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n'ont point assez accompli leur régénération pour lier les titres intellectuels à la qualification morale. Mais, quoique je sois encore la seule àme où positif soit aussi devenu, grâce à toi, l'équivalent (le sympathique, je ne doute pas que tous mes vrais disciples ne me suivent bientôt jusque-là, sous l'irrésistible impulsion de la synthèse que je viens d'achever. Alors l'ensemble de la révolution occidentale se trouvera familièrement résumé par la pleine régénération d'un terme fondamental, qui désormais caractérisera la meilleure moralité, sans perdre les avantages propres à sa matérialité primitive.
Une telle issue se trouve annoncée par l'appréciation naissante des deux pas complémentaires du tome premier, qui, quoique intellectuels, manifestent directement la source affective de la vraie synthèse. La systématisation de la logique positive, d'après l'irrévocable avènement de la méthode subjective, caractérise l'ensemble de la réaction mentale que je dus à ton saint ascendant. Comment aurai-je assez reconnu sans toi que les sentiments peuvent seuls combiner les images avec les signes pour élaborer la pensée, de manière à rendre directement connexes l'instinct fétichique et la raison positive? Quand on aura dignement compris que tu participas autant au second pasdupositivismereligieux qu'au premier, on ne lardera point à distinguer ton influence envers le troisième. Ma construction de la théorie cérébrale est tellement liée à rinstitulion de la méthode subjective que foules les âmes assez sympathiques pour devenir vraiment synthétiques sentiront ton concours nécessaire dans une élaboration plus féminine que masculine.
Ici commence la discordance croissante entre les positivistes qui se qualifient d'intellectuels, sans être plus intelligents, elles positivistes complets, c'est-à-dire religieux. Quoique la plupart des premiers bornent leur adhésion à mon traité fondamental, quelques uns ont déjà poussé leur évolution jus((u'au dogme de l'Humanité, dont la liaison avec l'ensemble de la sociologie n'échappe qu'aux sophistes. Mais celle conclusion, iiurement intellectuelle, y reste stérile, sans pouvoir inslituei- un \)o\\\[ de départ, faute d'impulsion morale. Aussi les positivistes avortés onl-ils réprouvé ma dédicace, en la taxant d'exagéralidii simiU-
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mentale, et je ne doute pas que l'invocation actuelle ne les choque davantage, au même titre. Leur appréciation de la méthode subjective et de la théorie cérébrale diffère peu de celle des penseurs assez arriérés pour rejeter le dogme de l'Humanité comme ontologique ou mystique, quoiqu'ils admettent la sociologie.
Quiconque a bien senti la connexité normale des trois pas qui constituent la progression propre à mon premier volume, apprécie aisément les quatre autres degrés du positivisme religieux. Cette extension devient surtout facile envers les deux accomplis au tome deuxième, et principalement pour celui qui, formant le milieu de la régénération sympathique, sera bientôt regardé comme le plus décisif de tous. En instituant, au début de la statique sociale, la suprématie encyclopédique de la morale, même sur la sociologie, j'ai systématiquement élevé ma construction religieuse au dessus de ma fondation philosophique, d'après la vraie théorie de riuiité. l/iniluence féminine, dont tu dus me fournir le meilleur type, ne saurait être méconnue envers un tel progrès, qui distingue le mieux le positivisme social du positivisme intellectuel. Ton concours n'est pas plus contestable pour le degré connexe, qui complète mon second volume en fondant la sociocralie sur la séparation normale des deux pouvoirs, restée familière à ton instinct catholique, malgré les perturbations sceptiques.
J'aurais difficilement amené ton incomparable modestie à reconnaître ta participation capitale dans l'ensemble du tome troisième, dont le domaine échappe le plus à tes préparations spéciales. Mais, si nous avions pu réaliser le noble désir que tu me témoignas spontanément envers l'étude synthétique de l'histoire, tu sentirais maintenant combien tu m'aidas à systématiser mes conceptions dynamiques. Il te suffirait de comprendre que la synthèse historique se résume nécessairement dans l'institution d'une connexité directe entre les deux termes extrêmes de l'initiation humaine, le fétichisme et le positivisme. L'admirable rattzone que je récite chaque matin depuis neuf ans caractérise autant la poésie fétichique que ta sainte nouvelle annonce l'idéalisation positive. Sous ce concours spontané, tu n'aurais pu refuser de reconnaître ta participation involontaire à ma
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construction de la philosophie de l'histoire, quoique cette réaction échappe encore à mes meilleurs disciples.
