‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 43 sur 112 · VINGT-SIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-SIXIÈME LETTRE

Samedi 19 Juillet 1845.

Mon très cher Monsieur, cà présent que nous pouvons nous faire ressource l'un à l'autre sans nous tourmenter réciproquement, vous me trouverez toujours prête à vous être agréable. Je ne vous ferai ni phrases ni compliments sur ce que vous me dites de vos visites en rue Pavée. Ma famille vous aime et vous considère beaucoup, et elle en use avec vous comme avec un homme intelligent et bon. Venez donc, comme vous me le dites, le Lundi et le Vendredi ; et moi j'irai vous voir amicalement une fois par semaine, quand je le pourrai. Je réserve mon chez moi pour mon ateliei- ; j'ai refusé plusieurs visites à cause de relîet, et cela vaut mieux. D'ailleurs, j'ai besoin de tout mon temps ici pour faire très peu de chose. Les choses ainsi convenues, vous voyez (|ue vous ne perdrez rien avec moi, puisque vous voulez bien tenir à ma compagnie. J'ai toujours aimé celle des hommes distingués, il y a tout à gagner avec eux.

Adieu, Monsieur et digne ami, recevez l'assurance de mes bons sentiments.

Clotiude dk \'.

VIXGT-SEPÏIÈME LETTRE

DiinanclK' matin 20 Juillet 18i5 (7 b.)-

Comment pourrai-je, ma très chère amie, dignement reconnaître votre charmante réponse, écrite avec un si affectueux empressement ! En renonçant désormais à venir aussi vous voir le Mercredi afin de ne pas gêner d'excellents amis, mon sacrifice était pur et complet : votre généreux attachement veut bien m'en offrir spontanément une compensation inespérée, en me promettant, pour ce jour là, la joie très supérieure de votre chère visite hebdomadaire. Toutefois, quelque précieuse que me soit en ellemême cette adorable résolution, j'y dois indirectement attacher encore plus de prix, en y voyant l'heureux symptôme décisif de l'entière cessation d'un système de défiance, justement inspiré d'abord par mes premières témérités, mais peut-être prolongé ensuite au delà de ce que je méritais. Après avoir parcouru tant de pénibles phases, voilà donc notre pure affection parvenue enfin à son véritable état permanent, où je vois d'ailleurs la pleine consolidation de ma santé renaissante, par cette terminaison tranchée de mes deux mois de crise nerveuse. Une telle issue va, du reste, graduellement déterminer aussi la cessation spontanée des divers usages secondaires qui n'avaient de gravité que comme signes journaliers d'un régime provisoire de précautions systématiques. Par exemple, la plus chère main de votre famille ne sera plus celle qui, seule entre toutes, refuse la mienne, à l'arrivée ou au départ. Quant à l'accès plus important de votre atelier, j'espère que, du moins à titre de confrère, il me sera quelquefois permis, suivant votre concession primitive. Mais, en tenant à voir lever une soupçonneuse interdiction passagère, je reconnais avec vous que l'abord de ce sanctuaire ne pourrait, sans de notables inconvénients, acquérir pour

moi le degré de périodicité que comportera si bien votre délicieux projet.

Adieu, ma Clotilde. mille fois merci ; à demain.

A vous pour toujours,

A" COMTE

VIXGT-JILITIÈME LETTRE

Dimancbe '20 Juillet 1843.

J'avais hier une nouvelle grande et heureuse pour moi à annoncera mes amis : je me faisais un plaisir à part de vous l'apprendre, Monsieur. Aujourd'hui, nous sommes sous le coup d'un cruel événement : le pauvre petit nouveau-né a été mourant depuis minuit. Il est maintenant hors du plus inquiétant de la crise ; mais son estomac ne digère même pas une cuillerée à café de sirop. Le médecin commence à croire qu'il le sauvera. Mais combien de ménagements il va falloir pour faire refonctionner sa pauvre petite machine ! La mère est bien accablée : que Dieu ou les génies la protègent, et la préservent du malheur complet !

Ma nouvelle à moi était plus gaie, et tout le monde ici l'avait alîectueusement accueillie. Le .\nîional m'olîre sa collaboration habituelle. Le feuilleton du Mardi ou Mercredi va être consacré à une revue de tout ce qui s'écrit et se publie sur l'éducation, tant sur l'éducation religieuse que séculière, et sur celle des femmes en particulier. On désire y joindre la critique des romans de femmes, et on me propose de me les fournir pour les éplucher. M. Marrast a mis beaucoup de bonté et d'intérêt dans son olîre. et je désire beaucoup de réussir afin de m'attacher à une souche quelconque. J'ai pensé que je pourrais un peu exploiter votre bonté pour mon début, Monsieur Comte. Vous qui connaissez à merveille les niaiseries et les vices de l'éducation religieuse, vous pourriez peut-être me fournir de bonnes armes. Je ferai mon premier article de souvenir sur les abus des maisons d'éducation.

Je vais mieux d'en hauL mais le bas est toujours tremblant.

Je vous remercie de vos lemeiciements pour une chose que je fais tout naturellement et de bon cœur. Je regrette seulement que vous me parliez de défiance et detout cequiest passé. Je nemesuis jamais défiée d'aucun homme. Une femme inspire toujours à peu près les sentiments qu'elle veut. Si je me réserve ma solitude pour moi seule, c'est parce qu'elle ne me convient qu'un petit nombre d'heures par jour, pendant lesquelles je m'occupe ou je me soigne.

Adieu, cher Monsieur ; je ne sais comment nous serons demain, j'espère pourtant que ce sera mieux.

Je vous assure derechef de mon aiïection.

Clotilde ue V.

viNGT-NEi \\\:\\i: LirniiE

Mardi soir 22 Juillet 1845(5 li.).

