‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 36 sur 112 · C. DE VAUX, née Makie · texte numérisé non relu

C. DE VAUX, née Makie

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DOIZIÈME LETTRE

Samedi mîilin 2'i Mai («'ifi (G li.).

Ma chère Dame,

J'aurais eu hier la satisfaction de vous voii- chez vos parents, sans l'aggravation notable de mon état de profonde faiblesse et de mélancolie oppressive, après dix jours d'une insomnie presque continue et malgré l'abstinence convenable. D'abord forcé de suspendre tous mes travaux propres, et ensuite tous mes devoirs journaliers, je serai aussi obligé demain de manquer, pour la première fois depuis quinze ans, ma le(:on publique du Dimanche. En outre, me voilà, depuis deux jouis, contraint de rester au lit, et je ne sais jusques à quand, quoique d'ailleurs je ne souffre pas, et ([ue je ne courre aucun danger.

Comme la vraie source du mal vous est bien connue, vous ne me taxerez pas d'imprudence pour n'avoir pas encore mandé mon médecin. Tant que ma résignation et mon régime empêcheront la fièvre et l'irritation digestive, mon état, trop peu caractérisé à ses yeux, ne comporterait pas son utile intervention. Si la maladie reste purement nerveuse, elle n'admet d'autre spécifique véritable que mon inépuisable patience. J'y suis assisté d'ailleurs par la pensée croissante du bonheur pur que me promet, pour toujours, notre innocente affection, quand elle sera devenue aussi vertueuse en moi qu'elle l'est déjà naturellement chez vous.

L'indispensable transformation que vous avez dû prescrire à mes sentiments est beaucoup plus douloureuse que vous ne pouvez l'imaginer. Mais elle n'en sera que plus méritoire, et je travaille loyalement à l'accomplir, ayant reconnu maintenant combien elle importe à votre bonheui- et au mien. L'actif sentiment de la perfection morale, un moment altéré chez moi par une charmante passion, vient enfin d'être dignement réveillé, et même avec un surcroît d'énergie, par la touchante éloquence énianée de votre mélancolique situation, dans votre admirable lettre de Mercredi matin. Je sens aujourd'hui que ce grave combat se terminera bientôt à mon honneui- et à notre profit, de manière à pei-meltre

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la réalisation graduelle des douces espérances que vous attachiez d'abord à cette vertueuse intimité, et qu'un instant d'égarement m'exposait à vous faire perdre.

Au reste, ma noble amie, la maladie nerveuse résultée de cette lutte morale doit elle-même, à son tour, en faciliter et accélérer l'heureuse issue, (lar. chez les bons naturels, rien ne dispose tant à épurei' nos allections que les phases de faiblesse physique, pendant lesquelles nos plus grossières impulsions s'amortissentspontanément, tandis que nos plus belles s'e.valtent.

Adieu, ma chère Dame, croyez-moi désormais, pour toujours.

Votre digne ami,

Ate COMTE.

Si cette maladie se compliquait, sachez que j'ai le double avantage de posséder un excellent médecin, depuis longtemps investi de ma confiance, et aussi, ce qui n'est certes ni moins rare ni moins précieux, une parfaite domestique, dont l'actif dévouement m'est prouvé.

tiu:izii:mI' lettiu:

Mercredi matin 28 Mai 1845 (9 1).).

Grâces à mes précautions soutenues, et sans aucune intervention médicale, mais surtout grâces au calme inexprimable que procure tout juste triomphe du devoir sur le penchant, mon état est maintenant assez amélioré pour que je compte reprendre mes fonctions journalières après-demain Vendredi. En ce cas, je ne manquerai pas de venir, le même soir, vous revoir chez vos dignes parents.

Quoique vous n'ayez pas encore répondu à ma lettre de Samedi 24, j'espère qu'elle a déjà un peu dissipé les justes inquiétudes qu'ont dû vous inspirer mes premiers vo^ux indiscrets ; car elle vous indique ma ferme résolution de respecter

désormais les vertueuses limites que vous avez été forcée de me rappeler, quand ma pensée avait osé les franchir un moment. Outre votre connaissance générale de ma loyauté, cette même impossibilité de rien dissimuler qui m'avait involontairement conduit à vous alarmer doit aujourd'hui vous garantir spécialement la sincérité de mon repentir, et refficacité d'un combat, aussi noble que douloureux, maintenant près de finir à mon honneur.

Je viens donc d'achever, et sans vous avoir nullement vue, cette courte crise initiale où la même semaine a vu ma plume commettre et répaier un tort grave, dont il me restera désormais à vous faire perdre le défiant souvenir. La grossièreté de mon sexe m'imposait, sans doute, cette orageuse transition pour aboutir au pur état d'une véritable amitié, que la délicatesse féminine vous permettait d'atteindre directement sans aucun tel préambule. Vous avez dû, comme tout le monde, remarquer en moi cette exception frappante, encore plus relative au cœur qu'à l'esprit, et toutefois étrange sans être unique, qui me fait conserver, dans ma pleine maturité physique, toute la verdeur et l'impétuosité de la jeunesse, avec tous les avantages de sa spontanéité, mais aussi avec tous les inconvénients de son inexpérience. Tel est, sans doute. Madame, le premier fondement, peut-être même à votre insu, de votre sage indulgence pour mes récentes folies. Mais vous ne pouviez savoir que ce cœur si expansif devait être d'autant plus sensible qu'il n'avait jamais pu jusqu'ici s'ouvrir convenablement. 11 était si peu vraisemblable que vous rencontriez là l'unique sentiment, à la fois pur et profond, que j'aie encore éprouvé! Et pourtant, rien n'est plus vrai : car, mon fatal mariage ne résulta point, au fond, d'une véritable passion ; il fut surtout déterminé par une générosité irrélléchie, en retour d'une confiance qui paraissait extrême. Que cet aveu sincère, en accusant davantage l'inconsidération de ma jeunesse, m'obtienne aujourd'hui un surcroît spécial de pardon pour mes premiers torts involontaires envers vous ! Dans votre entière ignoiance d'un état aussi exceptionnel, combien devaient être profondes l'estime et la confiance que j'avais eu d'abord le bonheur de vous inspirer, pour avoir pu lésister sans altération