Nul ne contestera ton influence nécessaire sur le septième pas, qui, dans ce volume, termine l'ascension normale du positivisme religieux, en dissipant les graves discordances que j'y laissai l'an dernier. S'il t'eût été permis de contempler les meilleurs fruits de Ion éternel ascendant, tu m'aurais spontanément signalé la triple dissonance qui. tardivement sentie, m'a pourtant conduit à préserver le tome final de l'altération propre à l'opuscule intermédiaire. Quoique tous mes vrais disciples aient immédiatement adopté la résolution systématique qui m'a définitivement conduit à classer le culte avant le dogme, aucun d'eux ne pouvait assez surmonter l'empirisme théologique et sceptique pour me suggérer un tel conseil. Mais, chez toi, la sympathie aurait tant assisté la synthèse que ce perfectionnement eût été déjà réalisé dans le saint opuscule où ta collaboration fut seulement subjective. Faute d'un tel secours, j'ai failli manquer le progrès final qui, résumant l'ensemble de mon essor religieux, doit, plus que les six pas précédents, choquer les positivistes incomplets.
Voilà comment l'appréciation spéciale de ton concours essentiel à chaque phase de mon élaboration religieuse aboutit à confirmer la fatale dilîérence entre la participation subjective et l'assistance objective. Il faut encore plusieurs années avant que le positivisme, enfin complet dans ce traité, passe de la nation la plus philosophique à la population la plus poétique, où s'accomplira son idéalisation décisive, seule évolution que je ne puisse instituer. Cet intervalle t'était réservé pour préparer l'essor final d'une religion plus esthétique que théorique par la sanction et l'intervention solennelles du sexe que la sympathie dispose le mieux à l'état synthétique.
La supériorité morale de la femme, normalement complétée d'après son existence sociale, lui permet de tendre directement vers l'unité résultée d'une incorporation graduelle à l'Humanité. Sa synthèse peut rester spontanée sans altérer sa propre destination, qui, jamais équivoque et toujours prochaine, transforme ihaque acte et chaque pensée en développement spécial du vrai culte, sous l'impulsion continue de l'affection. Mais les devoirs
pratiques et théoriques interdisent à l'homme de condenser la religion positive dans son élément fondamental. Ohligé de construire une synthèse systématique afin de se subordonner à l'ordre universel, pour le mieux subir et le modifier davantage, il se trouve détourné de la culture du dedans en s'elîorçant de le lier au dehors. Négligeant le but d'après les préoccupations habituelles envers les moyens, l'intelligence, et même l'activité s'épuisent en eïî'orts stériles ou perturbateurs, tandis que l'amour, tendant toujours au bien, poursuit, parmi tous les rapports saisissables, les seuls propres à nous améliorer. Quand une saine appréciation du savoir humain empêche le philosophe de se gonfler, rien ne le préserve de se dessécher, d'après le fatal isolement à défaut duquel la faiblesse de notre entendement ferait avorter les méditations abstraites. Toujours imminente, cette dégradation ne peut se surmonter sans la digne intervention, objective ou subjective, du sexe aimant, assistée par la culture esthétique qui s'y lie naturellement.
Celui que le Crand-Ètre chargea d'instituer la vraie religion en systématisant la morale positive, ne pouvait lui même échapper à cette loi ; car la contention qu'exigeaient ses travaux entravait la léaction sym|)athi([M(' (|ui ri'sullait de i»'ur nature synthéti(|ue. Kn achevant de constituer la vf'rilable unité, j'éprouve une inexprimable satisfaction à pouvoir ici contempler diiectemenl sa source affective sans altérer une élaboration (|ui doit plus servir aux autres qu'à moi. .Mais cette récompense eût été plus efficace si j'avais pu t'y faire personnellement participer, quelque prix que j'attache à l'appréciation naissante de « la noble dame, « dont tous mes vrais disciples chérissent et vénèrent la mémoire ». Une telle connexité devient le meilleur résumé d'une élaboration surtout caractérisée par la construction de la vraie théorie du sexe aimant. Pour représenter ce lien, il suffirait de rapprocher tes principales sentences, en y joignant la seule que je n'aie pas citée, et qui sera jugée la plus touchante quand on en connaîtra l'occasion : « Les méchants ont souvent plus besoin de pitié que les bons. »
Réduit à l'identification subjective, d'après une incomparable année d'union objective, je l'ai du moins utilisée le mieux possible, en développant les avantages propres à son immuabilité. Je puis
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autant appliquei- à ma vie publique qu'à mon existence privée l'appréciation incoi-poi-ée, depuis plusieurs années, à mes piièies quotidiennes: (( Alalgié la catastrophe, ma situation finale sui- (( passe tout ce que je pouvais espérer, et même rêver, avant toi. » Notre tendresse toujours sainte me rendit d'abord chaste, puis sobre; cette double purification, développée sous ton ascendant subjectif, me fit mieux surmonter les autres instincts personnels, d'après l'essor continu des trois impulsions sympathiques. Tu persisterais peut-être à me reprocher de compromettre, par trop de bienveillance et d'abandon, un empire individuel que tant de personnages ont aisément obtenu, d'après une artificieuse réserve. Cependant, je ne saurais déplorer une disposition propre à seconder mon principal otïice, suivant l'aptitude que tu m'attribuas à me faire tout à tous, et qui convient mieux au fondateur du relativisme qu'à celui du catholicisme. Grâce à toi, j'ai pu reconstruire le saint régime du moyen âge en consacrant, depuis huit ans, la première heure de chaque journée à la culture directe des meilleures émotions de la nature humaine. Pleinement sensible envers mon essor moral, et même intellectuel, cette régénération s'étend jusqu'à mon existence physique, non moins préservée des annonces ordinaires de la vieillesse, malgré ma laborieuse carrière, dont la prolongation te sera due.