Après avoir sincèrement partagé hier votre joie naïve sur l'heureux changement prochain de votre situation matérielle, permettezmoi, chère amie, de vous adresser aujourd'hui quelques aiïectueuses réflexions sur la nature et le caractère du travail hebdomadaire qui doit vous procurer un aussi précieux résultat. C'est surtout par de telles indications générales que je puis vous devenir vraiment utile, sinon immédiatement, du moins pour l'ensemble de votre carrière. Vous savez d'ailleurs qu'elles seront toujours sans préjudice des divers renseignements spéciauxque vous pourriez attendre de moi, et sur lesquels je suis déjà prêta causer avec vous, quand et comme il vous plaira ; quoique vous les connaissiez à beaucoup d'égards, aussi bien ou mieux que moi même, au moins en ce qui concerne votre principale attribution actuelle, l'éducation des femmes.

Puisque vous allez ainsi vous trouver bientôt pourvue d'un véritable métier littéraire, c'est à mon active sollicitude, éclairée par une saine philosophie, qu'il appartient désormais d'empèchei-.

antant qup possiblo. un tel mode (rexistence d'allérer radicalement votre valeur intrinsèque, soit intellectuelle, soit même morale, qu'il faut par-dessus tout s'attacher, non seulement à maintenir intacte, mais aussi à développer dignement. Or, il est trop certain (|ue cette profession exerce souvent aujourd'hui cette désastreuse inlluence, et avec d'autant i)lus de danger que l'aspect en est d'abord plus séduisant. Je ne fais même ainsi qu'une allusion très accessoire au dégoût et à la perte de temps qu'entraînent nécessairement des compilations habituelles, dépourvues de tout attrait sérieux. Mais j'ai surtout en vue l'intime dégénération, non moins morale que mentale, qui résulte presque toujours des habitudes exclusivement critiques propres au journalisme actuel, tendant si communément à développer des dispositions tranchantes et superficielles, déjà trop naturelles dans notre milieu anarchique. et finissant fréquemment par étouller tous les germes essentiels de vraie grandeur. Vous en pouvez observera l'aise un exemple bien frappant chez Marrast lui-même. qui. malgré son éducation trop littéraire, était certainement doué, non d'une puissante énergie cérébrale, mais d'une éminente sagacité, combinée avec une justesse remarquable, et qui pourtant ne laissera aucun nom durable, par suite de cette déplorable asphyxie journalique, qui l'a rendu finalement incapable de tout travail profond et soutenu, seul susceptible néanmoins (Timportants résultats. Ouoique votre piochaine profession permette difficilement d'évifei' un tel tianger, cela est cependant possible, si, après en avoir d'abord bien apprécié l'imminence, vous y appliquez la ferme volonté que compoite l'élévation naturelle de votre caractère, très décidé, sans doute, à ne jamais figurer dans cette foule d'écrivains dont l'activité devient aujourd'hui beaucoup plus nuisible qu'utile à l'évolution générale de l'Humanité. Sans un pareil coi'rectif permanent, ce nouveau mode d'existence serait certainement loin de rester préférable, pour votre essor intellectuel et moral, à tant d'autres ressources régulières qui vous ont justemeid répugné.

La louable bienveillance de M. Marrast me semblerait mieux dirigée, s'il eût accoi-dé à votre raison et à votre talent toute la confiance que méritait votre éminent début ; c'esl-à-diie s'il

s'était borné, sans vous rien prescrire, à vous accorder librement trois ou quatre feuilletons par mois, ou plutôt en s'engageant d'avance à insérer tout ce que vous pourriez produire, bien certain, comme il doit l'être, que vous êtes incapable d'abuser d'un tel crédit, ou même d'en trop user. Au lieu de cette large disposition, il a cru devoir vous tailler la besogne, au moins déjà en général, et plus tard peut-être en particulier, à moins que ces détails ne l'ennuient bientôt, comme on doit l'espérer. Son choix, je vous l'avoue, ne me semble pas heureux. Ce qu'il offre de plus judicieux consiste précisément dans l'office qu'on vous a présenté comme purement accessoire, et que je voudrais bien vous voir, s'il y a lieu, rendre peu à peu principal, la critique habituelle des romans féminins, qui en effet vous siérait à merveille. Vous trouveriez toujours, dans cet heureux cadre, texte ou prétexte à placer incidemment tous vos aperçus sur les divers points intéressants, y compris même l'éducation, sans aucun assujettissement pédantesijue à une responsabilité systématique ; puisque le sujet fondamental de tous ces livres est toujours, comme l'a si bien caractérisé Fielding. l'ensemble de la vraie nature humaine, individuelle et sociale. L'n tel travail hebdomadaire, loin de nuire au développement ultérieur de vos productions personnelles, tendrait certainement, sous une bonne direction, à le faciliter et à le perfectionner, du moins en s'y livrant modérément. Je n'y verrais pour vous d'autre inconvénient habituel que devons trouver ainsi naturellement en butte aux cajoleries et aux animosités de la race bleue. Mais, comme l'élévation de votre caractère et la supériorité de votre intelligence vous placeront ordinairement au-dessus des petites passions critiques qui provoquent surtout cette double calamité, vous pourriez, je crois, éviter aisément, d'après votre vie solitaire, ces deux fléaux qui. quoique opposés, sont également redoutables.

Quant au projet principal, consistant à vous confier une sorte de ministère critique de l'éducation, au moins féminine, je ne puis, réflexion faite, l'approuver sérieusement. Car, si cet office convient aujourd'hui très peu à une dame, je crois, au fond, qu'un homme raisonnable devrait encore le refuser, faute de principes assez arrêtés sur cet immense sujet.

Privé de toute vraie discipline intelleftiielle, le journalisme actuel conduit souvent à aborder étourdiment tous les sujets intéressants, avec aussi peu de discernement qu'il en existe dans la conversation habituelle des gens du monde; c'est-à-dire, sans distinguer presque jamais entre ce qui est vraiment accessible et ce qui est prématuré, ou même chimérique, ni entre ce qui admet déjà l'intervention partielle de la presse quotidienne et ce qui doit encore appartenir plus ou moins longtemps aux élaborations systématiques. Aucun sujet ne comporte mieux une telle remarque que la grande question de l'éducation, certainement trop peu, ou même trop mal élaborée jusqu'ici dans les gros livres, pour être habituellement introduite dans les journaux quelconques, surtout quotidiens.

