VINGT-QUATRIÈME LETTRE
Vendredi soir 4 Juillet 18i5 (3 1).).
J'éprouve, ma chère amie, le besoin de vous remercier immédiatement pour ralîectueuse lettre que je viens de lire plusieurs fois, et qui m'est bien précieuse à divers titres. En apprenant ainsi que votre propre situation n'otîre aucun douloureux mystère analogue à la fatalité domestique que vous avez attribuée à l'admirable Lucie, je ne saurais pourtant regretter les témoignages spéciaux de respectueuse sympathie que ma fausse conjecture m'inspirait hier. Mon erreui', trop naturelle pour n'être pas excusable, m'aura du moins permis de caractériser, sans encourir votre blâme, la profondeur et la pureté de mon éternelle alîection. J'accepte, avec une respectueuse reconnaissance, la sainte amitié dont vous daignez me renouveler la constante assurance, et je sens combien elle importe au bonheur de toute ma vie, malgré votre irrévocable résolution de ne jamais dépasser une douce fraternité. Résigné désormais à me contenter toujours de ce que vous voudrez bien m'accorder, ne craignez plus, chère Clotilde, aucune indiscrète sollicitation. Aurais-je même pu, il y a six mois, espérer, pour aucun temps, cette félicité restreinte? C'est à moi, du reste, à régler mon propre cœur autant que je le pourrai, sans jamais murmurer contre des limites involontaires, qui, comme vous le remarquez très bien, n'interdisent pas de grandes alîections. Il est toujours si doux d'aimer, quels que puissent être le mode et le degré de la réciprocité ! Espérons donc, ma Clotilde, que cette sincère fraternité embellira tout le reste de notre vie privée, en même temps qu'elle perfectionnera, j'en suis certain, l'ensemble
•>7r, TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.
de notre vie publique. Vous ne pourriez imaginer avec quel bonheur je viens de lire le naïf témoignage direct de votre adorable disposition à compter sur mon entier dévouement en toute éventualité qui pourrait comporter mon intervention. Soit qu'il s'agisse jamais de conseils, de démarches, de sacrifices, ou de tous autres services quelconques, je suis heureux et fier que vous me connaissiez assez maintenant pour tourner d'abord vos yeux vers moi, qui me sentirais constamment assez récompensé par votre fraternelle confiance.
Tout à vous pour toujours,
ate comte.
J'envoie cette rapide réponse par mon commissionnaire accoutumé, afin que vous l'ayez lue avant notre douce entrevue de famille.
VINGT-CÏNQIIÈME LETTUE
Samedi matin 19 Juillet IS'iô (6 h.).
Le temps m'a manqué hier soir, ma chère amie, pendant que nous étions seuls, pour vous consulter, comme je le désirais, sur un petit cas personnel, qui mérite bien que je vous demande naïvement un avis sincère.
Maintenant que votre belle-sœur, pleinement rétablie, peut sortir librement, je crains que mes visites régulières ne seiublent bientôt trop fréquentes. Quoique je voie avec satisfaction que votre frère et elle commencent à se confier assez en m(in affection pour ne pas se gêner à cause de moi. ma présence pourrait cependant les retenir quelquefois contre leur gré ; je ne parle pas de votre admirable mère, qui a autant de raison que de bonté. En continuant à venir le Lundi et le Vendredi, peut-être conviendrait-il de m'en abstenir désormais le Mercredi, quelque peine que j'éprouvasse à vous voir moins. Outre ma répugnance générale à mesen-
tir jamais importun, une délicatesse spéciale pourrait ici me ])ics crire cette nouvelle réserve, quand je pense pour qui suitoul je viens aussi souvent. Vous qui le savez si bien, veuillez, je vous prie, avec votre tact ordinaire, heureusement sonder à ce sujet les dispositions réelles de nos excellents amis, afin de me fournir cordialement une précieuse indication, qui dissipera, de manière ou d'autre, mon incertitude personnelle. Adieu, ma très chère Clotilde : à Lundi.
A vous pour toujours,
Ate COMTE.