Dans ce saint patronage, tu seras toujours assistée par l'incomparable auxiliaire que ta grande àme sut ériger en digne sœur, et qui depuis a tant mérité le bonheur que tu rêvais pour twus trois. Outre son efficacité matérielle, la famille qu'elle dirige m'oiïre habituellement un spectacle salutaire, en me prouvant combien les âmes les moins cultivées peuvent goûter, sous toutes les formes, ce que tu nommas les plaisirs du dévouement. Je suis ainsi conduit à mieux sentir combien la dignité, le bonheur, et même la santé, consistent dans l'unité, dont l'altération constitue nos principales maladies, morales, intellectuelles, ou physiques. Ta naïve compagne ranime, à son insu, ma disposition systématique à juger surtout les actes et les pensées d'après leurs sources ou leurs influences affectives, qui préoccupent spontanément sa sollicitude maternelle et conjugale. Autant vouée que moi-même a la culture morale, la fréquente supériorité de ses inspirations
empiriques me fait mieux appréciei- la nature féminine, et complète objectivement ta réaction subjective sut- mon intime perfectionnement, d'abord privé, puis public.
Quoique dépourvue, comme toi, de tout contact avec la vénérable mère qui ne put, malgré son zèle et son aptitude, assez élaborer mon canir, ma fille adoptive t'assiste journellement dans ma juste adoration de sa sainte et malheureuse mémoire. Ainsi placé sous le triple patronage que j'ai normalement institué pour chacun des vrais croyants, j'en ai maintenant fait assez apprécier la réaction continue sur ma vie publique pour pouvoir ici demander que la postérité l'associe directement à ma propre immortalité. Depuis cinq ans. je complète ma prière du matin par cette résolution : (( J'oserai terminer ma construction (( religieuse en chargeant ouvertement tous mes disciples des (( deux sexes d'obtenir un jour, comme principale récompense (( de mes services, ma solennelle inhumation au milieu de vous « trois, au nom du (irand-Ètre auquel nous serons irrévocable- (( ment incorporés. )>
En formulant ici mon vœu caractéristique, j'espère, suivant notre foi, faciliter sa réalisation d'après une digne publicité, qui permettra, non seulement d'apprécier davantage sa validité, mais aussi de mieux surmonter les résistances quelconques. Si l'incurie chrétienne a déjà dispersé les vénérables restes, il suffira qu'un noble cénotaphe adhère à notre cercueil comme celui de ma dernière patronne.
Une telle récompense est trop propre à caractériser la nature et manifester l'ascendant de la religion universelle pour qu'elle puisse m'échapper, quand même sa réalisation devrait immédiatement suivre l'entière publication du saint traité. Déjà ton angélique influence se trouve appréciée au point que des âmes d'élite sympathisent, à travers les mers, avec mon adoration continue. Cette juste réaction de mon insuffisante gratitude deviendra plus profonde et plus étendue sous la prochaine impulsion du volume le plus décisif. Cràce à la noble confiance de ton vieux père, un habile pinceau put dignement instituer ta suave image d'après l'esquisse maternelle. Elle est peut-être destinée à fournir bientôt, aux âmes régénérées, le meilleur
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emblème du (îraiul-Ktie^ dont le culte fut systématisé sous ta sainte impulsion.