Considérée quant à sa base, l'éducation constitue toujours, par sa nature, la principale application de tout système général destiné au gouvernement spirituel de l'Humanité. Aucun pareil système ne dominant réellement aujourd'hui, il s'ensuit l'impossibilité de toute éducation régulière, tant que durera ce fatal interrègne. Jusque-là, l'éducation religieuse, quoique excessivement arriérée, restera seule cohérente, malgré sa déplorable influence mentale et la nullité de son action morale, aboutissant bientôt à une active démoralisation pratique aussitôt que l'inévitable contact du monde a ébranlé les frêles fondements d'une foi désormais factice. Ce qu'on appelle l'éducation séculière n'est qu'une sorte de badigeonnage métaphysico-littéraire, nuancé çà et là d'un faible vernis scientifique, appliqué sur ce vieux fond théologique, dont il modifie un peu le caractère intellectuel, mais aux dépens de sa tendance morale. 11 ne pourra donc être sérieusement question de régénérer l'éducation, publique ou privée, que lorsqu'une nouvelle philosophie aura suthsamment établi une vraie systématisation duraiile des conceptions humaines. .Moimême, qui ai voué ma vie à cette (puvre fondamentale, je regaiderais encore comme prématurée aujourd'hui pour moi l'élaboration immédiate de l'éducation. Ouoique ce doive être le sujet propre de l'un des quatre ouvrages promis à la lin de mon giand Iraité, je ne croirai pouvoir l'aborder convenablement qu'après relui qui m'occupe maintenant. Jugez avec quelle déplorable légè-

reté on tente (rinliodiiiie rie (elles discussions dans le domaine actuel du journalisme !

Si vous considérez ensuite l'éducation quant à sa marche gêné raie, toute sa théorie positive repose naturellement sur ce principe fondamental: l'éducation de l'individu, soit spontanée, soit plus ou moins systématique, reproduit nécessairement, dans ses grandes phases successives, l'éducation de l'espèce, aussi bien quant au sentiment que quant aux idées. Or. d'après cette règle incontestable, aucun plan d'éducation complète ne saurait être sagement con(;u tant que l'évolution générale de l'Humanité n'aura pas été suffisamment ramenée à une véritable théorie historique. Vous vo\'ez ainsi oîi cela nous rejette, avant que ces discussions deviennent raisonnablement abordables au journalisme !

Tout bon esprit devant donc regarder aujourd'hui ce sujet capital comme essentiellement prématuré, soit quant au fondement, soit quant au plan, et les grands elforts devant se concentrer maintenant sur la systématisation philosophique qui doit ensuite diriger cette immense élaboration, tout l'attrait actuel se bornerait, sous ce rapport, à une pure critique du présent. Or, cette critique, en tant que dépourvue d'intentions organiques, ou rattachée à de trop vagues pensées de régénération, ce qui revient presque au même, se trouve déjà accomplie, en ce qu'elle olîre d'essentiel, par nos précurseurs voltairiens. Quel attrait trouveriez-vous à louler encore dans ce cercle épuisé, sans toutefois en pouvoir sortii-? Tout ce qu'on peut tentei- déjà de vraiment intéressant à ce sujet consisterait à rattacher l'ensemble de cette critique préalable à une juste appréciation historique de la situation actuelle ; c'est-à-dire à constater en détail ce que je viens d'indiquer en gros, l'impossibilité de constituer aucune éducation sans avoir d'abord établi une vraie philosophie durable, d'où la nécessité de tourner les forces vers ce fondement universel. Mais cette importante connexité pourrait seulement donner lieu à cinq ou six articles essentiels, sans comporter aucune élaboration hebdomadaire. Hors de là, vous revenez forcément au pur négativisme du dernier siècle. Laissez donc, dès que vous le pourrez, toutes ces vaines et ennuyeuses reproductions d'un voltairianisrae

CORRESPONDANCE. îHo

devenu machinal, à l'étrange préceptrice qui pérorait hier devant nous sur l'insipidité de la vie domestique.

Après vous avoir expliqué, ma chère amie, la frivolité intrinsèque de la principale proposition qu'on vous fait, je compte bien pour tant n'avoir produit en vous aucun découragement, tendant à altérer l'heureuse efficacité personnelle qu'elle comporte. En effet, mon ancienne expérience du journalisme me permet de vous apprendre que tous ces projets mal conçus de revues périodiques spéciales y surgissent avec une extrême facilité, mais y sont aussi abandonnés bientôt, quand un commencement d'exécution en a dévoilé l'incohérence ou l'inopportunité. Je ne doute pas que cela n'arrive promptement envers le projet actuel sur l'éducation. Ne vous mettez donc pas en trop grands frais d'aucun genre pour un office qui ne comporte aucune durée sérieuse. Si d'ailleurs il en pouvait admettre, on ne tarderait pas à sentir que, vu la déplorable fécondité de nos plumes féminines, les deux départements qu'on veut vous confier constitueraient une besogne exorbitante pour une seule personne, même très active, et on en viendrait à les séparer, auquel cas je vous conseillerais fort de préférer l'accessoire au principal, en vous tenant à la critique des romans. Marrast a voulu, dans sa juste bienveillance, concentrer sur vous toute la critique féminine du yatioital, qui ne peut guère embrasser, en effet, que les livres d'éducation ou les romans. Son intention a été excellente : mais il s'est gravement mépris dans l'exécution, en ce qui concerne l'éducation. Il dépend heureusement de vous de réparer peu à peu cette erreur sans choquer personne, en tendant graduellement à faire prévaloir l'ofiice iiu'on vous a d'abord présenté comme accessoire. Marrast a trop d'esprit pour ne pas sentir bientôt que cette préférence est très convenable, soit eu égard à la vraie situation actuelle, soit au moins quant à votre propre nature, qui, j'ose l'assurer, répugnera toujours profondément à toute dissertation scolastique.

