TA NOUVELLE INFLUENCE
iVon è Vnffezion mia tanto profonda
Che basti à render roi gracia per graziu.
Commencée le 6 Descartes 68,
ciHitiniiri' le lendemain, et complétée le surlendemain, pour être lue
sur la sainte tombe, le Mercredi 22 octobre.
Paris, le Dimanche 6 Descartes G8 (12 octobre 1856;.
Noble et tendre P.vtronne,
La grande construction qui le fut normalement dédiée m'a finalement forcé de changer l'époque spontanément fixée pour ma confession annuelle. Au lieu de ta sainte fête, qui nous rappelle l'heureux début d'une telle série d'expansions, je fus ainsi conduit à choisit- la mienne, où ta sage tendresse sut admirablement placer la digne solennité de notre chaste union. Mais, à peine pratiquée trois fois, cette seconde règle, que je croyais définitive, subit une altération qui, j'espère, en préviendra d'autres. Tant que durera l'élaboration finale dont je viens d'achever la première partie, je ne serai libre, en Août, que pendant les années de chômage. C'est pourquoi je dois finalement transporter ma confession en Octobre, après avoir convenablement surmonté ma disposition à suspendre mon travail pour la maintenir en Août. J'espère que cette troisième époque pourra toujours convenir, même quand j'aurai pleinement cessé d'écrire ; elle rappelle le début décisif de notre lien normal, qui ne fit ensuite que se consolider sans se transformer.
En écrivant le Testament que je t'annonçai, j'ai définitivement (i.\é la destination extérieure de ces confessions annuelles, dont
aucune ne fui jusqu'ici communiquée à personne. Leurpublicalion n'aura jamais lien de mon vivant relies seront seulement jointes après ma mort à mon Testament. au({uel je compte immédiatement annexer mes prières quotidiennes, sauf les détails superflus, à la suite de nos biographies, au devant de nos lettres. Je puis ainsi concilier la liberté convenable à ces expansions avec le contrôle final d'un digne public.
Ta sainte influence permanente s'est naturellement développée sous un nouvel aspect dans l'ensemble de l'année dont je te dois ici soumettre le compte spécial. Exécuté sous rimpulsion d'un Testament qui nous a mieux identifiés, le volume que je vais publier m'a fait profondément sentir combien j'augmentai ma force et mon ascendant en l'incorporant à moi. Les théoriciens ne te reprocheront plus de me détourner des spéculations abstraites, et les praticiens te rapporteront le surcroît de puissance synthétique naturellement résulté de notre essor sympathique.
Sans aucun autre préambule, voici la série de nos événements, et surtout de mes impressions, depuis ma dernière confession, qui s'arrête à la fin d'Août 1855.
Du mois suivant, il me reste trois souvenirs dignes de ton attention. Le premier concerne la publication de l'important opuscule que je venais d'écrire pour initier les vrais praticiens à la doctrine régénératrice. Quoiqu'il n'ait pas assez pénétré dans ce milieu, quelques manifestations isolées me font déjà présumer qu'il a silencieusement préparé de précieuses adhésions, qui seront bientôt appréciables. Alors s'accomplit aussi la visite décisive du noble chef de notre incomparable foyer hollandais. Préparée par dix ans de dignes relations écrites, cette entrevue personnelle laissa, des deux côtés, une impression inaltérable. En même temps, commença mon contact direct avec la jeune prolétaire qui bientôt fournit le premiertype complet du mariage positiviste. 11 me suffit de lire la digne correspondance qui, pendant un an, prépara cette union, pour espérer, des deux côtés, un exemple décisif de l'efficacité privée de notre religion.
Octobre m'a surtout laissé le souvenir de la prenuère application, ainsi réalisée envers le préambule irrévocablement propn^ au mariage positiviste. Inaugui-ée par de dignes prolétaires, cet le
institution put bientôt surmonter l'aveugle résistance qu'elle avait d'abord trouvée chez mes meilleurs disciples en vertu de leurs anciennes habitudes révolutionnaires. A ces objections empiriques succéda l'appréciation réfléchie de cette loi comme aussi liée au positivisme que celle du veuvage, qu'elle peut seule compléter : sans cette épreuve décisive, les doutes auraient longtemps persisté. Le même mois me rappelle l'intéressante visite d'un estimable compatriote, que j'espérais quelquefois revoir d'après la satisfaction qu'il avait personnellement trouvée dans notre entrevue, (^e souvenir s'est tristement éternisé depuis la mort inattendue de ce digne ami de mon vieux père.
Novembre fut suitout dominé par l'aggravation des embarras pécuniaires au milieu desquels j'achevais mon année exceptionnelle. C'est sous leur impression que je dus, à la fin de ce mois, commencer le Testament sans exemple dont j'avais graduellement ajourné l'élaboration jusqu'à ce qu'ils fussent assez dissipés. Malgré leur persistance, je fus du moins certain que mes elîorts avaient intérieurement établi la sérénité morale sans laquelle un tel acte ne pouvait convenablement s'accomplir.
Son exécution, spontanément prolongée d'après sa précieuse réaction intérieure, lemplit la majeure partie de Décembre, y compiis la double transcription nécessaire, l^endant cette longue contemplation de la mort, une généreuse intervention fit entièrement cesser les inquiétudes sous lesquelles j'avais compté finir mon année de chômage. L'heureuse prolongation de ce travail en compléta l'efficacité morale par une digne mention des vicissitudes liées à son accomplissement. Un tel office m'a profondément modifié, de manière à mieux développer mon unité privée et publique, il m'a naturellement rapproché de toi. d'après une subordination spontanée de l'objectivité qui nous sépare envers notre subjectivité commune. En écrivant le volume initial de ma construction finale, je viens d'éprouverl'efficacité mentale et morale de l'attitude posthume que ce Testament m'a normalement procurée. D'après la perturbation physique alors survenue, je pus mieux mesurer la profondeur des émotions au milieu desquelles je dus ainsi finir mon année exceptionnelle et préparer mon œuvre complémentaire.
En ouvrant la présente année par la réception usitée, je fis directement connaître la nouvelle attitude irrévocablement résultée de mon Testament. Quelques jours après, j'avais déjà recueilli les dignes adhésions de la plupart des treize disciples ainsi choisis pour instituer la hiérarchie qui manque aux positivistes, en unissant le chef aux membres. Au milieu de Janvier, le doux anniversaire de la secrète collaboration que tu m'avais spécialement demandée me fit, en une seule journée, achever la plus longue et la plus décisive de mes circulaires annuelles. Bientôt survint l'insurrection imprévue de mes meilleurs disciples contre la juste attitude de mon Testament envers l'indigne épouse qui peut seule en troubler l'exécution. Je dus alors confiera notre Sophie le douloureux secret que je t'aurais un jour déclaré, pour caractériser la fatale générosité, si mal récompensée, qui suscita ma seule faute vraiment grave. Une séance spéciale envers tous mes exécuteurs présents à Paris termina cette révolte par des explications solennelles sur celle à qui quelques-uns d'eux avaient ainsi pris un étrange intérêt. Il fallut aussi compléter cet éclaircissement nécessaire en lui consacrant une addition de mon Testament, naturellement publiable avec lui.
Février s'ouvrit par le début normal du volume que je viens d'achever. Cette inauguration de ma construction finale fut inopinément troublée d'après un mémorable incident. L'un de mes meilleurs disciples vint dignement invoquei- mon intervention sacerdotale contre une grave oppression. Ayant aussitôt dissipé ce conflit, sous la cordiale assistance d'un vrai positiviste, cette perturbation passagère me fitspécialement sentir combien mon otfice intellectuel entrave ma mission morale. Rien n'a depuis interrompu l'élaboration du plus long volume que j'aie jamais écrit. J'ai successivement reçu, pendant ce mois, toutes les adhésions réfléchies qui manquaient à mon Testament, de manière à constater la cessation spontanée del'insurrection spécialement réprimée. Obligé jusqu'ici de reciuter dans le milieu révolutionnaire, les révoltes que j'éprouve en toute occasion nouvelle finissent par considider mon autorité d'apiès mes plus douloureuses luttes.