L'incomparable patronage qui dirigea la principale élaboration de ma seconde vie doit aussi présider au triple complément ({u'elle exige. J'apprécierai spécialement cette elTicacité finale en dédiant le plus important de ces traités à celle qui, dès mon enfance, me fit spontanément pressentir la vraie morale. Quand le travail complémentaire sera terminé, ma dernière publication consistera, dans dix ans, à réaliser ma solennelle promesse envers notre sainte correspondance, précédée de ta biographie, et même de la mienne. Mais le sentiment, qui seul consacre tout, m'autorisera peut-être à terminer ma seconde vie objective en osant ébaucher la troisième, dont l'essor m'est interdit d'après l'ensemble des fatalités réelles, quoique j'en sente le vrai caractère. Après avoir normalement passé de ma fondation philosophique à ma construction religieuse, il faudrait exceptionnellement compléter celle-ci par la création poétique qui pourra seule lui procurer un ascendant universel. Incompatible avec l'ordre corporel, une telle plénitude est assez conforme à l'ordre cérébral pour que j'aie pu concevoir et proposer l'éminente composition que je ne saurais exécuter. En renonçant à toute vaine tentative, j'espère cependant pouvoir compléter notre volume par une ébauche en treize chants sur la seconde vie qu'il explique en moi d'après toi.
Je dois terminer l'invocation finale en rapportant à sa vraie source une manifestation où le fondateur de la religion positive achève de caractériser les mœurs normales, par une digne inter vention du public dans les actes privés. Outre le devoir général de proclamer à temps les dernières volontés, un motif spécial prescrit à ma cinquante-septième année d'indiquer ici trois résolutions qui ne peuvent s'accomplir sans le libre concours de tous les positivistes :
l*^ L'ensemble de mes adhérents continuera l'annuité viagère de deux mille francs indiquée dans ma quatrième circulaire, afiu que j'accomplisse jusqu'à son terme naturel l'obligation résultée, dès ma jeunessse, de ma seule faute vraiment grave ;
20 Une annuité viagère, de quinze cents francs, sera consacrée,
2\(m TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.
par hi leconiiaissaïK-e des vrais eioyaiits, à la (ille adoptive qui m'a voué, depuis ti-eizc aus, son iucouipaïajjle assistauee ;
li" dette émiiiente i)ioiétaiie fiaideia. puui- nujn successeur, dans son état actuel, aux liais de l'église universelle, le saint domicile où surgit et s'accomplit l'évolution religieuse du positivisme, dont les lites sacrés continueront de s'.v célébrer jusqu'à l'avènement d'un temple spécial.
Aussitôt que ce volume sera sulfisamment connu, je communiquerai directement à chacun de mes treize exécuteurs testamentaires les dispositions secondaires qui doivent assurer l'exécution de ces trois décisions.
Mes actes se concentrent autant que mes pensées et mes sentiments autour de celle qui domine ma seconde vie, où se développe, depuis huit ans. une harmonie sans exemple entre les mœurs privées et l'existence publi(|ue. Quand ma tendresse fut assez épurée, je te vis dignement accepter mon projet d'adoption légale, que notre catastrophe lit seule avorter. Depuis (|ue ton iniluenco est devenue uniquement subjective, la vénération a de plus en plus prévalu sur l'attachement, sans me détoui-ner de la bonté, toujours cultivée par mes justes elîorts pour faire apprécier un ange méconnu, dette fusion de tous les liens féminins dans une seule union ne semble contiadictoiie que d'après la grossièreté des impulsions masculines. Pressentie par la poésie et la religion, elle m'autorise à conclure l'invocation finale en combinant la qualification et le vœu, pleinement caractéristiques, que je proclame chaque matin, d'après les deux sublimes interprètes du moyen âge :
Verçiinc-Mudrc, fnjUa drl tuu //'//.'o,
AmPii te plus quàin ntr. vcc me nisi prnptcr te I
COnaESPONDANCE
PUEMIEUE LETTRE
Morcrt'di 30 Avril 184.') (iiiiiii).
Sachant, par expérience, combien il est diiiîcile de ne pas pouisuivre la lecture de Tom Jones quand une fois on l'a commencée n'impoite comment, je me hâte de vous envoyer une traduction qui vous dispensera de goûter cet admirable chel-d'u^uvre à travers une indigne imitation. Comme l'ouvrage original me reste, vous ne me priverez aucunement en gardant cet exemplaire aussi longtemps que vous le jugerez convenable.
Un tel empressement ne peut avoir d'autre valeur que de vous témoigner la satisfaction que j'éprouve à vous être agréable.
Veuillez, Madame, agréer à cette occasion l'assurance bien sincère de l'allectueux respect de
Votre dévoué seiviteur.
atb comte.