L'essentiel pour vous, c'était aujourd'hui d'obtenir, sous une forme quelconque, un droit régulier de cité dans ce jouiiial : voilà ce dont mon amitié persiste à se féliciter intimenicnl. nut>l(|U(' mal logée que vous y soyez d'abord, vous saurez bien ensuite vous y faire, sans bruit, un gîte stable qui soit dignement assorti à

i86 TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.

votre tempérament et à vos habitudes. Je désiie que mes cordiales indications pliiiosopliiques puissent vous y servii- en vous disposant, dès le début, à mieux concevoir l'ensemble de votre vraie situation littéraire. Vous savez d'avance que je serai toujours prêt à éclairer ou à développer, dans nos libres causeries, ce que ce rapide premier jet pourrait vous offrir d'obscur ou d'insuffisant. Adieu, ma très chère Clotilde ; à demain.

Tout à vous,

A" COMTE

TKi:NTIh:Mi: LETTRE

MLTcrcdi 30 Juillet I8i5.

Cher Monsieur, je ne pourrai avoir le plaisir de vous faire une petite visite ces jours-ci. Je suis à l'œuvre pour mon article, et j'y mets toutes mes forces et tout mon temps. Les commencements sont toujours le plus ditffcile en toutes choses : mais j'espère qu'ici surtout il n'y a que le premier pas qui coûte. Je veux tâcher de le franchira mon honneur; après cela, j'en reviendrai aux distractions. Agréez ce chiffon comme la preuve de mon souvenir et de ma bonne volonté à vous être agréable. A Vendredi ; j'espère que vous vous portez bien. Adieu, Monsieur et cher ami.

Votre dévouée,

Clotilde de VAUX.

TRENTIMNIKME LETTRE

Jeudi matin 31 Juillet 1845 (7 h.).

Ce n'est pas seulement pour mieux attendre l'heureuse soirée de demain que je m'enpresse, chère amie, de répondre à votre alîectueux billet d'hier. Il m'est parvenu à l'heure ou j'espérais vous voir ; car, sans vous gêner en rien, je présume que, quand votre adorable résolution aura pu acquérir la régularité convenable, je devrai naturellement compter sur vous le Mercredi soir, à moins d'avis spécial. Outre la précieuse compensation d'une visite empêchée, votre amicale attention a donc prévenu les inquiétudes qu'une telle privation m'aurait inspirées sur votre chère santé. A ce double titre, je vous en devais un remerciement particulier. Personne ne peut mieux apprécier que moi les motifs qui vous ont ainsi retenue. Mais j'espère avec vous que ce premier eiïet de vos nouvelles habitudes de travail se dissipera bientôt. Elles vous feront même, je présume, sentir le besoin spécial de cette cordiale diversion, où vos préoccupations littéraires pourraient d'ailleurs suivre librement leur cours spontané, avec ou sans ma fraternelle assistance.

J'avais heureusement adouci d'avance ma privation d'hier, en vous consacrant la majeure partie de la journée. A la vérité, j'avais assisté, le matin, à une intéressante bénédiction nuptiale ; et ce charmant opéra, entièrement nouveau pour moi. avait dû naturellement me disposer davantage à toutes les pures émotions. Mais vous savez bien que je n'ai pas besoin de telles stimulations pour trouver du bonheur à m'occuper spécialement de vous.

Quant à ma santé, dont vous voulez bien me parler expressément, quoique beaucoup meilleure qu'il y a deux mois, elle n'a pas sullisamment recouvré jusqu'ici son véritable état normal, dont je m'étais trop hâté de vous annoncer le plein retour : depuis une dizaine de jours, mon sommeil a même diminué notablement, suitout de deux nuits l'une, et entre aiities celle-ci ; mon estomac, malgré le régime aquatique, ne peut encore supporter impu-

néraent le moindre suicioil ou changement de nouiriture. C'est pourquoi je prolongerai de huit ou dix jours mon repos complet, avant de repiendie le grand travail au(|uel je dois surtout consacrer mes vacances actuelles, qu'il m'importe d'autant plus d'utiliser ainsi, que l'entier rétablissement de ma position ofhcielle lerii sans doute cesser, dès l'an prochain, ce précieux loisir excep tionnel.

Adieu, ma très chère Clotilde ; à demain soir. Votre tout dévoué,

ATE COMTE

Le retour de Sophie m'apporte de meilleuies nouvelles de notre pauvre filleul, qui, j'espère, est enfin hors de danger.

TUENTE-DEl MEME LETTKE

Mardi malin 5 Août 18i5 (midi).

Avant de reprendre enfin la grande composition que je fus forcé, il y a trois mois, d'interrompre dès son début, j'éprouve, ma très chère amie, le besoin d'avoir avec vous une explication définitive sur le vrai caractère général de cette mémorable crise, destinée à exercer une infiuence si fondamentale sur tout le reste de ma vie, tant publique que privée.

Déjà l'intime alîection que j'ai eu le bonheur de concevoir pour vouspeutêtre regardée comme ayant assez subi l'épreuvedu temps, puisqu'elle s'enracina toujours plus profondémentà mesure qu'elle s'épura davantage. Le moment est donc venu de vous faire directement apprécier l'éternelle gratitude que je vous dois à ce titre, et dont vous ne pourriezautrement vous former une juste idée. Sans avoir d'abord satisfait à cette douce obligation générale, je ne saurais dignement commencer une élaboration où le cœur n'aura pas moins de part que l'esprit. En même temps, un tel préambule

doit tendre à mieux développer, en la caractérisant davantage, la salutaire influence permanente que vous êtes ainsi appelée à exercer, fût-ce à votre insu, sur l'ensemble de ce long travail.

Jusqu'ici c'était surtout de ma vie publique qu'avaient dû émaner les consolations propres à me faire supporter l'amertume habituelle de ma vie privée. Voici maintenant arrivée enfin, grâce à vous, l'heureuse réaction par laquelle, au contraire, mes affections personnelles vont directement perfectionner mon activité sociale. Telle est, ma Clotilde, l'importante explication que je dois aujourd'hui vous exposer convenablement une fois pour toutes, en réclamant d'avance, d'une manière spéciale, votre cordiale attention dans une appréciation aussi difficile, qui, tout en m'efîorçant de l'éclaircir autant que possible, ne pourra devenir assez nette qu'après une lecture réitérée.