Mars a d'abord complété la confidence nécessaire récemment faite à notre Sophie, en utitisant le conseil dignement émané d'un
de mes meilleurs disciples. L'ayant ainsi consignée dans une addition secrète à mon Testament, je préviens ou surmonte les calomnies que ma noble flUe adoptive aurait un jour subies d'ennemis qui se sont déjà montrés assez dépourvus de tous scr-upules. Cette déclaration ne ser-a jamais divulguée qu'à mes exécuteurs testamentaires comme moyen de défense, et seulement après ma mort : je la détruirai si je survis à la coupable, quoique cet acte soit ostensiblement constaté. Quelques jours après, je célébrai le pr-emier mariage pleinement normal, succédant à l'accomplissement initial du préambule caractéristique. Dans cette solennité décisive, eut lieu la plus nombreuse réunion que nos cérémonies aient jusqu'ici suscitée. .l'y proclamai la résolution, dignement consignée dans la piéface de mon nouveau volume, sur ma renonciation définitive à tout prol'essorat. quelques facilités (ju'on puisse jamais olîrii- à mes cours quelconques. Fondateur de la religion universelle, je ne dois publiquement parler que dans le temple qui nous appartient : jusqu'à ce que nous l'obtenions, il faut se borner à l'insuflisante publicité de nos céiémonies, sans que le pontife redevienne aucunement professeur-.
Avili laniena. sous un nouvel aspect, le doulouieux anniversaire, alors célébré pendaiiL la pleine acUvité de mon élaboiation naissante. J-,a catastrophe qui compléta ton incorporation à moi fut cette fois liée à l'essor décisif de mon système final de composition, en- te vouant la section écrite ce Dimanche et celles des deux suivants. Un éminent disciple vint alors passer auprès de moi le mémorable tiimestre pendant lequel il n'a jamais manqué les deux entrevues hebdomadaires dont je l'ai spontanément gratifié. Vers le milieu de ce mois parut, à la profonde satisfaction de tous ceirx qui le connirrent, l'important opuscule qui manifesta notre installation naissante en inaugurant les dignes adhésions pratiques. Il fut le principal résultat du précieux séjour que venait de faire ici Téminent auteur de cet acte de foi décisif, que j'ai convenablement encouragé, sans l'avoir aucunement provoqué. C'est à la fin de ce mois que j'aperçus la meilleure reproduction de toutes nos dates apr-èsorrz© ans, suivantla vicieuse constitulion du calendrier usité. Plus complète que celle de 1831, elle compriMid, oiihv l'année de ma régénération, celle du deuil et de la
dédicace. L'activité continue de ma nouvelle élaboration ne m'empêcha point de sentir, en Mai, le retour des sollicitudes matérielles auxquelles l'indigne insuffisance du subside positiviste m'a trop habitué jusqu'à présent, l'ne réitération décisive vint alors indiquer la portée de la démarche spontanément émanée de mon meilleur disciple britannique, dont les lettres mensuelles sont publiquement adressées : .lu l'énéré (ivand-l^rètvc de rHuiminité. Bientôt imitée par un de ses principaux confrères français, cette manifestation périodique vérifie l'avènement du nouveau pontificat. Pendant ce mois, la comparaison inattendue d'un faible essai français avec le précieux opuscule hollandais me fit spécialement sentir combien les praticiens surpassent les théoriciens comme auxiliaires de l'installation religieuse. Il faut aussi rapporter à cette époque l'amélioration décisive spontanément survenue chez un jeune disciple britannique dont j'avais presque désespéré l'année précédente, surtout moralement. Alors s'accomplit, à la satisfaction unanime, le contact décisif que j'avais ménagé depuis longtemps entre les deux éminents praticiens, l'un prolétaire, l'autre bourgeois, ou plutôt patricien, que je destine au triumvirat organique. En même temps, un grave incident spécial de mon élaboration systématique me fltprofondément sentirla naturepleinement altruiste de mon unité personnelle, pai- l'heureuse impossibilité de rien produire sous aucune impulsion égoïste.
Juin m'offrit, pour la première fois depuis l'iiistitution du subside positiviste, le triste exemple d'un mois totalement dépourvu de recette quelconque. En déclarant cette anomalie dans le compte trimestriel suivant, je fis pourtant sentir l'espérance que je conservais et qui subsiste au milieu de ma gène actuelle, d'éviter cette année tout appef exceptionnel. Cette émotion, qui jamais ne ralentit mon travail, fut heureusement compensée, à la lin du même mois, pai- l'acquiescement spontané de ukui noble imprimeur à la grande publication où j'invoquai son concouis. Ainsi surgit, sans aucun effort, l'impression d'un énorme volume, loyalement annoncé comme le début d'un ouvrage en quatre tomes à peu près équivalents. ïefle est la digne récompense de la scrupuleuse conduite qui, dans la situation la plus difficile, a normalcmcnl fondé le crédit positiviste. l..e même mois me lappelle les intéres-
santés visites d'une noble veuve germanique, dont j'espère que la conversion deviendra bientôt décisive. Quoique cette baronne garde, depuis son départ, un silence que je n'avais pas attendu, ses qualités d'esprit, et même de cœur, me font encore compter sur elle.
Pendant le mois suivant, l'élaboration normale démon nouveau volume fut mêlée, dans ma vie publique, de quelques incidents dignes de t'être signalés. J'y dois d'abord noter ma confirmation spéciale de l'essor naissant de notre église américaine par une seconde communication directe du noble ami de son éminent fondateur. Ce digne prolétaire fournit la meilleure épreuve des conversions positivistes d'après son adoration envers toi, spécialement manifestée dans sa célébration privée de fa sainte fête au sein de la population la plus anarchique. .Mors surgit aussi mon premier elîort systématique pour inaugurei- la ligue religieuse qu'indiqua mon dernier opuscule, en chargeant l'un de mes meilleurs disciples théoriques de concerter avec le vrai chef du catholicisme l'avènement de la liberté spirituelle. p]n même temps, un éminent adepte britannique accepta la glorieuse mission de caractériser l'installation de la diplomatie positiviste par un digne appel au public anglais, afin de faire paisiblement cesser une longue atteinte à l'indépendance espagnole.
En Artùt. je dois d'abord marquer mon premier contact direct avec la noble veuve brésilienne qui m'olfre. de cœur, d'esprit et de caractère, tous les indices d'une précieuse disciple, si je puis assez tiansformer ses habitudes métaphysiques. Pendant ce mois, l'approche d'un nouveau mariage positiviste développa, sous un aspect imprévu, mon intervention sacerdotale, en dissipant, à leur début, les graves discordances qui mena{;aient deux familles. Directement invo(|ué par une mère catholique, j'invitai le futur époux à la concession (\m devait à la fois satisfaire les scrupules de ses parents et marquer une juste déférence envers le culte que nous remplaçons en l'honorant. Bientôt sa nouvelle famille eut aussi recours à moi contre des inquiétudes qui, quoique déraisonnables, suscitaient une pénible agitation, que je fis heureusement cesser. Ainsi, deux mères, l'une catholique, l'autre sceptique, furent semblablement conduites à constater l'efficacité du nouveau
pouvoir spirituel, qui déjà s'éteud. selon sa nature profondément relative, hors de l'enceinte régénérée. Vers la lin de ce mois, je reçus une nouvelle visite annuelle du jeune disciple britannique dont j'avais récemment apprécié l'amélioration décisive. Ce troisième séjour m'indiqua la réalité d'un tel progrès, qui me fait désormais compter sur ce précieux auxiliaire, dont l'eliicacité, plus pratique que théorique, fut alors caractérisée par un utile opuscule.
Septembre doit d'abord rappeler l'heureuse terminaison de mon plus long volume, où ta sainte influence est profondément empreinte, sans aucune invocation directe et spéciale. Alors surgit la dédicace qui doit, sous un nouvel aspect, développer ma puissance de glorification en tirant d'une injuste obscurité le digne maître que la moit m'enleva trente-huit ans auparavant. En même temps survint ma seconde célébration de notre préambule conjugal, envers l'éminent disciple que concernaient mes récentes sollicitudes. Un nouvel exemple décisif lit ainsi sentir d'autant mieux une telle institution qu'elle fut alors appliquée à son principal adversaire primitif. Voilà comment le positivisme a déjà vérifié son aptitude à régler la vie humaine, en perfectionnant le lien fondamental au milieu de l'anarchie universelle. Cette cérémonie fut spécialement remarquable par mes explications et mes remontrances sur l'attitude pratique des vrais croyants envers les différents cultes locaux et temporaires. Je l'y caractérisai par ma récente maxime : {cuncilidHl m fdU, inflexible eit principe), naturellement conforme à la foi qui doit graduellement se subordonner toutes les autres pendant le cours de la transition finale.