1)1:1 \II>ME LETTIIE
Jeudi l'^- Mai 18î."i
Vos bontés me lendent bien heureuse et bien fière. .Monsieur : et je ne me sens pas la patience d'attendre une meilleure occasion pour vous dire tout le plaisir que in"a fait 'loin .loues.
Puisque votre supériorité ne vous empêche pas de vous faire
tout à tous, je me réjouis de respérance de causer avec vous de ce petit chef-d'œuvre, et de pouvoir recueillir quelques fois dans mon cœur et dans mon esprit vos beaux et nobles enseignements. Veuillez agréer. Monsieur, avec l'expression de toute ma reconnaissance, celle de ma très grande considération,
DE VAUX, née Marie.
tiw)isii:me letthe
Vcnrlrodi î Mai IS't'» (2 Ii. soir).
M ADA.MK,
Je ne saurais non plus attendre jusqu'à l'heureuse occasion de vous revoir, pour vous témoigner combien je suis touché du précieux accueil dont vous daignez gratifier une légère marque d'attention, que pouvait seule recommander une opportunité empressée, d'ailleurs trop naturelle envers vous.
Le prix que vous voulez bien attacher à ma conversation m'enhardit à vous déclarer que je serais très satisfait de voir se multiplier de telles relations autant que vous le croirez convenable. J'ai souvent été jugé peu sociable, faute de trouver, chez les autres, une disposition d'esprit, et surtout de cœur, suffisamment en harmonie avec la mienne. Mais je n'en ai pas moins toujours apprécié, au fond, ce doux échange de senti ments et de pensées comme la principale source du bonheur humain, quand les conditions en peuvent être dignement remplies. Le confiant abandon que je me plais à éprouver auprès de vos parents doit vous indiquer assez ma tendance naturelle à goûter convenablement votre aimable entretien. Outre l'élévation d'idées et la noblesse de sentiments qui semblent propres à toute votre intéressante famille, une triste conformité morale de situation personnelle constitue encore, entre vous et moi, un rapprochement plus spécial,
CORRESPONDANCE. 24o
Veuillez. Madame, agréer de nouveau l'assurance bien sincère de l'aU'ectueux respect de
Votre dévoué serviteur.
A" COMTE
qlatiui:me lettre
Mercredi malin 14 Mai ISiô (7 11.).
Madame,
Outre le désir très naturel de venir vous remercier de votre gracieuse visite, je dois spécialement éprouver le besoin de vous faire bientôt oublier la maussaderie ou l'insignifiance de ma réception d'hier. Déjà, sans doute, votre heureux tact féminin, aussi judicieux ([u'indulgent, aura spontanément expliqué cet embarras inusité, soit d'après un certain état d'indisposition, soit surtout par la présence de deux personnes qui, vous étant inconnues, poussaient mon inexpérience pratique à rendre la conversation trop vague ou trop banale. Mais cette favorable interprétation ne saurait compenser le désappointement d'une telle soirée.
Ouelque importance, néanmoins, que j'attache à venir m'excuseidii-ectement. je tiens encore davantage à ne pas vous contrarier, ni seulement vous déranger. Si donc, par un motif quelconque, que je respecterais sans même chercher à le pénétrer, vous piéfériez ne recevoir ma visite que chez vos dignes parents, je vous prierais de vouloir bien me le déclarer franchement, et je saurais me résigner à cette imparfaite satisfaction. Dans ce cas. comme j'ai récemment observé que l'heure où vous y venez maintenant coïncide malheureusement avec celle où j'en dois naturellement sortir, je m'y rendrais désormais après le dîner, présumant que vous y passez habituellement la soirée : le dérangement que j'apitorterais ainsi à mes usages presque constants serait bientôt oublié en faveur du motif.
J'espère, Madame, que cette petite explication, (prit cniiviMiait
peut-être de provoquer une fois pour toutes, ne vous paraîtra point indiscrète, et que vous l'attribuerez seulement à la respectueuse affection de votre tout dévoué serviteur
Ate COMTE.
ciNoi ji-:me lettre
.Iciidi soir IJ Mai 1845.
Vous avez un Cd'ur fait pour comprendre celui d'une femme, Monsieur, et je ne puis que reconnaître la sincérité avec laquelle vous me parlez de ce qui me concerne. J'accepte avec bonheuil'intérêt et l'affection que vous voudrez bien me donner ; et, chez moi comme chez mes parents, j'espère vous prouver le prix que j'y attache. Ma situation isolée m'a portée à recevoir rarement des visites d'hommes ; mais cependant j'en re(;ois quelquefois, et je tiendrai à honneur de vous compter du nombre. Si l'offre que vous avez la bonté de me faire de nous voir désormais le soir n'est pas par trop désintéressée, elle m'est on ne peut pas plus agréable, et elle le sera de même à mes parents. Veuillez donc recevoir de nouveau l'assurance de ma gratitude pour vos bontés, et me traiter un peu en vieille amie.