Dès l'origine de notre liaison, vous savez que je vous signalai expressément cette grande connexité. dont j'éprouvais déjà le sentiment intime quoique encore confus. Mais les circonstances mêmes au milieu desquelles s'accomplissait cette indication initiale devaient vous disposer à n'y voir alors qu'une sorte d'exagération passionnée. Tout au plus, aviez-vous pu y constater une nouvelle confirmation de la célèbre maxime générale de Vauvenargues sur la relation nécessaire de l'essor mental à l'élan moral, (lependant, en consacrant à ma sainte Clolilde une délicieuse matinée, dont les suites m'ont été si précieuses à divers titres, et d'où datera toujours le cours régulier de notre sainte amitié, je vous donnai bientôt une manifestation effective du profond caractère qu'avait spécialement pris en moi cette affinité fondamentale. Néanmoins, un tel exemple ne pouvait que préparer, sans y suppléer, l'explication réfléchie que je tente maintenant, et d'après laquelle, écartant des généralités incontestables mais trop vagues, pour considérer surtout la nature propre de mes travaux, et même la phase actuelle de leur développement total, j'espère vous faire bien comprendre, comme j'en suis profondément convaincu, (jue l'éternelle affection qui semble seulement destinée;» charmer désormais ma vie privée doit aussi améliorer notablement ma vie publitiue. En un mot, l'harmonie fondamentale de ces deux ordres d'existence, qui jamais n'avait pu jusqu'ici s'accomplir chez moi, vient

2i)0 TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.

de se constituer enfin sur des bases durables, pendant cet heureux ti-iniestie exceptionnel où votre scrupuleuse amitié a pu craindre, au conlraire, d'avoir involontairement troublé le cours général de mes travaux : voilà ce dont il m'importe aujourd'hui de vous convaincre, par suite d'une suffisante appréciation sommaire de ma double vie antérieure.

Naturellement voué, presque au sortir de l'enfance, à poursuivre, de toutes mes forces, l'immense régénération sociale profondément annoncée par mes précurseurs révolutionnaires, j'eus l'avantage de sentir suffisamment, de très bonne heure, que cette noble destination de ma vie entière exigeait avant tout une forte préparation scientifique. Après avoir complètement satisfait à cette difficile condition fondamentale, par une longue continuité d'efforts à la fois spontanés et systématiques, je dirigeai aussitôt mes premiers travaux personnels vers la réorganisation spirituelle des sociétés modernes, seule base solide d'une vraie rénovation ultérieure de leur système politique proprement dit. Mais le cours même de cette opération initiale me conduisit bientôt à reconnaître, il y a vingt ans, qu'une telle entreprise sociale resterait nécessairement prématurée tant qu'elle ne reposerait pas d'abord sur une pleine systématisation abstraite de toutes nos conceptions réelles, d'après huiuelle la raison commune serait préalablement soumise à la graduelle initiation mentale que j'avais individuellement subie, et dont j'avais cru jusqu'alors pouvoir ainsi dispenser essentiellement le public. Suivant une telle conviction, je dus donc suspendre, pres(iue à son début, ma grande élaboration politique, pour consacrer la première moitié de ma vie publique à la fondation d'une véritable philosophie, base indispensable de tous les travaux ulté rieurs de rénovation sociale. Ma crise personnelle de 1820, que le fatal concours des peines morales avec les efforts intellectuels rendit épisodiquement si horrible, fut déterminée par l'établissement de cette intime solidarité et me conduisit à la conception générale de cette philosophie nouvelle, directement destinée à imprimer enfin au dix-neuvième siècle un caractère spéculatif convenablement distinct de celui du siècle dernier. Outre les immenses difficultés mentales propres à une telle construction, les soins de ma santé et les divers embarras, intérieurs ou exté-

rieurs, de ma situation individuelle, prolongèrent beaucoup la suffisante exécution, d'abord orale, puis écrite, de cette grande entreprise préalable, qui, comme vous le savez peut-être, n'est réellement achevée que depuis trois ans. Sa terminaison me ramenait dès lors, suivant le plan naturel de l'ensemble de ma vie publique, à reprendre désormais, sur cette large et solide base, mon élaboration primitive de la réorganisation sociale, que j'annonçai aussitôt, en eliet, devoir constituer directement la destination nécessaire de la seconde partie de ma carrière, après un suffisant intervalle, aujourd'hui accompli, de repos et de préparation. Tel devait donc être le cours général de mon évolution philosophique, inévitablement partagée en deux grandes époques, l'une par-dessus tout mentale, où le point de vue social ne domine que comme principale source de la systématisation abstraite, l'autre éminemment sociale, où il s'agit enfin de reconstituer, d'après une saine doctrine préalable, la vie morale de l'Humanité. La réorganisation spirituelle des sociétés modernes, où ma jeunesse avait vu une opération unique, se décompose nécessairement en deux entreprises successives, d'après les deux faces simultanées, mais distinctes de notre existence morale, suivant que l'on considère la systématisation des idées ou celle des sentiments, double préparation indispensable à la systématisation finale des actions humaines. Si j'eusse persisté à systématiser les sentiments avant les idées, mon essor philosophique, contraire à la coordination naturelle, aurait pris inévitablement un caractère vague et même mystique, finalement dangereux, comme tendant à prolonger radicalement l'anarchie actuelle au lieu de la résoudre. Mais, aujourd'hui que la base intellectuelle est dignement posée, je dois directement tourner mes principales forces vers la partie morale de ma grande entreprise. C'est ainsi, chère amie, que je suis enfin parvenu, pendant ces trois mois qui peut-èfre vous semblaient perdus pour mes travaux, à concevoir nettement le caractère qui doit profondément distinguer la seconde moitié de ma vie philosophique. Dans mon ouvrage fondamental, l'esprit de recherche, et même de discussion, devait prévaloir, afin de m'élever graduellement, suivant l'ordre naturel de nos diverses conceptions, au vrai point de vue définitif de la sagesse humaine. .Main-

tenant (|iie j'y suis solidement établi, il ne s'agira plus que de procéder désormais, d'après des principes déjà admis, à une dogmatisation sociale directement destinée surtout à systématiser nos sentiments essentiels. En un mot. je puis maintenant regarder la supériorité intellectuelle du positivisme comme assez constatée, du moins chez tous les esprits d'avant-garde: il me reste donc, dans mon second grand ouvrage, à en constituer aussi la supériorité morale, seule sérieusement contestable aujourd'hui.

