le lâche égoïsme du penseur jadis éminent, dont j'exaltai trop le mérite scientifique, et qui subit aujourd'hui l'intime dégradation morale inhérente à toute rétrogradation théologique. Mais j'ai été presque autant surpris de Irouvei' la même insensibilité dans toute ma ville natale. Je ne puis, hélas ! me dissimuler, à cet égard, les torts de ma propre famille, partiellement responsable d'un tel abandon, qu'elle pouvait aisément empêcher. F^a loyale réconciliation que j'accordai à ma sœur méritait une autre conduite. Cette crise inattendue dévoile trop la sécheresse radicale qu'indique, depuis un an, sa lente et froide correspondance, où quelques démonstrations alîectées récompensent si mal la chaleur et la soudaineté de mes épanchements fraternels. Toutefois, je maintiendrai mes manières tant que mon père vivra, sans conserver l'espoir d'aucune tendre réaction habituelle. Outre le charme ordinaire des bons sentiments, même dépourvus de réciprocité, je dois soigneusement éviter de perdre mon pauvre père dans ce triste état d'isolement qui. quoique irréprochable, m'inspira tant de regrets envers ma bonne mère. Mais, après l'inévitable issue, je pousserai ma srrur à des explications décisives, et rien ne me déterminera plus à conserver de fausses relations. Quand même son papisme serait pleinement sincère, la vulgarité de son esprit n'expliquerait point assez l'ensemble de sa conduite actuelle, si son cœur était vraiment fraternel.

A tant de défections imprévues, je puis heureusement opposer le noble zèle que cette dernière spoliation a spontanément suscité. Tu apprendras sans surprise ({ue notre excellente Sophie figure en tète de ces incomparables compensations. Journellement initiée à toutes mes vicissitudes, elle me pressait, depuis deu.Y ans, d'emprunter les modestes économies que lui procure mon service. Cette fois je n'ai pu refuser sa touchante intervention, déjà ratifiée sincèrement par son honnête mari. Bientôt après, mon imminente situation a poussé mon illustre collègue philosophique à instituer une noble protection publique, profondément accueillie chez nos dignes confrères, surtout prolétaires. De loyaux Hollandais ont ensuite prouvé la sincérité de leur positivisme, en coopérant à cet honorable patronage, malgré leur généreuse initiative antérieure pour ma publication caractéristique.

Me voilà donc placé sous un nouveau régime matériel, dont la présente insutlisance n'empêchera point relficacité prochaine contre l'infâme persécution. L'entière consécration de ma vie à la fondation du positivisme me permet maintenant d'accepter, sans aucun vain scrupule, cette minime assistance habituelle de chaque vrai positiviste. Pourvu que leur intervention reste pleinement avouable, je me sentirais encore plus honoré de subsister régulièrement d'après des souscriptions d'un centime par jour. Ce concours ra'ollrirait le meilleur gage de l'avènement décisif de la nouvelle foi, et une juste image des mœurs normales qu'elle doit établir en Occident. L'entretien collectif de la classe contemplative par la classe active exige d'abord cette libre intervention des vraies convictions individuelles, qui constituèrent si longtemps le principal soutien de l'ancien sacerdoce.

Jusqu'à ce que ce nouvel équilibre personnel devienne assez complet, l'égoïsme, la haine et la trahison continueront peut-être d'aggraver mes embarras financiers. Mais, à quelque degré qu'ils parviennent, ton touchant exemple et ta puissante invocation y soutiendront encore mon infatigable longanimité, d'où dépend la verdeur exceptionnelle qu'exige ma grande vocation. Loin d'altérer ma généreuse insouciance, l'àge m'en fait mieux systématiser la sagesse spontanée. Ma chevelure presque juvénile, au milieu du grisonnement universel, confirmerait assez la rationnalilé d'un

tel régime. J'ai toujours senti que le temps travaille sans relâche à mon tiiomphe. dont je jouirai certainement si ma vie sacerdotale dure suilisamment. Or. l'imprévoyance personnelle d'un philosophe qui ne doit calculer que l'avenir social, constitue la première condition de cette active longévité.