J'ai parfaitement compris vos bonnes intentions pour moi avanthier au soir ; mais je vous assure, Monsieur, que j'ai eu beaucoup de plaisir à entendre raconter l'Académie, et que c'en est un très grand aussi d'écouter.
Recevez, Monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués et celle de ma bien parfaite considération.
i)i; VA UX. née M.vuie.
SIXII^Mi: J.ETTRE .
Samedi 17 Mai 18iJ (1 b.).
Ma chère Damk.
Malgré la connaissance verbale que j'avais inopinément obtenue hier de vos bienveillantes dispositions, je devais attacher beaucoup d'importance au précieux billet que je viens seulement de recevoir tout à l'heure, ne fût-ce qu'afin de pouvoir, à mon gré, le relire aussi souvent que je l'ai déjà fait du précédent. Je serais assurément bien ingrat si je ne me hâtais de vous en témoigner faiblement ma parfaite reconnaissance. Sans attendre strictement cette heuieuse autorisation, j'avais, il est vrai, spontanément cessé déjà de combattre le doux ensemble de sentiments qui m'a gi-adiiellement entraîné vers vous, et dont l'essor importe tant à la juste satisfaction de ma vie morale, jusqu'ici trop comprimée extérieurement : mais l'incertitude de votre indulgente approbation eut bientôt arrêté cet élan d'un cœur (|ui craindrait par-dessus tout de vous déplaire, tant que vous ne lui auriez pas permis de vous consacrer ouvertement toute l'intime alïection d'un frère aîné. Puisque je ne saurais hélas ! devenir plus jeune, quen'ètesvous, Madame, moins belle et moins aimable, afin de compenser un peu le fatal disparate de ma verdeur morale à ma maturité physique ! mais l'un n'est guère, au fond, plus possible (|ue I aulic
l'espère, au moins, (|iie la pureté, la profondeui-, et la
constance de mon dévouement concouiiont avec la similitude naturelle de nos situations pour atténuer graduellement cet obstacle radical. Aux yeux de toute àme à la fois pure et intelligente, tous deux placés involontairement dans un même état exceptionnel, nous sommes moralement autorisés à y trouver, autant que possible, cette juste satisfaction du cœur que chacun de nous a la pleine conviction d'avoiren vain cherchée loyalement et trop longtemps attendue dans l'ordre régulier. Puissions nous. l'un [)ar l'aulre. y parvenii' dignemeni !
Combien ne vous dois-je pas déjà de reconnaissance pour avoir
ainsi ranimé ma vie morale par l'impulsion la plus imprévue, au temps même où j'avais dû tristement renoncer à tout pareil bonheur! Sans doute, les grands sentiments d'amour universel où m'entretiennent habituellement mes travaux propres sont délicieux à éprouver: mais combien leur vague énergie philosophique est loin de suffire à mes vrais besoins d'affection ! Ni vous, Madame, d'une part, ni mes adhérents spéculatifs de l'autre, n'aurez jamais à craindre d'ailleurs aucun véritable conflit entre deux ordres d'émotions que je me sens disposé à concilier pleinement, et même à fortifier l'un par l'autre. Quand le noble Vauvenargues a dit : « Les grandes pensées viennent du cœur », il ne sentait probablement pas toute l'intime réalité de cet aperçu instinctif. Je suis bien certain, en effet, que toutes les hautes aspirations, morales ou mentales, sont spontanément solidaires, et se stimulent mutuellement. La l)eauté physique, la beauté morale, et la beauté intellectuelle, deviennent réciproquement mieux appréciables par leur intime affinité graduelle. Cette heureuse connexité entre l'essor mental et l'essor affectif s'applique, en général, à tous les grands travaux quelconques, quoi qu'en puisse dire la sotte austérité de nos froids pédants. Mais elle convient assurément encore davantage aux travaux qui, comme les miens, directement relatifs à la philosophie sociale, se proposent continuellement de développer autant que possible la grandeuide la nature humaine, laquelle doit surtout dépendre de la générosité des sentiments plus même que de l'étendue des conceptions. C'est donc, ma charmante amie (puisque vous daignez tolérer ce titre), sans aucune vaine affectation sentimentale, peu convenable à mon caractère, mais d'après une conviction aussi raisonnée qu'intime, que je me félicite de l'heureuse coïncidence de la douce résurrection morale que je vous dois avec l'élaboration naissante de mon second grand ouvrage, qui. loin de souffrir d'un tel concours, en vaudra certainement beaucoup mieux, comme une agréable expérience me l'indique déjà directement. Quel précieux contraste elle m'offre avec le triste état de compression affective où j'étais, malgré moi. plongé en commençant, il y a quinze ans, mon ouvrage fondamental, presque entièrement exécuté ensuite sous cette accablante impression ! Je suis tellement pénétré de cette