à un tel choc, qui leur eut porté, peut-être, une atteinte irréparable auprès de toute femme moins clairvoyante ou moins pure ! Car, je ne sais ici. Madame, ce que je dois le plus admirer ou de la merveilleuse sagacité de vos appréciations ou de l'exquise impartialité de vos décisions.

Avantquedevous revoir, j'éprouve aujourd'hui le besoin de vous témoigner directement le respect et la reconnaissance dont je suis à jamais pénétré pour l'ensemble de votre admirable conduite dans cette crise dilficile. où, votre raison a toujours été au niveau de votre délicatesse, et où votre suave bonté n'a point altéré votre juste fermeté. Combien votre sagesse pratique s'y est montrée supéiieure. malgré le contraste de nos âges, à ma vaine prééminence philosophique ! Il est vrai que j'étais ici seul passionné, ce qui explique, en partie, mon infériorité spéciale. Si donc vous pensiez d'abord que je ne vous connaissais pas, j'espère que désormais vous ne conserverez plus aucun doute à cet égard. Car, ce qui vient de se passer constitue certainement l'une de ces phases rapides, mais décisives, où toute une nature morale se déroule mieux en quekjues jours que pendant le long cours de plusieurs années vulgaires ; ce qui les rend d'ailleurs éminemment propres à l'art dramatique, même quand tout y consiste, comme ici, en simples entretiens. Vous devez être maintenant assurée que je vous connais au moins autant que vous me connaissez. Toute admirable que vient d'être votre conduite, elle ne m'a, au fond, nullement surpris ; car je l'ai trouvée essentiellement conforme à ce que j'attendais de vous.

Il m'importe tellement, Madame, de ne pouvoir être taxé d'aucune légèreté dans le principal événement du reste de ma vie privée, que vous ne sauriez blâmer mon insistance spéciale à rectifier la seule erreur accessoire où vous ayez été entraînée, quand vous avez cru que je m'attachais sans vous connaître. Quoique cette erreur soit ici trop naturelle pour n'être pas fort excusable, elle est pourtant en contradiction directe avec notre commun projet d'amitié : car, tout le monde sait que l'amitié, encore plus que l'amour, exige surtout une profonde estime préalable, laquelle suppose une juste appréciation antérieure. Lorsque votre indulgente sagesse m'aura spontanément rendu cette

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précieuse autorisation générale de visites personnelles dont ma témérité passagère vous a justement déterminé à suspendre l'usage avant que j'en eusse une seule fois profité, nous pourrons reprendre cet intéressant sujet, à moins que votre amicale discipline ne crût devoir le reléguer parmi les causeries embarrassantes : je vous ferai alors comprendre en quoi et comment je vous connaissais bien davantage que vous ne pouvez le supposer, longtemps avant cette crise caractéristique. Quoique je vous aie, sans doute, beaucoup plus devinée jusqu'ici qu'observée, les renseignements spéciaux ne m'ont pas plus manqué pour vous juger que les principes généraux. II me suffit aujourd'hui de vous rappeler un seul trait décisif, cette admirable résistance, si conforme à mon propre caractère, par laquelle vous avez repoussé une douce aisance dignement acquise, quand il fallait l'acheter au prix d'une dépendance personnelle qui, chez les âmes de notre trempe, ne saurait, en effet, jamais être pleinement honorable, de quelque vaine décoration qu'on l'entoure. Pensez-vous, ma noble Dame, qu'un vrai connaisseur ait besoin de beaucoup de documents semblables pour démêler une éminente organisation morale? Ah ! qui donc a pu posséder un tel

trésor, et ne savoir pas l'apprécier ?

En attendant. Madame, l'heureuse soirée d'après-demain, je me plais à prolonger ce naïf épanchement, doux privilège de l'amitié, et qui pourra d'ailleurs constater spontanément la réalité actuelle de la vertueuse transformation que vous avez justement imposée aux éternels sentiments, désormais assez épurés, de

Votre véritable ami,

ATE COMTE

QUATORZIKME LETTRE

Jeudi 29 Mai 1845.

J'ai été heureuse d'apprendre votre rétablissement, Monsieur ; et je le serai aussi de vous revoir, si vous consentez, comme je le désire, à mettre tout à fait à l'index les causeries embarrassantes. Je me reprocherais toute ma vie de porter le trouble dans un cœur sensible ; ne parlons donc que de nos tètes, et tâchons d'y mettre le plus de gaieté que nous pouirons. Je reçois votre encens avec l'humilité qui me convient. Je n'ai encore rencontré la perfection ni chez les autres ni chez moi. Il y a de gros ulcères au fond de ciiaque sac humain ; le tout est de savoir les cacher.

Je vous souhaite bien sincèrement tout le bonheur que vous méritez, Monsieur. Je voudrais vous voir dominer tous ceux qui ont tenté et qui tentent de vous nuire. Vous portez en vous les plus belles armes, ne vous retirez pas du combat.

Adieu, Monsieur, recevez l'assurance de mes alïectueux sentiments.

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