Ainsi, me voilà prêt, ma Clotilde, à subir dignement les nouveaux orages matériels qui pourraient survenir. Je te promets même d'aller, s'il le faut, jusqu'au sacrifice du saint domicile tant lié à notre précieux culte, et qui d'ailleurs olîre aux nouveaux fidèles une sorte de temple initial. Quelque prix que mon cœur doive attacher à ce siège sacré de notre chaste intimité, je saurai le quitter sans faiblesse, si ma situation l'exige réellement. Ton culte est maintenant si établi ([ne toutes tes saintes images me suivraient aisément partout où me conduirait le souvenir de tes prudentes exhortations (inales. Mais j'espère encore éviter cette triste nécessité, dont la gravité est assez sentie autour de moi pour que mes prières quotidiennes soient peut-être préservées de ces perturbations passagères.

En terminant cette effusion annuelle, j'apprécie mieux l'incomparable harmonie que je te dois entre toutes les parties de mon existence. Le positivisme religieux commença réellement, dans notre précieuse entrevue initiale du Vendredi 1(5 mai 1845, quand mon cœur proclama inopinément, devant ta famille émerveillée, la sentence caractéristique (un ne peut pas tonjoun penser, mais on peut toujours aimer) qui, complétée, devint la devise spéciale de notre grande composition. Malgré cette connexité primitive, toujours développée ensuite, ta scrupuleuse délicatesse te fît, au contraire, redouter constamment de troubler une carrière profondément améliorée par ta vertueuse influence. Ta lettre finale, que mon cœur répète textuellement deux fois chaque jour, reproduit encore ces tendres inquiétudes de ton admirable modestie. Si tu contemplais aujourd'hui le fruit philosophique de ma rénovation morale, tu serais enfin rassurée, et tu écarterais à jamais ces théories arriérées qui, méconnaissant l'unité humaine, prétendent expliquer l'esprit sans le cœur.

Moins de six ans après mon ouvrage fondamental, où le positivisme semblait e.xclusivement destiné aux penseurs scientifiques,

CONFESSIONS ANNUELLES. ii7

voici un Discours décisif, où, contre l'attente universelle, son ensemble repose directement sur la prépondérance continue du cœur, de manière à convenir surtout aux femmes. Ce prog-i-ès sans exemple t'est radicalement dû, ma Clotilde, quoique tu n'aies pu, hélas ! y assister, ni presque l'entrevoir, malgré mes infatigables annonces. Une passion moins pure ou moins profonde m'aurait empêché de consacrer ainsi ma plénitude mentale à systématiser définitivement le régime normal de l'avenir. Malgré la fragilité de sa doctrine et l'insuffisance de sa sociabilité, le moyen âge tenta admirablement une ébauche prématurée de cette harmonie finale où la raison et l'activité, dignement subordonnées au sentiment, tendraient toujours à le consolider et à le développer, d'après sa relation nécessaire à l'ordre universel. Cet immense prélude caractérise assez le but pour qu'on puisse aujourd'hui y marcher directement, toutes les piéparations mentales et sociales ayant été suffisamment accomplies depuis cette grande époque. Telle est la mission fondamentale que tu as tant mûrie en moi. Elle demande surtout un concours permanent entre le digne prêtre (philosophe ou poète) et la sainte femme (épouse ou mère).

Le vrai régime intellectuel exige lui-même cette intime coalition, seule capable d'instituer, d'après l'ensemble du passé, la logique finale, à la fois de sentiments, d'images, et de signes. Dès lors l'expression abstraite, la représentation idéale, et l'impression affective s'assisteront régulièrement suivant les lois appréciables de leur harmonie natuielle, afin de concourir tour à tour au perfectionnement habituel des pensées humaines, jusqu'ici livrées à un essor empirique. Cette consécration définitive de l'intelligence au service de la sociabilité devait d'abord se réaliser en moi sous notre sainte union, avant de pouvoir être réglée et formulée pour les autres. En allant ouvrir mon cours de 1846, où ton infiuence fut déjà si profonde, je t'exprimai une telle conviction par ce passage caractéristique : Voire noble ascendant a profondément lié l'easor habituel de mes pins hautes pensées à celui de mes plus tendres sentiments. Cette intime connexité constituait tellement la base spontanée de la religion finale que maintenant mon cœur répète secrètement, chaque Dimanche, cette même formule, devant ton image idéale, en montant au fauteuil pontifical. Ma constante

