‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 40 sur 112 · VINGT-ET-UNIEME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-ET-UNIEME LETTRE

Mercredi soir 25 Juin 1845 (6 h.).

Dans une si grande crise, qui doit tant vous détourner d'écrire, je suis très touché, ma chère amie, de votre empressement à m'annoncer ce que j'attendais avec un espoir mêlé d'anxiété. Pour avoir des nouvelles sans vous déranger davantage, j'envoie ma bonne recueillir, comme elle en ^st très capable, d'exactes informations sur- l'état de l'intéressante mère, prém^urément exposée à une terrible épreuve, dont son excellent époux et toute une digne famille attendent péniblement l'issue. Aucun mélange

d'ameitunie ne m'einpècheia, j'espère, de répéter bientôt les douces paioles évangéliques : Un enfant nous est né à tous.

Le saint engagement que j'ai accepté, et où je suis si heureux de votre association, se fait déjà sentir en moi. Tous deux dépourvus de postérité, nous ne saurions, avec des cœurs comme les nôtres, voir une formalité vulgaire dans cette sorte de paternité volontaire, dont je me sens prêt à remplir tous les touchants devoirs, quelque extension qu'ils puissent jamais acquérir. Si déjà la parenté vous y invite spécialement, j'y suis moi-même poussé, non moins fortement peut-être, par le besoin des émotions domestiques, qui. depuis trop longtemps, me manquent à la fols de tous les côtés ; tandis que vous, du moins, au milieu de vos profondes afflictions, vous avez heureusement trouvé toujours l'inappréciable consolation que procure une excellente famille. Embrassezdonc cordialement, en mon nom, notre commun pupille, aussitôt que vous le verrez.

Les qualités éprouvées de ma bonne me font penser qu'elle pourrait utilement vous seconder tous en un tel moment, où vous n'avez sous la main qu'une novice. Je n'hésite donc pas à vous prier tous de disposer d'elle, à toute heure du jour et de la nuit, comme si elle était directement à votre service ; gardez-la, si vous le jugez à propos, dès ce soir même. Sophie, que j'avertis de cette mission, s'y prêtera très volontiers, non seulement par dévouement pour moi, mais aussi d'après la sympathie immédiate que doit inspirer une pareille situation à toute digne mère de famille, surtout envers des personnes qu'elle est déjà habituée à respecter.

Si vous ne la retenez pas ce soir, je vous la renverrai demain avec la même intention, et pour obtenir de nouveaux renseignements sur un cas où mon cœur est tant intéressé. Votre tout dévoué ami à tous

ATB COMTE

En cas de fils, je vous rappelle que je me suis arrêté aux prénoms Paul — Auguste — Charles : à vous l'initiative en cas de fille.

P. S. Malgré l'urgence et la giavité du ras, je ne puis ni'abstenir de vous témoigner une nouvelle leconnaissance pour votre louchante hicu\ dont la seconde lecture m'a, ce matin, encore plus ému que ne l'avait fait, avant-hier, la piemière. Je me réserve de vous exprimer, en temps opportun, les félicitations spéciales que méiite la phrase vraiment admirable où vous avez si dignement caractérisé la vraie condition sociale des femmes, suivant le principe philosophique que mon ouvrage avait établi à votre insu, quoique je n'eusse pas eu l'occasion de le manifester aussi nettement, (les idées et ces sentiments me font reconnaître avec délices combien vons êtes à jamais prései'vée, ma noble amie, des funestes aberrations (|ue l'anarchie actuelle emprunte à la vieille métaphysique grecque sur ce sujet fondamental.

En cas que vous puissiez vous distiaire, je remets à Sophie les quatre volumes que j'aurais eu le plaisir de vous appoiter ce soir : le tome I'' de (iall est destiné à votre excellente mère.

VINGT-DEIXIÈME LETTRE

Jeudi malin 3 Juillet 18i5 (G h.).

Je n'ai pu. ma chère amie, trouver hier soir, même pendant notre charmante piomenade, l'occasion de vous indiquer convenablement la nouvelle impression que m"a profondément produite une troisième lecture de voire admirable Lucie. C est seulement alors que j'ai conçu une douloureuse idée, qui peut-être aurait dû surgir plus tôt, et dont je dois aujourd'hui vous faire part. Quoique plusieurs circonstances principales de votre touchant récit ne puissent point, évidemment, s'appliquer à vous-même, je crains pourtant que l'immense malheur domestique de Lucie ne désigne essentiellement la fatale situation de Clotilde. S'il en est ainsi, je désire, par ma démarche actuelle, vous épargner le pénible aveu direct d'un cas sur lequel notre amitié ne saurait néanmoins souffrir aucune grave incertitude : votre simple silence me suthra

même pour confnniei' ma tiiste conjecture, si vous répugnez à tout autre mode plus explicite. Dans cette supposition trop vraisemblable, soyez bien assurée, ma digne amie, de ne m'avoir nullement choqué en gardant jusqu'ici envers moi. à cet égard, une réserve aussi naturelle. Quand vous m'avez librement honoré d'une intime révélation, encore plus ditïicile en tant que plus personnelle, vous avez dissipé d'avance toute tendance à expliquer votre discrétion actuelle par une insuffisante confiance.

Ce qui maintenant importe surtout à mon cœur, en cas que j'aie trop bien deviné, c'est de vous convaincre spécialement, ma noble amie, que cette douloureuse découverte rend à la fois plus profond et plus pur l'attachement que vous m'avez inspiré, en y joignant désormais l'obligation d'acquitter ma propre part de l'irrécusable dette que toute la société a moralement contractée envers vous. Sans prétendre aucunement à réaliser l'idéal de votre brillant Maurice, j'oserai toujours rivaliser, même avec lui, pour la plénitude et la constance de mon dévouement, devenu d'ailleurs plus méritoire d'après la connaissance que votre émi* nente loyauté m'a spontanément donnée du véritable état présent de votre cœur. Permettez-moi de caractériser aujourd'hui l'ensemble de mes vrais sentiments à l'aide d'une supposition plus admissible, en vous déclarant ici, avec une parfaite sincérité, que, si un jour je redeviens libre, je me sens résolu à ne jamais prendre d'autre épouse que vous, sauf à rester toujours isolé si alors vous ne m'acceptiez pas. ^lon cœur voit doïicfînalement en vous, dans la réalité actuelle, une véritable amie, et, dans mes rêves d'avenir, une digne épouse. Sous l'un ou l'autre aspect, vous me jugerez, j'espère, sufiisamment parvenu à la pureté durable que vous m'avez toujours prescrite, et qui doit maintenant dissiper en vous toute impression antérieure de chagrin ou d'alarme.

Adieu, ma très chève Ijicir : car vous me permettiez peut-être de vous attribuer quelquefois ce doux nom. qui constituera désormais entre nous un résumé si expressif.

Tout à vous pour toujours.

Ate CO.MTE.

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