‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 39 sur 112 · C. DE VAUX · texte numérisé non relu

C. DE VAUX

DIV-SEPTIÈME LETTllE

Vendredi malin 6 Juin 1845 (9 b.).

J'aurai le courage. Madame, de vous remercier cordialement pour votre douloureuse confidence, et de vous témoigner avec sincérité combien votre admirable lettre d'hier confirme ma haute opinion de votr-e rare noblesse morale. Sans doute, il eût été encore préférable que cette irrévocable déclaration eût aussitôt suivi la fatale explosion de mes malheureux sentiments, qui dès lors n'auraient pu s'enraciner aussi profondément. Mais pourraisje blâmer ce retard de quinze à vingt jours, quand je pense au violent effort qu'a dû vous imposer un tel aveu, que la vivacité même de mes émotions pouvait d'ailleurs vous faire craiiidie de trop hâter? Quoi ((u'il en soit, le remède, j'espèi-e. vient encore à temps pour prévenir un cours d'affection. (|ui pouvait,;» mon insu, finir paitout compromettre en moi, tout jiis(|u'à ma raison. Croyez donc que, comme vous l'avez attendu, je verrai toujours une grande preuve d'estime et d'attachement dans cette cruelle, mais iiulis pensaltle opéiation, qui, j'espère, sera efficace, .le n'y puis répondre aujouid'hui (jue par \ine é(|ui\alenl(' franchise.

La seule inégalité de nos Ages suffisait à un fiomme aussi peu avantageux que moi pour m'interdiie d'aspirer à votre tendresse. Mais je me contentais de croire votre cœur vraiment libre, quoiqu'il me parût décidé à rester toujours tel. Aussi, en travaillant très loyalement, depuis quinze jours, à restreindre mes sentiments aux limites que vous pouviez agréer, je ne me croyais obligé que de les concentrer et d'en comprimer l'explosion en me réservant secrètement leur liiire essor ultérieur, s'il pouvait un jour cesser de vous déplaire. Il s'agit désormais de beaucoup plus, fiélas ! Pour vous et pour moi, je dois éteindre de toutes mes forces, dès son énergique début, le seul véritable amour que j'aie jamais ressenti ; et certes, après cette cruelle épreuve, vous concevez avec quelle sollicitude je fuirai maintenant toute semblable atteinte! Car, vous du moins, vous aviez apprécié mon ca^ur, et pas seulement mon esprit.

En vous indiquant iiaïvemiMit avant hiei- l'innocent artifice par lequel mes précieux chants italiens procurent à mes diverses émotions solitaires une salutaire expansion, je ne comptais guère être si tôt réduit au plus douloureux d'entre eux, etsurtout à cet air si navrant des l'iirilahts, d'une vérité et d'une simplicité admirable, O niii;/iii il mio ftilo. o nin;/i(i il mio cor! Ah! personne, pas même peut-être son mélancolique auteur, n'aura jamais chanté comme moi ce qui convient si bien à ma triste

situation définitive

Néanmoins, Madame, quelque profonds que soient mes regrets, je ne saurais vous rien reprocher, et la rare noblesse de votre procédé vous assure à jamais une amitié (|ue vous semblez déjà apprécier dignement. Elle n'aurait pu sérieusement succéder à l'amour, si vous aviez accepté d'autres vœux après avoir dédaigné les miens, ou si votre cœur n'eût été deviné que par mes propres observations ultérieures. Mais, au contraire, votre affectueuse loyauté, surmontant une répugnance trop naturelle, se hâte de me livrer une confidence décisive, sans que je l'eusse aucunement provoquée ; d'ailleurs, l'évidente priorité de vos préoccupations personnelles m'épargne même les tourments de la préférence, en ne me laissant à déplorer que ma tiiste fatalité ! Croyez donc. Madame, que je parviendrai vraiment à me vaincre,