Cette nouvelle confession annuelle sera toujours distincte des précédentes, et même des suivantes, comme étant la première normalement accomplie après le Testament qui nous a profondément rapprochés. Là mes expansions commencent à manifester le caractère naturellement résulté de la double ceititude. qui m'avait auparavant manqué, qu'elles seront nécessairement publiées, mais seulement quand nous serons pleinement identifiés. D'après l'époque définitivement assignée à leur accomplissement, il marquera, dans tout le cours de ma construction finale, la terminaison
d'un nouveau volume ou l'approche du suivant, de manière à mieux lier ma vie privée et ma vie publique.
Je sens déjà dissipées les préoccupations spécialement relatives au volume que je viens d'achever, et dont je suis ainsi séparé par l'intéressant office que j'avais impatiemment attendu pendant la seconde moitié de cette session philosophique. C'est sur l'ensemble des tomes suivants que mon attention se trouve spontanément fixée après trois semaines de loisir. Déjà j'ai suffisamment précisé le plan du seul volume qui me restât à jalonner, et déterminé les dédicaces de tous, y compris celui de la sainte correspondance, et même le poème dont j'espère la faire immédiatement suivre. Pendant la nouvelle année de chômage qui va me séparer des deux années vouées à ma double construction morale, un touchant voyage complétera ma digne réconciliation avec ma famille, si mon vieux père m'est assez conservé. La filiale visite, convenablement préparée par une noble explication religieuse, suivra l'opuscule exceptionnel que j'ai récemment projeté sur la sainte métropole où tu naquis six mois après que j'y vins planter ma carrière.
Vu la nature actuellement confidentielle de cette expansion, je t'y puis librement annoncer un projet final, qui sera toujours enfermé dans notre sein jusqu'au moment de son exécution. En 1867, je compte exceptionnellement vouer ma septantième année au volume sur la Philosophie première que je n'ai jamais prorais, mais qui me paraît déjà convenir à l'ensemble de ma seconde vie. Cette composition, inattendue quoique désirée, te sera spécialement dédiée comme celle où surgit ma régénération : des sept noms dignement groupés au mien, le tien sera seul doublé.
Me voilà conduit à terminer ma douzième expansion annuelle en te signalant la nouvelle direction que prennent de plus en plus les regrets éternellement liés à notre séparation objective. Je l'ai suffisamment caractérisée dans le vers récemment joint à ma principale effusion quotidienne : Je me suis assez plaint ; c'est toi que je dois plaindre. Tu fus brusquement frustrée du doux avenir qui devait prochainement compenser ton douloureux passé ; moi, j'ai seulement échangé ton influence objective contre ton ascendant subjectif, plus pur et non moins efficace, surtout envers ma vie publique.
A mesure que s'installe la leligioii dont la Postérité t'attribuera la fondation autant qu'à moi. je sens combien tu serais maintenant précieuse au positivisme, où le besoin d'une di|^ne plume i'éminine tievient aujourd'hui prépondérant. Quel que soit mon espoir de te Irouver, à cet égard, de nobles suppléantes, leur ensemble ne pourra jamais équivaloir à ce que je voyais spontanément réuni chez toi. Tu fus, à ton insu, comme je le dis chaque Mardi, la femme la plus éminente, de cœur, d'esprit, et même de caractère, que l'histoire universelle m'ait jusqu'ici présentée. L'avenir me paraît ditficilement susceptible d'un meilleur type. Outre ta propre influence sur la postérité, directement exercée envers le public occidental, tu devais aussi concourir, dans une sphère plus intime, à l'avènement de la régénération finale, par un digne essor du vrai salon positiviste. Mes récentes espérances de le voir bientôt surgir du dernier mariage me font spécialement sentir la perte de sa meilleure présidente, qui ne sera pas plus remplacée à cet égard que pour son principal office. Amour et respect éternels,
Auguste COMTE,
10, rue Monsieur- le-Pr'mce.
No. le 19 Janvier 1798, à Montpellier.
Fondateur de la Religion universelle.-
Vergmi'-Madre. fîfilia del tuo figlio.
Amem te pliis qiiàm me. ncr vie riisi propler te !
LKTTKE MilLOSOPHlOl E
SIR L\ COMMÉMOHVnoN SOCIALK
Composée jxiiu' M"" (ilotilde ili- Vaux, an siijft de sa fi'te. Par raiiteuv du Svsti'/iw de Philosophie positive.
l'aris, le l.inuli 2 .liiin I8ij.
J'attache beaucoup d'importance à passer auprès de vous pour aussi pleinement alîranchi de tous préjugés irréligieux ou métaphysiques que des préjugés purement théologiques, comme je le suis en réalité depuis très longtemps. M'étant aperçu récemment que vous conserviez à cet égard quelques doutes essentiels, je me réservai secrètement la faculté de les dissiper bientôt, grâce au prochain retour d'une heureuse occasion périodique. On fête demain Sainte Clotilde, votre patronne. Permettez donc, Madame, que, autorisé par un touchant usage universel, je me joigne aujourd'hui à votre famille pour vous olîrir, à ma manière, un témoignage spécial d'affectueux souvenir. D'après les réflexions générales que cette précieuse circonstance va me conduire à vous indiquer sommairement, vous concevrez, j*espère, de plus justes idées sur le caractère éminemment social d'une philosophie (jui. depuis quelque temps, a beaucoup retenti autour de vous, sans que peut-être vous l'ayez encore directement examinée.
L'instinct de la sociabilité, ou le sentiment habituel de la liaison de chacun à tous, serait très imparfaitement développé si
240'' TKSTAMFNT D'AÏM^.USTR COMTE.
cette relation se bornait au présent, comme chez les animaux sociables, sans embrasser aussi le passé et même l'avenir. La société humaine est surtout caractérisée [tar la coopération continue des générations successives, première source de révolution propre à notre espèce. Ainsi, tous les états sociaux ont dû présenter, chacun à sa manière, certaines institutions permanentes, d'abord spontanées, puis de plus en plus systématiques, spécialement destinées à manifester une telle connexité, en constituant la chaîne des temps par la vénération régulière des ancêtres privés et publics. L'antiquité offrit, à cet égard, de puissantes ressources, appropriées à la nature de ses opinions et au caractère de sa civilisation. Ce culte des souvenirs y fut souvent exalté jusqu'à l'apothéose proprement dite, qu'il serait fort injuste d'apprécier seulement par les monstrueux abus propres à la décadence du paganisme. Mais une telle institution ne pouvait ètie très efficace ([ue pour les premiers âges et envers les castes supérieures, suivant le génie immobile et aristocratique de toutes les sociétés anciennes. Tous les grands départements divins ayant dû être bientôt occupés dans l'organisation initiale du polythéisme, les nouveaux dieux sans portefeuille que multipliait cette reconnaissance ofïicielle pouvaient rarement obtenir une véritable importance, même quand on démembrait à leur profit quelque office antérieur.
En rempla(;ant. suivant l'esprit de sa doctrine, l'apothéose antique par une simple béatification, le monothéisme, surtout chrétien, a réellement perfectionné beaucoup cette partie essentielle de toute organisation sociale. Quoique cette substitution nécessaire stimulât moins les désirs personnels d'une glorieuse immortalité, elle en propageait davantage l'essor, dès lors indistinctement permis à tous les rangs. Vous savez, par exemple. Madame, que votre noble patronne et son humble contemporaine de Xanterre devinrent, presqu'à la fois, l'objet d'un culte au moins égal. Cette universelle extension du principe de consécration permit ensuite au catholicisme, longtemps organe principal du progrès social, d'introduire, à cet égard, un admirable perfectionnement en y liant très heureusement la vie privée à la vie publique. L'institution, trop peu comprise, des noms de baptême
LETTRES PHILOSOPHKJLES. :>4(^'
olTrit, en effet, à chacun, non-seuleinenl le libre choix d'un patronage spécial, mais aussi un noble modèle d'imitation personnelle. Si l'inévitable désuétude des croyances théologiques a dû graduellement éteindre la première destination, rien ne saurait jamais détruire la seconde. Inhérente aux lois de notre nature, elle se reproduira bientôt sous des inspirations à la fois plus systématiques et plus durables, dès qu'une vraie réorganisation des principes et des sentiments humains viendra terminer la déplorable anarchie qui caractérise notre temps.