Telle est. ma chère Clotilde, l'unique portion qui puisse jamais être convenablement divulguée de l'importante explication que je vous expose maintenant. Déjà mes plus intimes amis ont reçu l'équivalent d'une semblable appréciation, que je communiquerai bientôt à d'autres, et un jour peut-être au public lui-même. Mais l'ensemble de l'explication restera nécessairement réservé toujours pour vous seule, vu l'intime éclaircissement personnel qui en constitue l'indispensable complément. Car, cette sommaire détermination du vrai caractère propre à chacune des deux grandes parties de ma vie publique indique spontanément une disposition corrélative de ma vie privée, qui pourtant ne comporte, au moins de ma part, qu'un simple examen secret.

Au début de ma carrière philosophique, où je poursuivais prématurément une immédiate réorganisation morale, j'ai vivement senti combien l'essor des aiïections tendres importait, non seulement à mon bonheur personnel, mais aussi à la plénitude de mon action sociale, et cette intime persuasion ne contribua pas peu à mon fatal mariage. L'imparfaite satisfaction d'un tel besoin détermina surtout le douloureux caractère de l'orage de 1826, qui, si j'eusse été assez heureux pour trouver alors une Clotilde, ne serait pas devenu, malgré sa gravité propre, plus dangereux que la crise, fort analogue au fond, d'où je sors amélioré à tous égards. Toutefois, la nature, plus intellectuelle que sociale, de mes principaux efforts philosophiques pendant les douze ans environ qui suivirent cet ébranlement décisif, ne dut pas me donner lieu, sauf les pertes de temps et de forces, de déplorer beaucoup, quant à ma vie publique, les tristes lacunes affectives inhérentes à ma malheureuse situation domestique. Mais, depuis trois ans, mon élaboration doit, au contraire, devenir, pour tout

le reste de ma vie, encore plus morale que mentale ; en sorte que les besoins du cœur, toujours restés si énergiques chez moi faute d'avoir jamais été convenablement satisfaits, ont dû bientôt acquérir une irrésistible prépondérance. En même temps, par une précieuse coïncidence, une indispensable séparation, d'autant plus irrévocable de ma part que je ne l'ai nullement provoquée, m'a pleinement affranchi d'une intolérable oppression intérieure, heureusement convertie enfin en une simple charge pécuniaire, dont mon caractère m'empêche de sentir le juste poids réel. A la vérité, les deux premières années de cette nouvelle situation, pendant l'intervalle naturel entre la fin de ma grande élaboration primitive et le début de la suivante, se sont surtout passées à savourer la sorte de félicité négative résultée pour moi de ce calme inespéré succédant à une si longue agitation journalière. C'est seulement depuis un an environ que l'approche de mon second ouvrage essentiel, et le pressentiment graduel de son vrai caractère général, ont dû m'indiquer spécialement l'importance d'un essor personnel des affections douces, suivant les nouvelles exigences d'une élaboration philosophique où le cœur doit désormais avoir encore plus de part que l'esprit : cette stimulation publique a été d'ailleurs en pleine harmonie spontanée avec l'impulsion privée qui. après avoir assez goûté le simple repos, devait naturellement me faire désirer le bonheur et redouter l'isolement. Telle est, ma très chère Clotilde. la double disposition intime qui, à votre insu, m'a rendu si pleinement opportun le naïf développement de notre précieuse amitié à quelques restrictions que puisse l'assujettir l'état préalable de votre propre cœur. Vous devez ainsi concevoir maintenant que je ne cède à aucun entraînement passionné en persistant aujourd'hui, autant qu'il y « trois mois, à considérer ce doux sentiment habituel comme devenu désormais aussi indispensable au perfectionnement de ma vie publique qu'au bonheur de ma vie privée. Pour mieux concevoir la vraie relation générale des deux crises qui circonscrivent la seule partie de mon passé, public ou privé, qui puisse vous intéresser directement, il n'est pas inutile d'y joindre l'indication d'une sorte de crise intermédiaire, à caractère moins prononcé, mais de pareille nature, déterminée, en 1838,

par le passage du préambule purement scientifique de ma grande construction philosophique à l'élément sociologique qui devait la constituer définitivement. Quoique, dans cette seconde et principale moitiédecelongtravail,lepoint devue social dùtrestersurtoutspéculatif, et parsuite ne pût tendre aussi puissamment qu'aujourd'hui à développer en moi les besoins affectifs, cependant cette époque forme réellement une phase remarquable dans une telle histoire intime de ma double existence. Son principal résultat caractéristique a consisté en une vive excitation permanente de mon goût naturel des divers beaux-arts, surtout de la poésie et de la musique, qui reçut alors un notable accroissement habituel. Vous en sentez aussitôt l'affinité spontanée avec une tendance ultérieure vers une vie principalement affective; et d'ailleurs il influa très heureusement sur l'amélioration immédiate de mon ouvrage, en tout ce qui concerne l'évolution esthétique de l'Humanité. Dans l'ordre privé, cette époque présente aussi quelque intérêt comme également intermédiaire entre les deux crises essentielles ; car, c'est alors que je cessai, pour la première fois, de solliciter, tout en la permettant encore, une nouvelle cessation d'une séparation provisoire, et que je signifiai ma ferme résolution de rendre désormais irrévocable toute pareille situation renaissante.

Enfin, il n'est peut-être pas superflu de compléter l'appréciation de ces trois crises personnelles, à la fois mentales et morales, en y indiquant accessoirement un singulier caractère matériel, qui, quoique secondaire, m'a beaucoup servi à perpétuer, d'une manière plus tranchée, leur souvenir respectif. Un de mes petits secrets philosophiques, dont je veux bien vous faire part, consiste dans ce précepte général, plus précieux qu'il ne semble d'abord : pour consolider et faciliter tout perfectionnement intellectuel ou affectif, il importe beaucoup de le lier à quelque perfectionnement physique, relatif surtout à une amélioration habituelle du régime matériel. C'est de ce principe que dérive au fond tout ce qu'il y a d'essentiel dans la théorie positive des sacrements, dont l'empirisme sacerdotal sentit confusément la portée, comme signes physiques de nos divers progrès spirituels. A ce titre, je puis vous dire que les trois crises essentielles de ma double évolution personnelle, pendant les années 1826, 1838 et 1845. se trouvent pour

moi familièrement consacrées par un durable symptôme maléiiel. en ce que j'y ai été respectivement conduit à l'abstinence définitive, d'abord du café, puis du tabac, et aujourd'hui du vin.