salutaiie léaction, que je n'iiésiteiaispas à vous adiesseï- iiii jour la dédicace publique d'un travail où vous aurez ainsi indiiectenient coopéré, si des convenances respectables ne m'interdisaient point un tel aveu. Mais, quels que soient ceux de mes amis que je doive ultérieurement honoi-er de cette manifestation, une secrète r-éserve dir-igera toujours la meilleure partie de mon intime gi-atitude vers celle qui, en ranimant l'essor de mes plus doux sentiments privés, aura si efficacement secondé mon impulsion philosophique. A la vérité, tant (|u'une situation aussi inespérée n'est pas encore convenablement assise, ces précieuses émotions, ceselîusions intimes, ces larmes délicieuses, tout cet ensemble d'aiïections plus fait pour être sentiquedécrit, contribuentaujourd'hui, dans le silence de mes longues nuits, à prolonger momentanément mon trouble physique passager, déjà provoqué par la première reprise de mes travaux essentiels : mais je n'échangerais pas volontiers ces ravissantes insomnies contre la i)lus parfaite santé possible. Je suis d'ailleurs très convaincu que les diverses conditions indispensables de cette nouvelle existence ne tarderont pas à se pondérer et coordonner spontanément, au commun profit démon travail, de mon bonheur, et même de ma santé physique, sans que vous deviez jamais concevoir à cet égard aucun jj.iste scrupule.
Je suis charméque ma proposition, beaucoup moins désintéressée que vous ne le croyez, de nous voir désormais le soir chez vos chers parents (j'allais presque dire nos) soit pleinement agréable à eux et à vous : je ne tarderai pas à en commencer la réalisation, qui. d'après mes assujettissements personnels, ne peut toutefois avoir lieu que les Mercr-edis ou Vendredis, sauf les cas exceptionnels. Peut-être pourrai-je auparavant utiliser déjà l'autorisation plus douce que vous m'avez accoi-dée, et dont je saurai, j'espère, quels que soient mes vo'ux, toujours user avec la discrète nuidération que commande votre isolement.
Comme vous avez eu la bonté de penser à moi poui- l'hôtel Cluny. et f|ue vous-même n'y êtes point encore allée, j'espère (|ue vous me i»eiinellrez de saisir ainsi une iiouvclle occasion d'heureux rajtprocliement, et que nous pourrons aller ensemble, à l'instant que vous m'indiquerez, mieux raviver en nous, par de précieux signes matériels, ces grands souvenirs, à la fois si
250 TESTAMENT D'AUr.USTE COMTE.
nobles et si tendres, d'un moyen âge encore trop peu compris, malgré l'alîectation supeificielle des jargons à la mode.
Adieu, ma chère Dame, soignez mieux votre précieuse sauté, et veuillez agréer de cœur l'alfection déjà profonde de
Votre respectueux ami.
Ate COMTE
10, nio Monsiciir-lc-PriiKH'.
Je dois vous recommander, en généial, mon numéio : en regar dant à la fois vos deux jolies mains, vous ne pourrez désormais l'oublier. Quand je me disposais à m'aller plaindre au bureau de poste sur l'étrange retard de votre cher billet, les informations préalables viennenl de m'en apprendre le- vrai imilir. ditnt j'aurais déjà dû me douler i»ar les diveises suicliarges ollicielles de la suscriplion. I''.n écrivant le numéro."», au lieu du mien, vous avez i'ailli iciidic licaiicdup hop licureux un t'iudiaul voisin, ipii porle à |)eu près mon nom ; et je dois seulement à la Idcnvcillanle piudenced'un facteur qui me connaît d'à voir évité cette fat aie méprise. Mon titre polytechnique olficiel, quelque insignifiant qu'il soit, me deviendrait désormais bien cher, s'il,contribuait à prévenir jamais ce double désastre, par un utile surcroît d'indications. Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de toute votre excellente famille. J'espère quelafatigueinusitée qu'éprouva hiervotrecharmante sœur n'aura laissé, malgré son état spécial, aucune suite fâcheuse.
