SEIZIÈME LETTRE
Jeudi matin 5 Juin 1845.
Vous m'avez donné un témoignage de votre estime, Monsieur Comte : puissiez-vous en trouver un de la mienne dans ce que je vais vous dire de moi.
Je n'aurais pas cru qu'il fût possible de rien ajouter à ce que j'ai souiîert depuis longtemps ; mais je viens de voir qu'on peut ressentir le contre-coup des doideurs des autres en même temps qu'on subit les siennes. Mon ccpurest comme mutilé; et, quand je vous ai dit que je me demandais chaque soir si j'aurais le courage de passer le lendemain en ce monde, c'est vrai à la lettre. Au nom de l'intérêt que je vous porte, je vous en prie, travaillez à surmonter un penchant qui vous rendra malheureux. Un amour sans espérance tue le corps et l'âme ; il vous fauche comme un brin d'herbe. Il y a deux ans que j'aime un homme de qui je suis séparée par un double obstacle. En vain j'ai essayé de métamorphoser ce sentiment funeste en maternité, en tendresse de sœur, en dévouement, il m'a dévorée sous toutes les formes. Il n'y a que quand j"ai eu le courage de m'éloigner que j'ai pu commencer à vivre. Aujourd'hui, il me faut du calme et de l'activité tout à la fois. J'emploie mon peu de forces à un travail qui peut m'être de quelque utilité pour la suite ; je ne veux penser qu'à cela maintenant. Conservez-moi votre amitié, et croyez que j'apprécie votre cœur tout ce qu'il vaut. Le mien est comme flétri ; il faut qu'il se retrempe aux sources de la résignation et de la solitude. Je désire que vous ne veniez pas me voir chez moi : épargnons-nous les
émotions Tun à Tautre ; elles ne peuvent que nous être funestes. Explorez toutes vos armes d'homme pour cette lutte. Monsieur Comte ; une femme n'a que son cœur pour combattre, et elle n'en est pas moins tenue au succès.
Si, comme j'aime cà le penser, vous m'avez comprise et appréciée, vous trouverez dans mes tristes confidences une preuve sincère d'intérêt et d'estime : il y a des transactions consacrées qui sont à mes yeux des mystères impénétrables ; je mourrai dans mon ignorance sous ce rapport.
Adieu, Monsieur, je vous tends bien sincèrement la main, et je vous aime affectueusement.