ou \)\[\{o[ à me Uansl'oimer i*adicalement ; car, je ne renonce pas plus que vous à une aussi précieuse amitié, dont vous ne cessez pas d'être digne pour m'avoir dévoilé toute l'étendue de votre fiialheur. Ma chère philosopiiie, qui ne se perd point en vaines paroles, peut aussi bien inspirer, suivant les cas, la résignation que l'aclivité ; elle saura me pi-éserver de toute folle lutte contre des obstacles évidemment insurmonlables. Quel(|ue rude que soit cette épreuve, vous reconnaîtrez, j'espère, que je l'auiai dignement subie.

Vous avez dû apprendre de votre frère, et d'ailleurs je l'ai moi-même noblement déclaré au public en terminant, il y a trois ans, mon ouvrage fondamental, à quel terrible degré le fatal concours des émotions morales avec les elïorts intellectuels, porta jadis mon trouble cérébral : oui, j'aurai le courage de vous le répéter, j'ai été fou pendant la majeure partie de l'année \H26, à l'âge de 2H ans. Comme la i)lénilu(le de votre confiance doit piovoquer la mienne, je compléterai cette indication par un aveu que je n'ai jamais livré à mes plus intimes amis : durant la convalescence de cette horrible maladie, je fus malgré moi retiré de la

Seine!! Mais le calme même de cette eirtière franchise

directe doit dissiper les inquiétudes que pourrait aujourd'hui vous inspirer ce que vous savez de mon passé. Sans doute, la crise où je suis plongé depuis trois semaines a dû s'aggraver, à mes yeux, par le sentiment involontaire de ses analogies réelles avec cet alïreux épisode. Toutefois, nul ne sait mieux que moi combien les deux cas dilîèrent d'intensité: la sollicitude continue <|u'a dû m'inspirer un tel souvenir constitue d'ailleurs une garantie sulfisante contre un retour incompatible avec cette prévision, quand même ma maturité actuelle en permettrait la possibilité.

Cette triste indication spéciale achèvera, j'espère, de rassuieivotre amitié sur les suites, même éventuelles, de. la cruelle secousse (|ue nous avez dû m'imprimer. Je vais de iKuneau, comme en tant d'autres cas antérieurs, chercher dans ma vie pnbli(iuela noble quoi(iue impaifaite compensation des malheurs iiiiiiitM-ités de ma vie {»ri\é('. Puisse l'Humanité pi-ofi(er de cet inévitable sacrifice extrême ! Je dois désormais redoubler d'amour

pour elle. Le passé m'apprend certes qu'elle ne fut jamais ingrate : mais hélas ! elle ne me rendra sa sainte affection éternelle que longtemps après que j'aurai cessé de pouvoir goûter cette inelTable consolation, dont il n'est donné à personne de jouir autrement que par une idéale anticipation.

Votre repos m'important au moins autant que le mien, je respecterai, Madame, votre désir naturel d'éviter provisoirement toute libre entrevue directe. Quoique je ne reconnaisse pas autant que vous la sagesse actuelle de cette précaution, une juste susceptibilité m'interdit d'ailleurs maintenant de me présenter chez vous jusqu'à ce que vous m'y ayez spontanément invité. Mais n'oubliez pas, je voiis prie, au nom de notre amitié finale, que rien n'a autant de pouvoir sur moi que la confiance : si cette mesure se prolongeait trop, elle deviendrait certainement plus injurieuse que prudente. Pendant cette transition, je me propose de passer, chez vos excellents parents, toutes mes soirées disponibles du Mercredi et du Vendredi, aussi souvent que je le pourrai sans risquer de me rendre importun à une digne famille, où il me serait si doux de m'incorporer à un titre quelconque, pour suppléer à ce qui m'a toujours manqué sous ce rapport. J'espère que, dans un tel milieu, vous ne fuirez pas ma présence; et votre aspect facilitera, je le sens, ma pénible transformation.