Telles sont, ma chère amie, les diverses indications secrètes qui complètent la partie ostensible de ma difficile explication sur la nouvelle physionomie, à la fois publique et privée, propre à la seconde moitié de ma carrière. Les vrais connaisseurs de la nature humaine soupçonneront bien que l'une des deux portions de cette analyse suppose nécessairement l'autre, mais sans qu'ils puissent réellement la deviner. Ils savent, en elîet. qu'on ne peut agir profondément sur les sentiments des autres qu'en y participant soi-même, et que, par conséquent, une élaboration philosophique désormais relative directement à la vie affective exige, dans celui qui l'accomplit. le vif essor simultané d'une telle existence. Après avoir jadis conçu toutes les idées humaines, il faut maintenant que j'éprouve aussi tous les sentiments, même en ce qu'ils ont de douloureux : c'est une irrésistible condition préalable, naturellement prescrite à tous les régénérateurs de l'Humanité. Une expansion habituelle de nos principales émotions, surtout de la plus décisive et la plus douce à la fois, devient donc autant indispensable aujourd'hui à mon second grand ouvrage que mon ancienne préparation mentale dut d'abord l'être au premier. J'espère que, d'après ces aperçus, vous ne pouvez plus conserver aucun doute essentiel sur l'heureuse efficacité philosophique que j'attends de notre éternelle amitié.

Mon organisme a reçu d'une très tendre mère certaines cordes intimes, éminemment féminines, qui n'ont pu encore assez vibrer, faute d'avoir été convenablement ébranlées. L'époque est enfin venue d'en développer l'activité, qui, peu sensible directement dans le premier volume, essentiellement logique, de mon prochain ouvrage, caractérisera fortement le tome suivant, el on core plus le quatrième ou dernier. (]'est de votre salutaire influence que j'attends, ma Clotilde, cette inestimable améliorafion. qui doit dignement écarter les injustes reproches de ceitains ci itiques sur le prétendu défaut d'onction lu-oprt» à mon (alcnl, où quelques âmes privilégiées ont seules reconnu déjà une piolVmde sentimentalité implicite, en m'avouant avoir pleuié à certains

passages philosophiques, ceux-là mêmes que j'avais, en effet, écrits tout en larmes. A vous seule j'oserai librement soumettre d'avance tout ce que j'ai rêvé pour développer en tout sens la grandeur morale de l'homme, maintenant que vous commencez enfin à sentir combien serait étrange une amitié qui ne comporterait jamais d'entretien sans témoins. Vous seule pourrez entièrement dissiper une mauvaise honte piiilosophique de paraître trop sensible, parce que la pureté et la sincérité de mes émotions ne vous seront jamais suspectes, quelque exaltées qu'elles puissent d'abord vous sembler. Il s'agit surtout, au fond, d'incorporer intimement au positivisme, avec des améliorations radicales, tout ce que le SA'stème catholique du moyen âge a pu réaliser, ou même ébaucher, de grand ou de tendre: l'éminente supériorité de votre nature morale me garantit que ce qui reste en vous d'esprit voltairien ne saurait vous empêcher de sympathiser dignement avec de telles teotatives, quand elles vous seront familièrement indiquées dans nos doux épanchements.

Un célèbre écrivain (M. de Lamennais), qui connaissait déjà ma triste situation domestique, disait de moi, il y a vingt ans : c'est une belle âme, qui ne sait où se prendre. J'espère lui avoir jusqu'ici prouvé que je le sais, s'il a réellement suivi de bonne foi mon développement total. Mais je compte, grâce à vous, l'empêcher désormais de conserver, à cet égard, le moindre doute sincère. Ne craignez pas d'ailleurs, ma noble amie, que votre insuffisante instruction préalable vous prive d'exercer assez envers moi cette inappréciable assistance, que je chercherais vainement hors de votre éminente aiï'ection. Une douloureuse initiation personnelle a spontanément développé, dans votre rare intelligence, la plus fondamentale de toutes les études, celle de la nature humaine, qui, même à l'état empirique, importe bien davantage à la réalisation d'une telle influence philosophique qu'une vaine préparation scientifique, d'où, en ce qu'elle olîre de plus efficace, c'est-à-dire l'éducation mathématique, découle trop souvent aujourd'hui l'altération radicale du vrai régime logique par l'habitude d'un ergotage sophistique, résulté d'une irrationnelle tendance à déduire quand il faudrait observer.

Cette explication fondamentale, où l'esprit et le cœur ont égale-

ment pailicipé, est elle-même très propre à caractériser, par le fait, l'heureuse connexité naturelle que j'ai voulu vous y rendre directement familière pour servir de base à la précieuse réaction philosophique que j'attends habituellement de notre amitié. La prochaine exécution d'un ouvrage que j'entreprends, j'ose le dire, dans la plus sainte disposition à saisir partout et à perpétuer dignement les divers mérites de l'ordre antérieur, en rendant toujours une affectueuse justice à tous nos prédécesseurs quelconques, ne pouvait être mieux préparée que par cette secrète dédicace, où, en vous témoignant une digne reconnaissance de l'utile amélioration que je vous dois déjà, je place désormais mon essor direct de l'amour universel sous la douce stimulation continue de notre pur attachement privé.

Votre ami dévoué.