Cette épître philosophique dégénérerait, Madame, en un traité fort déplacé, si j'y développais davantage les indications précédentes. Mais elles suffisent ici pour que votre rare pénétration puisse entrevoir, en général, comment la philosophie positive justifie pleinement ce culte catholique des saints, en le rapportant à sa vraie destination sociale, alors poursuivie sous des formes propres à l'état correspondant de l'humanité. Ce sera toujours un usage très social que de célébrer périodiquement la mémoire de nos dignes prédécesseurs, et aussi de prescrire solennellement à chacun de nous l'imitation continue de l'un d'entre eux. Les vrais philosophes déplorent justement, à cet égard comme à tant d'autres, que ces utiles pratiques se trouvent aujourd'hui discréditées d'après leur funeste adhérence à des doctrines qui devaient succomber sous leur incompatibilité finale avec l'essor continu de l'intelligence et de la sociabilité.
Quant au cas individuel qui m'a conduit, Madame, à vous signaler ces aperçus généraux, je n'en pouvais souhaiter de plus propre à les confirmer. Aux temps de sa décadence, le christianisme, comme jadis le paganisme, a souvent abusé, quoique à un degré beaucoup moindre, de ce grand ollice de consécration publique qui lui était dévolu. Mais rien de pareil ne saurait concerner votre antitiue patronne, qui présente, à tous égards, l'un des meilleurs exemples de la canonisation catholique. L'Eglise Romaine a justement regardé la conversion de Clovis comme ayant plus influé qu'aucune autre conversion royale, sauf celle de Constantin, sur le développement social de la France, et même de toute la République Occidentale. Or, on ne saurait contester la douce influence e.\ercée par l'aimable Clotilde pour seconder les
240'i TESTAMENT l) AICl'STE CONfTE.
hautes impulsions politi(|ues (|ni déterininèrent ce grand événement. Son long- et paisible veuvage ne fut pas moins noblement employé à tempéiei' les sauvages dissensions de ses fils. Une consécration méritée par tant d'éminentes qualités, plutôt morales que mentales, constitue, à mes yeux, l'un des types les plus propres à caractériser l'intervention sociale des femmes, habituellement destinée à moraliser d'après le sentiment la domination spontanée de la force matérielle. Ne soyez donc pas surprise, Madame, que je puisse cordialement m'associer, à ma manière, à tous ceux qui dcntain célébreront, sous des formes quelconques, ce'- intéressant souvenir, que personne, j'ose le dire, n'appréciera mieux que moi. Quand la nouvelle école accomplira la révision éclairée et la rectification systématique du calendrier théologique, votre chère patronne y conservera ses justes droits personnels à l'éternelle reconnaissance de l'humanité.
En général. Madame, soyez bien convaincue que la philosophie essentiellement positive qui caractérisera le dix-neuvième siècle ne vient pas pour détruire, comme dut d'abord le faire la philosophie purement négative propre au siècle dernier. Son but consiste toujours à construire, en résultat final de tous les travaux antérieurs, l'ordre, à la fois stable et progressif, le mieux conforme à l'ensemble de notre nature personnelle et sociale. Quand vous connaîtrez assez son esprit relatif et sa tendance organique, vous comprendrez cet admirable privilège qui lui permet, pour la première fois, de combiner, sans aucune inconséquence, dans une seule doctrine homogène, tout ce que les divers états antérieurs ont pu jamais olïrir de grand ou d'utile. Elle sépare partout l'oiiîce continu qui déterminait la destination fondamentale de chaque institution, d'avec les formes provisoires qui durent successivement correspondre aux dilîérentsàges de l'humanité, de manière à manifester toujours le mode final qui désormais prévaudra directement. Seule, en un mot, cette nouvelle philosophie représente réellement la vie collective de notre espèce, dont la marche nécessaire constitue surtout son sujet propre, que nulle théologie ne put embrasser, et encore moins aucune métaphysique. Les religions, en etïet, ne pouvaient jusqu'ici proposera chacun qu'un but purement personnel, le salut éternel, où la société ne saurait
LETTRES PHlLOSOPHiniES. 2W«
intervenir que comme moyen, et tout au plus comme condition, sans aucune destination progressive qui lui appartienne collectivement. Pendant la longue enfance de l'humanité, la sagesse sacerdotale, heureux organe de l'instinct universel, a dû néanmoins retirer de ces constructions imparfaites une précieuse efficacité sociale, que le positivisme explique et circonscrit. Mais cet indispensable office provisoire ne pouvait les préserver toujours de la déchéance irrévocable qu'elles ont graduellement encourue, à mesure que l'évolution humaine ruinait à la fois leur crédit intellectuel et leur influence morale. Les dénominations usuelles, qui rappellent encore cette aptidude primitive à rallier nos idées et nos sentiments, semblent aujourd'hui ne plus convenir aux croyances théologiques que par une sorte d'araère ironie. Car, depuis trois siècles au moins, bien loin de tendre à nous unir, elles ont évidemment dégénéré de plus en plus en sources fécondes de désordres publics et même privés. Cette dégradation résulte d'abord de leur impuissance croissante à protéger les notions sociales qui s'y trouvaient confusément formulées, et ensuite de leur propre tendance à susciter des divagations presque indéfinies, désormais incompatibles avec aucun système fixe de convictions actives.
Ne doutez donc pas. Madame, que, lorsque les conceptions réelles seront enfin devenues assez générales, ce qui s'accomplit aujourd'hui sous vos yeux, elles ne conviennent mieux que des chimères quelconques à toutes les nobles destinations humaines. Pour l'important sujet ébauché dans cette lettre, on reconnaît surtout la tendance spontanée du positivisme à consacrer dignement les diverses gloires, en appréciant sainement leurs participations respectives à l'évolution fondamentale de l'humanité. Quand les ma'urs modernes auront pu acquérir à cet égard leur développement propre d'après les principes convenables, le système de commémoration recevra un perfectionnement général au moins équivalent à celui qui résulta de la substitution du catholicisme au polythéisme. Car le régime catholique était à la fois trop absolu et trop étroit pour avoir jamais pu remplir sullisamuient ce grand office social. Tout ce qui avait existé avant lui, et tout ce qui vivait hors de son sein, lui inspirait naturellement une
240f TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.
aveugle répiobatioii. Sans sortir même de sa propre enceinte, il n'a pu envelopper les gloires que ne prévoyaient pas ses formules immobiles. N'avez-vous point, par exemple, remarqué avec surprise et indignation Fétrango lacune de nos calendriers théologiques enver.-; l'héioïque ^■ieI■ge qui sauva la France au quinzième siècle?
Mieux vous scruterez ce grand sujet, plus vous reconnaîtrez. Madame, que le nouveau régime philosophique peut seul glorifier à la fois tous les temps, tous les lieux, toutes les conditions sociales, et tous les genres de coopération, soit publics, soit même privés. En consolidant l'actif seiitinvent de lacontinuitt' humaine, il en agrandira la portée et en ennoblira le caractère ; car il y comprendra la considération familière de l'avenii-, que le régime antérieur ne pouvait embrasser, faute de connaître la loi générale du progrès social. Il popularisera le culte des souvenirs encore davantage que sous le catholicisme, en étendant aux plus humbles coopérateurs le sentiment habituel de la convergence universelle, sans aucune vaine distinction entie l'ordre public et l'ordre privé. Toute existence vraiment honoiable pouiia légitimement aspirerà quelque consécration solennelle, soit au sein même de la famille, soit dans la cité, la province. la nation, et enfin la race entière.
A tous égards. Madame, quel esprit pourrait être aussi social que celui du vrai positivisme, qui seul embrasse réellement l'ensemble de la vie humaine individuelle et collective? Les trois modes simultanés de notre existence, penser, aimer, agir, y sont directement combinés, dans toute leur extension possible, par un principe également applicable à l'individu et à l'espèce. Ils y deviennent les sujets respectifs de nos trois grandes créations continues, la philosophie, la poésie et la politique. La première systématise directement la vie humaine, en établissant, entre toutes nos pensées quelconques, une connexilé fondamentale, première base de l'ordre social. Le génie esthétique. embellit et ennoblit toute notre existence en idéalisant dignement nos divers sentiments. Enfin, l'art social, dont la morale constitue la principale branche, régit immédiatement tous nos actes, publics ou privés. Telle est l'intime solidarité que représente le positivisme entre les trois grands aspects, spéculatif, sentimental et actif,
LETTRES PHILOSOPHIQUES. iW-^
propres à la vie humaine. Notre existence y est envisagée, soit dans l'individu, soit dans l'espèce, comme ayant pour but continu le perfectionnement universel, d'abord relatif à notre condition extérieure, et ensuite à notre nature intérieure, physique, intellectuelle, et surtout morale.
