VINGT-TROISIÈME LETTRE
Jeudi soir 3 Juillet 18'i5.
Cher Monsieur, je voudrais pouvoir répondre d'une manière précise à votre lettre de ce matin. Je l'ai relue plusieurs fois afin de tâcher de pénétrer les sentiments qui vous l'ont dictée. J'y retrouve, comme dans tout ce qui me vient de votre part, les témoignages d'une affection vraie. Mais il m'est absolument impossible de vous comprendre (pardonnez-moi la naïveté de mon aveu). J'ai pour vous une grande estime et un sincère attachement : et, si je me trouvais, d'un jour à l'autre, dans la nécessité de demander un service quelconque, je crois que je tournerais mes regards vers vous avec confiance. J'aurais de même le plus grand plaisir à vous donner des preuves positives de mon intérêt. Mais rien n'est mystérieux dans ma situation, et je n'ai rien de plus à confier que ce que je vous ai dit.
Mon besoin et mon amour de l'indépendance rendent bien peu méritoires les petits sacrifices que notre position de fortune m'Impose. J'en viendrai, je l'espère, à me créer des ressources personnelles; là est toute mon ambition présente et future.
Quant à l'état de mon cœur, permettez-moi de n'y pas penser moi-même. Je serai votre amie toujours, si vous le voulez ; mais je ne serai jamais plus. Considérez-moi comme une femme engagée, et soyez bien convaincu qu'à côté de mes douleurs il y a place pour de grandes affections.
Je vous l'ai dit, dès le commencement de nos relations, je désire que vous ne vous occasionniez ni trouble ni souffrance à mon sujet. Personne plus que moi ne compatit aux tempêtes du cœur: mais elles m'ont brisée, et je suis impuissante devant elles.
Je vous demande en vérité pardon, cher Monsieur, de vous envoyer un tel barbouillage. Les situations fausses ou doubles me sont impossibles : j'ai voulu éclaircir de mon mieux vos doutes sur moi.
Je vous tends la main bien sincèrement; je vous suis tendrement
CORRESPONDANCE. i>7o
dévouée, et j'aurai toujours du plaisir à vous procurer dans nos relations tout le bonheur dont je puis disposer.
A vous de coeur,
Clotilde de V.