A" COMTE

/*. .S. — -Ma gratitude me semblerait incomplètement exprimée, si, à cette précieuse influence permanente, je ne joignais ici l'indication d'une autre réaction favorable, qui. quoique passagère, doit vous être brièvement signalée. C'est l'aptitude spontanée de mon affectueux dévouement à écarter les graves inquiétudes que ma situation matérielle aurait récemment inspirées à tout autre, et peut-être aussi un peu à moi-même, malgré mes habitudes invétérées d'heureuseinsouciance philosophique. Des embarras temporaires, inhérents à la petite persécution financière dont nos coteries scientifiques m'ont honoré, n'offrent plus maintenant aucun danger sérieux, quoiqu'ils ne soient pas encore totalement dissipés ; mais ils ont acquis, pendant les derniers mois, un aspect assez menaçant pour m'affecter si je n'eusse pas été délicieusement préoccupé de vous. Or. je puis me rendre, à cet égard, la pleine justice que. grâce à cette éminente diversion, ma crise nerveuse, d'ailleurs très grave au fond, n'a pas été un seul inslaiil Iroublée par aucune fâcheuse rétlexion sur des ditlicullés (jui devaient pourtant me sembler alors inévitables et prochaines. Recevez-en aujourd'hui, ma Clolilde. mon remerciement spécial.

TKENTE-TROISIÈME LETTRE

Jeudi malin 7 Août I8i5.

Cher et bon Monsieir,

Je comptais vous porter moi-même hier mes remerciements pour l'aimable envoi que vous m'avez fait. J'ai été empêchée de sortir, et je suis encore retenue aujourd'hui. Je ne veux donc pas vous laisser ignorer mon intention, ni ma reconnaissance. Je regretterais seulement beaucoup que vous ayez fait l'acquisition du volume de M'"^' Sand. malgré tout le plaisir que j'ai eu à lire son éloquente réfutation d'elle-même. Quelle chose étrange ! et pourtant peu rare, que cette égale facilité à parler pour et contre. Les hommes comme vous sont bien rares dans notre temps, et ils ne furent jamais plus nécessaires. J'aurai grand plaisir à tenter de m'initier peu à peu à la philosophie positive ; le résumé de M. Littré doit être une clef commode et sûre.

Le petit enfant a été moins bien hier. Ses intestins sont, à ce qu'il paraît, bien délicats ; et ce sera un vrai tour de force de l'élever : il y a bien peu de bonheur sans elîroi dans la vie.

Adieu, Monsieur : à Vendredi. Je dois porter ce jour-là mon article au National. J'espère avoir pris la chose à leur point de vue. J'ai choisi le côté le plus intéressant pour moi.

Recevez l'expression de mes sentiments bien affectueux,

Clotilde de V.

Lundi 11 Août 18'i5.

Cher Monsieur,

Je suis obligée de sortir ce soir avec mon frère. J'irai passer deux heures avec vous demain pour m'indemniser de ma perte. J'espère ne pas vous gêner en vous arrivant vers une heure.

Je ne sais pas trop si je ne vous fais pas jouer un peu le rôle de la I^rovidence envers moi ; mais je vous crois si délicat et si bon que je vais vous demander de me rendre un petit service d'ami intime. Je suis dans un traitement coûteux qui me gène un peu, mais qui me vaudra probablement beaucoup ; voulez-vous me prêter cinquante francs pendant quelques semaines, ils m'aideront à conquérir mes palmes du yntionnl.

Je suis dans une etîervescence de composition qui me fatigue, mais qui me plaît beaucoup. Les lettres à Marcie m'ont donné une idée qui pourrait avoir du succès et de l'intérêt. C'est d'imaginer l'histoire d'une femme qui aurait cédé à toutes les insinuations contre le mariage et l'ordre ; de la faire se briser sur toutes les grèves des passions, tout en la conservant pure ; et de l'amener peu à peu vers le calme et la vie pleine de la famille. Ce serait un livre utile, je crois, et une critique frappante en même temps. Je m'essaye et je vous initierai.

Adieu, cher et digne ami. vous voyez que je vous apprécie, et que je crois en vous.

(Comptez sur le cœur de

Clotilde de V.

TUEME-CIXOllÈME LETTRE

Lundi soir II Août 1845 (3 h.).

Je me hâte, chère amie, de vous exprimer, quoique bien faiblement, la joie que m'inspire votre adorable lettre de ce matin. En m'annonçant que je serai ce soir privé de vous, vous daignez m'assurer pour demain une précieuse compensation ! Vous ne devez pas douter que vous serez délicieusement attendue vers une heure, suivant votre indication amicale.

Combien je vous remercie, ma Clotilde. d'avoir cordialement compté sur moi dans vos petits embarras matériels ! .le sei-ai bien heureux de vous rendre demain ce très petit service, mais pouivu

toutefois qu'il ne soit pas aussi minime, sans que néanmoins vous (leviez craindre aucune affectation indiscrète ou déplacée. Comptez que ma position n'empêchera jamais mon intervention fraternelle à un beaucoup plus haut degré, si cela devenait nécessaire. Vous savez d'ailleurs déjà que mes propres difficultés temporaires sont aujourd'hui essentiellement dissipées, grâce à la noble sympathie de quelques puissants adhérents philosophiques.

J'apprends avec bonheur le projet d'ouvrage que la lecture de Marcie vous a suggéré. Rien ne pouvait être plus digne à la fois de votre cœur et de votre esprit. Votre noble essor littéraire se prononce déjà assez pour que je puisse vous indiquer le secret augure que je tirai de vos premiers efforts, dont l'appréciation me fit espérer en vous la femme destinée à réparer dignement les ravages moraux résultés aujourd'hui du déplorable emploi d'un beau talent féminin. .Te serais trop heureux de pouvoir, ou par mes encouragements ou par mes conseils, vous faciliter un peu cette admirable mission, où la plus solide gloire ne vous est pas moins assurée que la plus pure satisfaction intime.

Un jour, sans doute, comme je crois vous l'avoir annoncé incidemment, par suite de notre célébrité respective, notre sainte amitié setrouvera aussi connue du public, peut-être même pendant notre vie. quoique malgré nous. Mais, grâce à la constante moralité de tous nos travaux, une voix unanime proclamera aussitôt que cette noble intimité nous honora, et même nous perfectionna, l'un et l'autre.

Adieu, mon adorable amie, à demain, à 1 h.

A vous de tout mon cœur et toujours,

A" COMTE

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