Quoique cette épitre soit déjà bien longue, je voudrais. Madame, ne pas la terminer sans vous y signaler l'attrait spécial que la nouvelle philosophie doit olfrir à votre sexe, quand elle en sera mieux connue.
Ecartant une stérile agitation politique, l'école positive vient aujourd'hui placer au principal ordre du jour la réorganisation spirituelle. Désormais elle fera prévaloir la régénération directe des opinions et des mœurs sur celle des institutions proprement dites, qui ne peuvent être convenablement élaborées qu'en dernier lieu. Or, cette transformation radicale des vains débats actuels serait assurément très favorable à l'influence sociale des femmes, suivant les vraies lois de leur nature propre et de l'ordre universel. L'intervention féminine, si noblement surgie au moyen-àge. sous le spiritualisme catholique, semble presque s'être éteinte avec lui. Or les insurrections personnelles que notre temps suscite contre une économie vraiment fondamentale sont peu propres à ranimer cette indispensable influence, que maintenant le spiritualisme positif peut seul développer convenablement. Loin que les prédilections spéciales de votre sexe dussent vainement se rattacher au passé, elles ne devraient y voir qu'une sorte d'indice historique de la participation supérieure que lui réserve nécessairement le véritable avenir social. Car, suivant la marche invariable du progrès humain, les influences morales tendent de plus en plus à prévaloir sur les puissances matérielles. Une telle connexité excita toujours les sympathies féminines pour les diverses rénovations mentales de l'Humanité. Elle s'est, à vrai dire, manifestée déjà loi's delà premièie appariti(Hi systématique de la philosophie positive, sous la gi-ande impulsion de Descartes, qui trouva tant d'accueil chez votre sexe, l^es dames du xix" siècle ne sauraient, à cet égard, rester au-dessous de leurs devancières, quand cette philosophie, qui ne pouvait alors être aucunement sociale, parvient enfin à sa pleine maturité. Son principal domaine consiste
(lésonnais dans les sujets (|ui. par leur nature, fourniront toujours l'aliment essentiel des sentiments de votre sexe et des pensées du nôtre.
Une organisation éminemment alîective dispose habituellement les femmes à seconder l'influence morale de la force spéculative sur la puissance active dans l'antagonisme journalier qui dirige les affaires humaines. Leur propre position sociale, extérieure sans èti'C indilférente. au milieu du mouvement pratique, les érige spontanémeni en intimes auxiliaiies de huit pouvoir spirituel contre le pouvoir temporel C()rres[)ondanl. Or le nouveau légime moral vers lequel tendent les sociétés modernes développera davantage que l'ancien cette afllnité naturelle. Comment votre sexe ne finirait-il point par préférer une doctrine qui fera nécessairement prévaloir l'adoration des femmes? L'admirable chevalerie du moyen âge. comprimée sous les croyances théolo giques, n'avait jamais pu élever ce culte qu'au second rang. Quand la sociabilité moderne aura pris son vrai caractère, le genou de l'homme ne fléchira plus que devant la femme.
Votre esprit et votre cœur excuseront, j'espère, l'extension de ces diverses indications générales en faveur de leur importance. Elles atteindront du moins leur but principal en vous dispensant, Madame, de recourir à d'immenses traités pour mieux apprécier désormais la nouvelle école, à la fois philosophitpie et sociale. Quoique réellement émanée de la révolution française, vous voyez (ju'elle diffèie profondément de toutes les écoles purement révolutionnaires. (]elles-ci tendent encore à détruire sans construire, quand le déblai préalable est depuis longtemps assez accompli. Mieux qu'aucune influence métaphysique, la doctrine positive s'oppose radicalement à toute rétrogradation théologique. Or elle ne poursuit jamais cette lutte accessoire qu'en satisfaisant davantage que le régime primitif à tous les besoins, intellectuels et sociaux, qui motivèrent son ascendant, dont elle explique également l'origine et le déclin.
Le souvenir de votre douce patronne me deviendra désormais plus chei'. Il m'aura ainsi fourni une précieuse occasion de vous faire sentir l'aptitude morale du positivisme. Vous voyez que, sans aucun vain éclectisme, ce nouveau régime universel s'approprie
naturellement tout ce que les autres états de l'humanité offrirent jamais de noble ou de salutaire. Mais il en écarte sagement des formes passagères qui, d'abord indispensables aux fondations correspondantes, altérèrent ensuite leur efficacité sociale, que l'école nouvelle tend toujours à consolider et à perfectionner.
Daignez. Madame, agréer avec bonté les vœux sincères que ce jour rappelle plus vivement à
Votre respectueux ami.
AiGLSTE COMTE.
[ L i: T T Ki: !• M 1 L U S 0 1> H 1 o u i:
SIR LE MVRIAGE
(iomposée pour M"" (llotilde de Vaux, sur sa demande. Par l'auleur du Système de Philosophie positive]
Je vous ai promis, ma noble amie, de vous indiquer sommairement l'ensemble des saines notions philosophiques sur l'importance fondamentale du mariage et de la famille. Une juste impatience me pousse à accomplir cette heureuse tache plus promptement que je ne l'espérais, afin de hâter l'instant où mes conceptions trop systématiques acquerront, sous votre aimable plume, la grâce et l'onction qui peuvent seules les faire doucement pénétrer chez toutes les intelligences, en les rendant chères à tous les cœurs.
La nouvelle philosophie sociale se distinguant surtout par son caractère toujours historique et son esprit sagement relatif, je crois devoir vous signalei- d'ahord la vraie filiation générale des opinions actuelles sur ce grand sujet, (lette seule appréciation préalable suffit pour y écarter spontanément de longues discussions et de stériles déclamations. Elle ne saurai! être convenablement indiquée sans la rattacher rapidement à la vraie théorie fondamentale de l'ensemble de l'évolution humaine, à la fois intellectuelle et sociale.
Il n'existe, en tout genre, que trois manières de philosopher : 1'^ la méthode théologique, franchement fondf'e sur des fictions qui ne comportent aucune preuve : 2" la méthode métaphysique, procédant toujouis d'après des abstractions personnifiées ; 3" la méthode positive, qui part directement d'une exacte appréciation de la réalité. Chez l'individu et dans l'espèce, le premier mode convient seul à l'enfance de la raison humaine, et le dernier à sa pleine virilité ; le second, incapable de rien organiser, n'est destiné qu'à préparer l'émancipation mentale en permettant la transition de l'un à l'autre état. La vulgaire division généiale des temps historiques constitue spontanément une sorte d'aperf;u empirique de cette marche nécessaire ; car l'esprit de l'antiquité fut éminemment théologique, et celui du moyen àç:;e essentiellement métaphysique, tandis que l'esprit moderne est principalement positif, comme l'indique de plus en plus, depuis cinq siècles, son essor préliminaire.
Toutes les spéculations humaines, sans excepter les plus simples, ont d'abord surgi sous l'inspiration théologique, pour aboutir finalement à la démonstration positive, en passant par l'argumentation métaphysique. Mais cette marche commune a dû être plus ou moins lapide. suivant la complication 'croissante des divers sujets de contemplaiiou. Les doctrines sociales devaient donc subir, après toutes les autres, cette tiansformatiou fou damentale. dont l'extension à ce principal domaine constitue la seule issue intellectuelle de l'immense révolution qui s'opère maintenant d'après l'initiative française, dans tout l'occident européen.
l*endant le siècle dernier, Tesprit métaphysique a irrévocable-
ment complété l'éinancipation préliminaire de la raison humaine, en ôtant à l'esprit théologique l'empire qu'il conservait encore sur les principales notions morales et politiques. Ce salutaire ébranlement préalable était aussi indispensable pour l'ordre que pour le progrès, parce que l'influence religieuse, si longtemps nécessaire à tous deux, avait dû. depuis la fin du moyen âge, devenir à la fois oppressive et impuissante. ^L^is cet immense service temporaire, maintenant assez accompli, ne doit pas empêcher aujourd'hui de leconnaître la nature purement négative de la philosophie métaphysique, qui dut triompher au xviir siècle, et dont l'influence, quoique radicalement énervée, dirige encore la plupart des esprits actifs. Après avoir abouti partout au doute spéculatif, son génie exclusivement critique devait toujours pousser à l'anarchie sociale, en discréditant les anciennes maximes, sans pouvoir en établir de nouvelles. Succédant à ce déblai nécessaire, la systématisation positive reconstruira bientôt l'ensemble des saines notions sociales. sur des bases vraiment inébranlables, que ne comporta jamais le régime théologique. Mais pendant ce fatal interrègne, notre faible raison se trouve inévitablement livrée aux plus dangereuses fluctuations, d'abord théoriques, puis pratiques, envers toutes les règles fondamentales de la sociabilité.