En attendant que nous puissions reprendre sans danger des entretiens plus satisfaisants, permettez-moi, Clotilde (si j'ai dignement conquis Lundi cette douce appellation, en tant que fraternelle et paternelle à la fois), de commencer dès ce jour le pur office d'un véritable ami en achevant cette douloureuse lettre par quelques indications, profondément affectueuses quoique nécessairement austères, sur votre prochaine existence littéraire. A tous autres égards, je serais votre frère aîné : mais sous cet aspect spécial, je puis et je dois devenir votre père spirituel, comme je l'ai été de votre noble frère. Ne m'empêchez pas de travailler à votre perfectionnement, puisque c'est désormais ma seule manière de m'occuper de votre bonheur, qui me sera toujours si cher, à quelque degré et sous quelque forme que j'y puisse concourir.

L'imperfection naturelle de voire première ébauche ne m'a point empêché d'y démêler le germe évident d'un vrai talent littéraire.

dont j'ai acquis ensuite des preuves si décisives dans ces admirables lettres qui me coûtent tant. En demandant aussi à la vie publique une noble diversion aux douleurs de la vie privée, gardezvous, Clotilde. de développer votre talent aux dépens de la justesse de vos idées et de la pureté de vos sentiments, double attribut qui vous distingue encore bien davantage de toute cette race bleue. Sachez toujours éviter de laisser dégénérer en un simple métier ce qui ne devrait émaner que d'une inspiration spontanée ; puissiez-vous ne vous mêler jamais à l'étrange et dangereux tourbillon qui va peut-être vous entourer ! Par-dessus tout, ma chère amie, je vous recommande les vrais principes sociaux : laissez à la tourbe écr-ivante la trop facile démolition passagère d'une frêle morale publique au seul profit de quelques affections privées. Je ne prétends pas m'ériger en type : mais je peux me citer en exemple de la possibilité de mes prescriptions générales. Si, comme je le présume, je vous dévoile un jour toute ma vie, vous saurez à quel point j'ai été généreux et comment on l'a reconnu : vous sentirez alors que nul n'aurait autant que moi le droit de désirer personnellement le divorce ; vous savez pourtant que nul n'a, de nos jours, plus énergiquement r-éprouvé cette désastreuse aberration. L'Humanité est en gr-and travail de régénér-ation totale : ayez la noble ambition de l'y seconder dignement, au lieu de l'y tr-oubler aveuglénrent. Il y aurait maintenant plus d'honneur, et d'ailleurs plus de gloir-e littérair-e, à fortifier les vraies notions fondamentales de l'ordre domestique qu'à se joindre, même avec talent, à la foule déjà si vulgaire des émeutières, insensées ou coupables, contre les bases élémentair-es de la sociabililé humaine. N'écrivez jamais, sans doute, que suivant vos convictions: nrais défiez-vous de la séduction trop naturelle (|ui dispose aujourd'hui à prendie de simples penchants personnels pour de véritables convictions sociales, qui doivent être si rares, surtout chez votre sexe, en nos temps d'anarchie mentale et mo raie. Votre bonheur n'est pas moins intéressé que votre honneur à éviter celte fatale illusion, (|ue je vous signale à temps.

Adieu, ma noble sœur : j'accepte sincèrement la main que vous me tendez. Espérons tous deux une meilleuie situation mutuelle, que je vais m'effoicer de préparer avec un courage digne de Ta mi

cale sérénité que vous me laissez encore entrevoir au bout de tant d'orages.

Tout à vous

A" COMTE

Dl\-liyjTlh:ME LETTRE

Lundi Î3 Juin 18'tô (midi).