Je vous quitteà regret, quoique ce ^rilTonnage puisse vous sem hier un peu long.
si:i>tii:mi< lkttke
Mardi malin OO Mai 18i."' S* l'O-
Ma chkhk Da.mk,
Je me suis péniblement abstenu hier d'aller vous voir, soit afin de respecter vos intimes délibérations sur ma lettre décisive de Samedi, soit pour pouvoir ainsi constater, au moins par votre
CORKESPOXDANCK. 251
sileiK-e. à défaut d'uiie plus claiie approbation, qu'elle ne vous a point choquée. Mais, inalheuieusement, je ne puis non plus venir aujourd'hui, comme je l'avais projeté, par suite d'une insomnie plus complète que toutes celles de la semaine dernière: je n'ai pu dormir un seul instant, et cette fois il est incontestable que ce trouble tient surtout à fa situation de mon cœur. Quoique cet état de faiblesse soit sans aucune douleur, et qu'il m'offre même un certain charme mélancolique, il m'interdit aujourd'hui toute sortie, pas même pour aller ce soir à mon service polytechnique. Il est pourtant bien triste de rester aussi longtemps sans vous voir, et de retarder encore une explication indispensable : mais je dois me résigner, et je me hâte de vous en avertir, en cas que vous m'eussiez attendu.
Vous voyez bien que, selon votre aimable vœu, je vous traite déjà comme une vieille amie. Ces quelques lignes tromperont un peu ma douleui- de ne pouvoii- venir. La prudence m'interdisant d'ailleurs tout tra\ail. je serai aujourd'hui exclusivement occupé devons, et vos deux chers billets vont encore sullire à alimenteitoutes mes rêveries solitaires.
^'otl■e respectueux ami,
A" COMTE
IIIITIEME LETTRE
Mercroiii malin -21 iMai I8i5 ^(i li.).
Ma cnkni; Dami:
Mon petit billet d'hier matin a dû \ous déplaire, je voudrais ne l'avoir point éciit ; il y règne une insistance au moins indiscrète, et d'ailleurs puérile, aussi peu digne de moi ([ue de vous : veuillez ne l'attribuer qu'à ranaiblisseiueul momentané de mon empire habituel sur niui-iiiême. par suite d'un certain trouble physique. (Juoique ce billet-ci soit uniquement destiné à réparer ce tort et à en solliciter le pardon, son premier aspect pourrait lasser votre patience, en vous faisant craindre un déluge journalier de sem-
blables manifestations : rassurez-vous. Madame, il n'en sera rien. Les réflexions spontanées de ma rêveuse journée d'hier, assistées d'un peu de sommeil, ont déjà rétabli suffisamment mon degré ordinaire de générosité et de raison. Ce sera, j'espère, la seule fois, ma très chère Dame, où j'aurai été conduit ainsi à abuser un moment de la confiante esfime dont vous daignez m'honorer. J'aurai le bonheur de me présenter chez vous demain : mais ne redoutez d'avance aucune question déplacée. A moins d'un accident de poste fort invraisemblable, vous avez certainement reçu ma longue lettre de Samedi, où l'état de mon cœur vous est nettement caractérisé, quoique peut-être avec un excès de franchise, ou au moins de précipitation, que mon étrange inexpéiience doit faire excuser. Or il doit me suffire maintenant que vous ayez bien voulu recevoir et garder cette communication décisive : il ne m'appartient pas d'ailleurs ni d'interpréter aucunement votre silence à ce sujet, ni de déterminer nullement la durée de vos propres délibérations, ou la forme de vos décisions quelconques. Je dois, à cet égard, attendre, avec une respectueuse patience, le résultat spontané de votre intime appréciation, sans la troubler ou la hâter par aucune explication intempestive. Le profond sentiment qui m'anime est réellement, Madame, aussi noble que doux: je suis très convaincu qu'il ne peut faire mon bonheur qu'en concourant, à sa manière, comme il en est tant susceptible, au grand but journalier de toute ma vie privée, mon propre perfectionnement moral. Au lieu de me rendre plus exigeant, plus grossier, et au fond plus personnel, il tendra toujours, j'espère, à augmenter beaucoup ma pureté, ma délicatesse, et ma générosité. Son inévitable réaction sur vous doit avoir le même caractère habituel : elle adoucira, loin (le la troubler, une douloiireuseposition, qu'une triste analogie personnelle doit me faire plus spécialement comprendre et mieux respecter.
En attendant, sans aucune vaine impatience, l'heureux moment de vous revoir, veuillez, ma chère Dame, agréer l'hommage bien sincère de la profonde affection de votre respectueux ami,
A" COMTE
CORRESPONDANCE. io3