Un sophisme caractéristique, qui contenait en germe toutes les aberrations ultérieures, a conduit la métaphysique révolutionnaire. chez son plus éloquent organe, à condamner radicalement toute société, en faisant prévaloir la chimérique conception d'un préalable état de nature, qu'un prétendu contrat originaire avait fait de plus en plus dégénérer en existence sociale. Cette dangereuse hypothèse fournissait alors le seul moyen d'imprimer assez d'énergie, soit active, soit même spéculative, pour dégager l'avantgarde de l'humanité des liens oppressifs d'une oiganisalion caduque, afin de l'entraîner vers une régénération totale. Néanmoins, de telles conceptions constataient spontanément rini|tuis sauce radicale de l'esprit métaphysique à s'emparer convenablement du domaine social, toujours antipathique à son caractère essentiellement individuel. Sa tendance critique eut trop longtemps, et conserve encore, une véritable utilité politique, en s'appliquant au régime ancien. Mais depuis que cette application
est assez complète pour avoir manifesté le besoin d'un système nouveau, cet esprit négatif, désormais privé de sa principale destination, est entraîné, par sa nature absolue, à une activité morale de plus en plus désastreuse, aveuglément tournée contre les bases élémentaires de la sociabilité humaine, de manière à constituer un obstable direct à la régénération finale, en s'opposant à tout véritable régime quelconque. L'inévitable débordement des utopies anarchiques, bornées d'abord à l'ordre politique proprement dit, s'étend maintement jusqu'au tiiple fondement universel de l'existence sociale, la propriété, la famille et le mariage. On cherche vainement à contenir ces ravages métaphysiques en s'elTorçant de ranimer l'esprit religieux, dont la tendance, finalement rétrograde, a seule accrédité un te! abus du raisonnement. Ces efforts empiriques n'aboutissent réellement qu'à perpétuer et à aggraver le mal, en inspirant à la raison moderne des inquiétudes propres à maintenir l'office transitoire de l'esprit critique, qui, sans cela, resterait livré à son inopportunité actuelle, faute de toute importante application. L'inaptitude évidente des croyances théologiques à conserver leur antique empire intellectuel démontre assez leur impuissance radicale à protéger réellement les notions sociales laissées sous leur dangereux patronage. Il est certain, au contraire, qu'une telle solidarité compromet aujourd'hui de plus en plus toutes les saines maximes morales comme tous les vrais principes politiques, en faisant rejaillir sur elles le discrédit croissant d'un ordre d'idées devenu depuis longtemps incompatible avec notre essor mental. Toutes les notions élémentaires sur le mariage et la famille sont tellement conformes aux tendances spontanées des populations modernes qu'elles n'ont, à vrai dire, pour les intelligences actuelles, d'autre tort essentiel que la forme religieuse encore inhérente à leur conception dogmatique. (Test donc exclusivement à l'esprit positif qu'est aujourd'hui réservée la sage consolidation de ces maximes fondamentales, qu'il peut seul dégager des sophismes métaphysiques. L'abus du raisonnement ne saurait être contenu par une philosophie hostile à l'essor final de la raison humaine, mais uniquement par celle qui le développe en le régularisant, et qui, à ce titre, peut seule surmonter désormais d'inévitables discussions.
LETTRES PHILOS()l>HiniES. -iW"
Quoique l'espiit positif ait dû surg-ir d'abord envers les plus simples sujets, il a ensuite étendu giaduellement son domaine à des études de plus en plus compliquées. La systématisation directe des notions sociales constitue certainement sa principale destination, qu'il peut aujourd'hui aborder immédiatement, en résultat final de ce long préambule. Son incontestable supériorité intellectuelle devient le gage assuré de sa pleine efficacité morale. C'est à lui seul qu'il appartient de dissiper le fatal conflit qui existe, chez les modernes, entre les besoins du cœur et ceux de l'intelligence. En vertu de sa réalité caractéristique, il doit être éminemment social, puisque tout notre essor spéculatif s'accomplit par la société et pour elle : tandis que l'esprit théologique, naturellement personnel, n'avait pu devenir social qu'indirectement, en fournissant à la sagesse sacerdotale un précieux moyen initial de consacrer les résultats empiriques de l'expérience universelle.
La saine philosophie conçoit, à tous égards, l'active intervention humaine comme subordonnée à un ordre invariable, spontanément résulté, en chaque cas, de l'ensemble des lois correspondantes. Cet ordre naturel n'est jamais modifiable qu'entre certaines limites déterminées, d'autant plus distantes qu'il s'agit d'événements plus complexes. Quoique les effets sociaux comportent, à ce titre, plus de modifications que tous les autres, ils n'en sont pas moins autant assujettis à d'inaltérables lois, dont la découverte y ofîre seulement plus de difficultés. Il faut toujours s'attacher d'abord à connaître suffisamment cette économie spontanée, que notre sagesse systématique doit tendre ensuite à consolider et améliorer le plus possible. Un tel fondement extérieur peut seul prévenir les divagations et contenir les divergences auxquelles notre faible raison est sans cesse exposée ; en même temps, un tel but garantit constamment notre vraie dignité, en assignant à notre judicieuse activité une noble et vaste destination, à la fois individuelle et collective, pour le perfectionnement universel. On comprend ainsi en quoi les institutions humaines sont également naturelles et artificielles.
En ce qui concerne la famille, et surtout son principal fondement, le mariage, la part de la nature et celle de notre sagesse
2Wn TESTAMENT D'AICISTE COMTE.
deviennent aisément appréciables, quand on se place au point de vue convenable. On no peut doutei- que l'homme ne soit, comme beaucoup d'autres animaux, et même à un plus haut degré, entraîné spontanément vers l'état de mariage, dont il nous olîre toujours et partout la réalisation essentielle, caractérisée surtout par la fixité d'union. La consécration systématique de la société n'intervient ensuite que pour mieux assurer la plénitude et la stabilité de ce lien élémentaire, en dissipant l'irrésolution et en prévenant l'inconstance.
Cette double nécessité s'explique aisément par une saine appréciation de la nature humaine, envisagée surtout (|uant à la diversité des sexes. Notre humanité est principalement supérieure à toute animalité en vertu de sa combinaison caractéristique entre la raison et la sociabilité. Or, de ces deux attributs élémentaires, le premier est plus prononcé chez l'homme, et le second chez la femme. De là, résulte la prééminence naturelle du mariage sur toute autre asst)cialioii (|uelcon(|ue ; puis(|ue les deux sexes se trouvent ainsi placés dans la disposilion habituelle la plus favorable à leur perfectionnement mutuel, (|ui consiste surtout, pour chacun d'eux, à mieux développer j)ar là les ([ualilés qu'il possède moins. Telle est la noble destination sociale du mariage, directement envisagé, et même abstraction faite de la propagation sur laquelle on a trop exclusivement appuyé son appréciation réelle. i*our bien concevoir cette aptitude fondamentale, il faut considérer sommairement l'analyse positive de toute existence humaine.
Notre vie se compose à la fois de pensées, de sentiments ou penchants, et d'actes. Dans leurs vaines disputes sur la prééminence de l'existence spéculative ou de l'existence active, les philosophes ont essentiellement négligé l'existence affective, qui pourtant imprime seule aux deux autres leur impulsion habituelle, sans laquelle leur exercice s'épuiserait bientôt en stériles efforts. Sous cet aspect, le positivisme consacre systématiquement l'heureux aperçu pressenti par l'instinct social du catholicisme, (|ui, à travers ses formes mystiques, proclama réellement l'amour universel comme le vrai mobile central de l'humanité. Les travaux de spéculation, et même ceux d'action, quoique beaucoup mieux adaptés à la plupart des organismes, déterminent
LKTTilKS l'HILOSOPMinCKS. 240o
communément, par leur persistance prolongée, une intolérable fatigue. Au contraire, les alîections bienveillantes peuvent seules persévérer au plus baut degré sans jamais lasser, et leur simple diminution passagère inspire toujours d'intimes regrets. Elles constituent donc la principale base du bonbeur personnel, outre leur tendance directe à garantir le bonbeur général en poussant cbacun à servir les autres, soit par ses pensées, soit par ses actes.