Je ne puis résister, ma chère amie, au besoin de vous remercier immédiatement pour les douces larmes que vient de me l'aire ver ser la cbarmante luiuvelie dont je vous ai reproché de ne m'avoir pas fiialifié avant le pul)lic. [.es sentiments et les idées m'en ont paru également dignes de vous, sans me laisser même apercevoir les fautes typographiques qui vous choquaient tant Vendredi. Il m'est bien doux, je vous l'assure, de pouvoir, à tous égards, vous féliciter aussi sincèrement d'un tel début. Sans me faire regretter les alîectueux conseils de ma dernière lettre sur l'ensemble de votre existence littéraire, ce premier travail m'indique combien vos propres dispositions s'accordent spontanément avec les vœux de mon amitié, surtout quant à votre scrupuleux respect continu des vrais principes sociaux.

Vous commencez à connaître assez Tespiit toujours sagement relatif de ma philosophie, et la répugnance radicale du positivisme à toute règle strictement absolue, pour sentir déjà que, malgré ma réprobation raisonnée du divorce, je ne saurais étendre nullement l'indissolubilité régulière du mariage jusqu'au cas extrême que vous avez si bien caractérisé, et envers lequel le principe catholique, au temps de son plein ascendant social, c'està-dire pendant le moyen âge, avait lui-même consacré une réserve spéciale. C'est ainsi que. dans un autre ordre de relations, l'indispensable précepte de respecter constamment la vérité n'empêche aucunement la saine morale d'excuser, ou même de louer, par exception, certains mensonges déterminés.

Dans toutes ces anomalies, la morale positive se montrera spécialement supéiieuie à la morale théologiqiie, en ce que sa nature relative lui permettra de mieux s'adapter à ces modifications exceptionnelles, sans altérer néanmoins la juste rigidité de ses règles habituelles. Si vous connaissez, comme je le présume, l'admirable l^rison d'Edimboiinj de AYalter Scott, vous y aurez noté comment le poète a heureusement apprécié la fatale impossibilité où se trouvait placée Jeannie Deans. par le caractère purement religieux de ses convictions morales, de faire, sans s'exposer elle-même à une démoralisation totale, la fausse déclaration qui eût aussitôt préservé sa sœur d'une barbare légalité, tandis qu'une éducation raisonnable aurait autorisé ce pieux mensonge, tout en laissant intacte l'habitude de la vérité.

Adieu, et encore une fois merci : à après-demain soir.

Tout à vous

ate comte.

DIX-NELVIÈME LETTRE

Lundi soir 23 Juin 1845.

J'allais prendre la plume pour vous faire part de tous mes petits bonheurs, quand j'ai reçu votre aimable lettre. Monsieur. Le yaliotial m'a fait une jolie offrande en retour de l'infortunée Lucie; et j'espère que son frère cadet recevra le même accueil. C'est un double plaisir pour moi de réussir, car mes parents ne sont pas riches et sont bien bons.

Je vous remercie donc sincèrement de vous être associé de cœur à ma joie. Monsieur Comte. Le .\alional m'a beaucoup blâmée d'avoir traité si rapidement le giand sujet en question : mais j'ai voulu aller selon mes petites forces ; l'habitude me viendra en aide pour la suite.

A Mercredi, comme vous dites. Monsieur; j'aime à espérer que vous vous portez bien maintenant, et que vous êtes aussi iieureux

qu'on peut l'être en ce pauvre monde (soit dit sans préjudice à la philosophie).

Recevez l'assurance de mes meilleurs sentiments.

Clotilde dk y.

VINGTIÈME LETTllE

Mercredi malin 25 Juin 1845.

Nous voilà arrivés au terrible moment, Monsieur. Ma belle-sœur est en souffrance depuis hier au soir cincj heures; le médecin craint que cela ne soit pas encore fini ce matin. Nous ne voudrions donc pas risquer que vous nous trouviez tous en l'air ce soir. Il faut espérer que nous serons un de plus Vendredi, et que vous voudrez bien nous en faire votre compliment.

Veuillez recevoir la nouvelle et invariable assurance de tous nos bons sentiments.

Page 1