gratitude, quotidienne, hebdomadaire, et annuelle, n'olîrira jamais que le développement toujours nouveau de ce sujet inépuisable, qui déjà domine toute notre précieuse correspondance.

Une telle expérience personnelle peut seule autoriser assez mes prescriptions philosophiques sur la pratique du culte de la Femme, comme indispensable préparation, à la l'ois publique et privée, au culte systématique de r//»mfl«î/(f. Je pourrai ainsi expliquer mieux les douceurs et les bienfaits d'un régime dont je sens chaque jour l'intime elïicacité, tant mentale que morale. Le grand Alfred consacrait journellement huit heures à sa vie contemplative, qui certes concernait le cœurbeaucoupplusquel'esprit, etnul n'oseraitpenser que sa haute activité en soulîrît jamais. Pourquoi un vrai philosophe n'adopterait-il pas aujourd'hui un régime équivalent ?

Depuis trois ans ([ue j'ai finalement organisé ton culte, je suis spontanément conduit a le développer davantage, à mesure que j'en sens mieux les divers fruits. Quoique je n'aie pu, comme je l'espérais, te rendre une seconde visite hebdomadaire, j'en ai, au fond, réalisé déjà l'équivalent, en doublant peu à peu le temps sacré de notre cher Mercredi. Mes deux prières quotidiennes ont aussi reçu une semblable extension, pour te vouer spécialement le début et la fin de chaque journée, outre les premiers instants de tout réveil exceptionnel.

Ces constantes pratiques m'ont déjà procuré d'intimes progrès de tous genres. Elles facilitent tellement ma pureté habituelle que la stricte chasteté de l'éternel veuvage n'exige plus aucun grand ellort. Mon imagination devient ainsi plus nette et plus vive, d'abord envers toi, et puis à tout autre égard. Je dirige mieux mes hautes méditations vers leur destination fondamentale, depuis que le culte de V Humanité me semble intimement lié au tien. Toutes ces tendances habituelles à l'unité humaine améliorent même ma santé physique, en charmant l'austérité de mon régime nécessaire.

Je n'achèverais jamais, ma Clotilde, si je voulais qualifier dignement ton influence totale sur ma seconde vie. Malgré la nouvelle extension de cet hommage annuel, je me sens avec peine forcé d'y renoncer, d'après les justes exigences de ma préparation hebdomadaire. Le temps même où je le termine me rappelle mieux

CONFESSIONS ANNUELLES. IW

l'intime solidarité qui en sera toujours le fond nécessaire. Dimanche dernier, j'appréciais l'efficacité générale des croyances catholiques au moyen âge, et demain, propre jour de ta sainte fête, je dois célébrer l'ensemble correspondant des mœurs féodales. Pouvais-je donc mieux adapter ma vie intime à mon office public que par ce nouvel acte d'adoration envers celle qui m'offrit une admirable combinaison entre la noblesse et la tendresse, double caractère du vrai sentiment chevaleresque? Même ma digne continuation prochaine de ma grande construction religieuse va, je le sens, se trouver facilitée par ce doux épanchement conjugal, qui, ranimant toutes mes hautes facultés, concentre mieux leur exercice vers le service fondamental du (îrand-Étre dont tu fais irrévocablement partie. Il ne me reste ainsi qu'à te répéter, avec une pleine conviction, la cordiale déclaration qui. depuis un an, commence et finit ma journée: Ce culte (l'amonr et de recoinidlssdiirr ne cessera jamais de me consoler, et surtout de m' améliorer. Amour et respect éternels,

Auguste Comte,

10, me Monsieur-le-Prince.

(Samedi 13 Saint-Paul 61).

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