C'est ainsi que le mariage devient le premier lien de l'bumanité. en développant spécialement nos facultés affectives. Après que l'éducation proprement dite a rendu chacun apte à l'action et à la spéculation, il complète cette double préparation élémentaire, par un digne essor de l'affection qui doit animer la vie sociale. En effet, c'est seulement entre les deux sexes, et en vertu de leur diversité caractéristique, d'abord naturelle, puis civile, que peut exister habituellement une entière liaison. Dans le même sexe, l'amitié reste presque toujours exposée à d'inévitables rivalités, qui en altèrent la sécurité avant d'en corrompre la pureté. La concurrence ne peut totalement disparaître que d'un sexe à l'autre, pour donner lieu, par leur union, au plus doux concours, résulté d'une tendance spontanée de leurs moyens respectifs vers leur commune fîn. Qu'est-ce, en effet, que le sentiment conjugal, sinon la véritable amitié, consolidée et embellie par une incomparable possession mutuelle? C'est ainsi que le plus énergique instinct de notre animalité, cessant de nous entraîner à de brutales perturbations, nous conduit à la plus douce harmonie dans cette sainte intimité qui utilise toute l'aptitude naturelle d'un tel appétit à nous dégager de l'égoïsme fondamental. S'il était possible que cette admirable économie n'eût pas encore existé, celui qui nous en offrirait l'utopique avènement serait certainement regardé comme le plus grand bienfaiteur de l'humanité. Auprès de cette notion fondamentale, on néglige bientôt, malgré leur gravité réelle, les inconvénients accessoires ou passagers, et même les dangers exceptionnels, que l'imperfection humaine attache inévitablement à cette première base du bonheur intime, individuel ou social. Quoiqu'on doive, sans doute, tendre toujours à diminuer autant que possible ces maux secondaires,
2401' TESTAMENT D'AUGUSTE flOMTE.
le rétrécissement d'esprit et le dévergondage de cœur propres aux temps de transition anarchique ont pu seuls conduire à en exagérer la considération spéciale jusqu'à méconnaître l'eificacite essentielle d'une telle institution.
Sa pleine spontanéité n'est pas douteuse pour celui qui apprécie judicieusement les elîorts même que l'excentricité, naturelle ou factice, a souvent tentés contre elle. Les plus rebelles à de tels liens finissent d'ordinaire par en déplorer amèrement l'absence. Toutes les intimités vraiment recommandables qui s'établissent bors de cet ordre régulier tendent bientôt à revêtir, autant que possible, ses principaux caractères, en constituant une alîection à la fois exclusive et indissoluble. Quand l'imagination bumaine s'est librement élancée à la conception idéale du parfait bonbeur, elle a érigé l'éternité d'union en attribut essentiel de ses plus nobles utopies sur la vie future. L'inconstance systémati(|ue que tant d'esprits superficiels osent aujourd'bui prôner ne pourrait aboutir qu'à dégrader radicalement, chez les deux sexes, les principaux attributs de riiunianité. en s'opposant à toute profonde moralisation mutuelle.
Malgré d'incontestables abus, la solennelle intervention de la puissance sociale est babituellement indispensable à la pleine efficacité de celte économie naturelle. Les organisations énergiques, seules susceptibles d'alîections profondes, n'ont peut-être besoin d'une telle sanction que pour compléter leur doux bonbeur par une noble publicité. Chez l'immense majorité, oîi tout est médiocre, en bien comme en mal, l'esprit, le cœur et le caractère, chaque vie privée, sans ce frein salutaire, se consumerait bientôt en capricieux essais aussi désastreux que superflus. On aperçoit aujourd'hui cette funeste tendance là où le protestantisme a assez altéré les mœurs modernes pour introduire un usage réel du divorce. Quant aux inconvénients propres à l'indissolubilité, ils sont ordinairement compensés, dans l'état normal, par les mêmes causes qui la rendent nécessaire. Car, l'aptitude à se modifier beaucoup résulte spontanément de cette médiocrité native qui interdit toute tendance très prépondérante. Une telle faculté ne peut alors se développer assez qu'en présence d'une situation vraiment inaltérable. Nul n'a choisi son père ni son fils, et pour-
LETTRES PHILOSOPÏIIQUES. " 2iOM
tant ces relations comportent une pleine harmonie. Quoique l'union conjugale ne puisse être aussi préparée, le libre choix personnel qui lui est propre tend à compenser cette moindre consistance naturelle, mais seulement quand la consécration sociale a imposé un invincible frein aux caprices individuels. Entre deux êtres aussi divers, y a-t-il trop de toute leur vie pour se bien connaître et s'aimer dignement ? La virginité préalable, la fidélité continue et le veuvage final, resteront toujours en honneur, même chez le sexe prépondérant.
Outre cette indissoluble sanction, la société générale e.xerce spontanément une heureuse réaction sur le lien élémentaire qui lui sert de base, en assignant aux deux sexes des destinations distinctes, essentiellement conformes, d'ordinaire, à leur nature respective. Quelques séditieuses réclamations qu'excite aujourd'hui cette répartition fondamentale, l'étude positive de l'homme et de rhumaiiité démontrera de plus en plus une telle harmonie, sans laquelle d'ailleurs on ne saurait comprendre l'universelle persistance de cette économie. Aucun esprit sérieux ne tentera d'expliquer par le simple abus de la force matérielle, un ordre où l'on voit si souvent la plus frêle créature obéie et respectée, même dans ses caprices, par tant de vigoureux agents. La vie alîective étant spécialement prépondérante chez la femme, rien n'est plus sage qu'une constitution sociale qui lui en confie la principale culture permanente, en réservant à l'homme les travaux suivis, soit de spéculation, soit d'action, qui, d'ordinaire, lui conviennent mieux. Si la nature féminine est, en général, moins susceptible de résolutions à la fois énergiques et persévérantes, elle devient par cela même plus modifiable et s'adapte plus aisément à toute invariable situation. L'uniformité de destination se trouve aussi, chez les femmes, en harmonie spontanée avec la variété beaucoup moindre de leurs types individuels. Toute saine appréciation de notre nature conduira donc à admirei- profondément la sagesse instinctive de l'économie fondamentale qui, dans chaque acte social, réserve communément à l'homme Ja décision finale, eh attribuant à la femme l'influence consultative ou modificatrice. La seule époque où l'intervention sociale des femmes ait été ainsi constituée dignement, sous l'ascendant du principe
240'- TKSTAMKNT DAICrSÏE COMTE.
chevaleresque, indique hautement la noble efficacité que comporte cette apitarente lestricHon. Si, par une impraticable aberration, les deux sexes pouvaient jamais être appelés à suivre indilïéremment les mêmes carrières, on peut assurer que cette fatale concurrence, loin de seconder l'essor féminin, le rendrait bientôt impossible, en lui imposant des luttes trop inégales. Une situation impailiale. sans être indilîérente, qui dispose à l'observation sans pousser à l'action, est certainement très favorable au développement, à la fois intellectuel et moral, des facultés propres aux femmes dans le mouvement journalier de l'humanité. I^'absence correspondante de responsabilité pratique, et le droit fondamental à vivre du travail masculin, constituent d'ailleurs d'inévitables compensations habituelles de cette inertie relative, en complétant le régime élémentaire de toute association humaine.
Telle est, en aperçu, l'appréciation positive de l'institution du mariage, envisagée dans ce qu'elle oilre d'essentiellement commun à tous les modes quelconques de sociabilité. Une étude rationnelle des principales variations qu'y apporte successivement l'évolution nécessaire de l'humanité n'aboutit qu'à éclaircir et à confirmer cette théorie élémentaire ; quoique le spectacle inopportun de ces changements ait souvent conduit jusqu'ici, faute d'une véritable doctrine historique, à de très dangereuses fluctuations, qui disposent encore tant d'esprits irréfléchis à regarder comme radicalement arbitraires les plus saines maximes sociales.
Le positivisme constitue spontanément la conciliation nécessaire, si vainement cherchée jusqu'ici, entre l'ordre et le progrès, en montrant que non-seulement l'ordre est. à tous égards, la première condition du progrès, mais que sous tous les aspects sociaux, le perfectionnement humain consiste surtout à développer de plus en plus l'ordre fondamental, qui contient, dès l'origine, le germe naturel de toute amélioration quelconque. C'est ce que l'ensemble du passé prouve clairement quant au mariage.
Si cette union élémentaire est destinée directement à permettre aux deux sexes l'essor mutuel de leurs facultés caractéristiques, on peut dire que ses variations régulières ont toujours tendu à la mieux adapter à ce grand but. Bien loin de disposer les deux
types humains à la vaine égalité qu'on lève aujourd'iiui. le cours de la civilisation développe nécessaiiement leurs principales dilïérences, surtout mentales et morales, qui sont d'abord peu prononcées, comme nous le montrent encore les rangs inférieurs, où se conserve spontanément, à beaucoup d'égards, l'image de chaque phase antérieure.
Dans l'antiquité grecque et romaine, le pas principal a consisté, sous ce rapport, à substituer la monogamie à la polygamie primitive. Quoiqu'une superficielle appréciation ait souvent conduit à représenter la diversité de ces deux modes comme essentiellement régie par le climat, un plus mùr examen démontre qu'elle dépend partout du degré de civilisation. Au nord autant qu'au sud, on retrouve toujours la polygamie en remontant assez le cours des âges sociaux : le midi ne manifeste pas moins que le nord la tendance finale de notre espèce vers la vie pleinement monogame, qui prévaudra bientôt chez les plus civilisés Orientaux. Mais, quelle que fut l'importance de ce premier progrès, chez les populations grecques et surtout romaines, il s'y trouvait trop neutralisé, soit par la nullité sociale des femmes chez des nations militaires, soit par l'existence de l'esclavage domestique, qui maintenait une sorte de polygamie pratique, soit aussi par l'excessif privilège de répudiation conservé aux hommes. C'est pourquoi le mariage y resta encore essentiellement borné à sa destination physique, et les sympathies morales que les modernes y apprécient surtout furent alors cherchées ailleurs, même par les plus éminentes natures.
A l'admirable révolution accomplie au moyen âge, sous le catholicisme, l'humanité devra toujours la première ébauche de la vraie constitution normale du mariage propre à notre espèce. La famille n'était constituée chez les anciens que d'après le despotisme presque illimité du chef domestique. Sauf cela, l'Etat ne s'y inquiétait que des qualités personnelles susceptibles de mieux développer la commune activité guerrière. Par l'initiation catholique, l'humanité a commencé à sentir l'importance fondamentale de la vie domestique, soit comme la plus convenable à la plupart des luimmes chez les sociétés industrielles, soit aussi comme la meilleure école de la vie pleinement sociale. Le mariage
2^0' TESTAMENt D'AlKU^SfE COMTE.
a pris, en même temps, hi prépondéiaiice qui lui convient dans l'ensemble des liens élémentaires : elle fut alors heureusement représentée par l'innovation spontanée qui obligea la femme à renoncer au nom de son père pour prendre celui de son époux. En ébauchant enfin l'indépendance radicale de la morale envers la politique, cette grande phase a irrévocablement placé dans la famille le véritable centre de la moralité humaine. Vn aveugle esprit révolutionnaire peut seul entraîner aujourd'hui à méconnaître cet immense piogrès. et à tendre veis l'antique subordination directe de l'individu à l'Etat, qui ne constituerait maintenant qu'une intime rétrogradation. Pendant cet âge catholique, que la métaphysique protestante ou déiste taxe si follement d'une ténébreuse barbarie, l'éducation sentimentale de notre espèce accomplit le plus grand pas qu'elle ait pu faire jusqu'ici. L'admirable institution de la chevalerie vint alors témoigner au monde que, du moins chez les classes supérieures qui servirent ensuite de type universel, l'amour jusque-là si brutal, avait enfin développé la noble nature qui le distingue dans l'humanité. Fréquemment parvenu à la plus exquise délicatesse, il devint capable, par ses moindres encouragements, de déterminer avec persévérance d'actifs dévouements, également favorables au perfectionnement moral, et même physique, de l'un et l'autre sexe. La vraie condition sociale des femmes, la juste liberté de leur vie intérieure, les droits matériels et moraux inhérents à leur situation, et la sage restriction d'une indispensable suprématie, furent alors aussi normalement établis que le permirent la civilisation contemporaine et la nature propre de la doctrine précaire qui servait d'organe imparfait à la sagesse sacerdotale pour diriger l'essor spontané des populations d'élite.
Sous tous ces aspects, le positivisme, successeur nécessaire du catholicisme, après la clôture de l'interrègne métaphysique, devra surtout accomplir dans un milieu plus favorable la systématisation finale de la morale humaine tentée par le noble régime du moyen âge, en consolidant sur des bases inébranlables et perfectionnant d'après de meilleures inspirations ce que le système antérieur n'avait pu ébaucher qu'avec des croyances passagères, bientôt hostiles au développement naturel de l'intelligence et de la
sociabilité. C'est dans un tel changement de principes que doit aujourd'hui consister essentiellement la saine reconstruction philosophique de la doctrine du mariage. L'institution actuelle n'exige d'ailleurs aucune grande innovation spéciale, sauf les précieuses améliorations qu'amènera spontanément la refonte générale de l'éducation et des mœurs. Depuis la fin du moyen âge, l'ascendant catholique, même avant que sa décadence devînt ostensible, a radicalement perdu son ancienne aptitude à faire convenablement respecter les prescriptions morales que l'humanité avait établies sous sa direction initiale. Il n'a pu lancer qu'une impuissante flétrissure sur le dévergondage habituel qui discréditait de plus en plus, même publiquement, toutes les saines maximes conjugales, encore dangereusement adhérentes à des croyances justement déchues. Comment espérer, par exemple, qu'une indispensable émancipation pût maintenir un respect sincère pour la vraie subordination des sexes, quand sa consécration oflTicielle dérivait uniquement d'une puérile fiction religieuse sur l'origine physique de la femme? La systématisation positive peut seule garantir ces grandes notions, comme toutes les autres conceptions vraiment sociales, aussi bien contre les frivoles sarcasmes que contre les sophismes anarchiques. Privé du caractère sacré que lui impiima le catholicisme, le mariage n'a pu être réduit que provisoirement, par la métaphysique de nos légistes, à la grossière nature d'un simple contrat temporel. L'ne véritable réorganisation lui rendra bientôt, suivant un mode plus efficace et plus durable, l'auguste consécration spirituelle qu'exige le premier lien élémentaire de toute société humaine. La même puissance morale qui en dirigera surtout l'usage habituel se trouvera d'ailleurs naturellement autorisée, par la nouvelle conviction publique, à corriger autant que possible ses inconvénients accessoires ou exceptionnels, sans recourir presque jamais, sauf les dispositions secondaires, à une intervention temporelle qui tend à dégrader cette sainte institution, quelque indispensable qu'y soit aujourd'hui son office hétérogène, jusqu'à l'avènement d'un ordre normal.
Je n'ai pas besoin, ma chère amie, d'indiquer davantage celte sommaire appréciation, que votre esprit et votre conir développe-
ront sans dilficiilté, en l'adaptant convenablement à votre noble composition actuelle. La troisième partie de la lettre philosopliique que j'eus le bonheur de vous olîrir à l'occasion de la Sainte- Clotilde renl'erme d'ailleurs quelques aperçus directs, que j'ai pu dès lors écarter ici, sur l'avenir social de votre sexe sous l'ascendant final du positivisme.
En commenrant l'indication que je viens d'achever, je comptais y aborder l'ensemble de la constitution de la famille humaine, qui, fondée par les liens conjugaux, se perpétue par les relations filiales, et s'étend par les rapports fraternels. Mais le sujet principal m'a trop entraîné pour me permettre, du moins cette fois, l'examen des deux autres éléments decette théorie fondamentale: ils me semblent d'ailleurs beaucoup moins utiles à votre élaboration. Au reste, si vous désiriez, à leur éj^ard. quel(|ues éclaircissements immédiats, vous pourriez consulter avec fruit le cinquantième chapitre de mon grand ouvrage. Sa lecture spéciale, déjà recommandée, vous deviendra, pour l'étude de cette lettre, bien plus facile que ne le suppose votre admirable modestie. Ce n'est point aux savants que je m'y suis surtout adressé, mais à tous les esprits sains qu'animent des cœurs honnêtes, s-ans aucune autre initiation philosophique que celle qui ressort spontanément de l'ensemble de la vie réelle.
Adieu, ma digne amie ; je vous remercie solennellement de m'avoir ainsi procuré la douce satisfaction spéciale de vous servir personnellement sans cesser de poursuivre convenablement ma mission sociale.
A. COMTE
Il .lanvi. I- ISlC).