‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 44 sur 112 · TRENTE-SIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TRENTE-SIXIÈME LETTRE

Mardi matin 26 Août 18 i5 (6 h.)-

Quoique je doive retrouver ce soir mon bonheur d'hier, je cède sans scrupule, chère et digne amie, au pressant besoin d'utiliser un premier entr'acte, d'ailleurs très court et très plein, pour vous témoigner déjà ma gratitude spéciale quant à l'harmonie de plus en plus sensible qui se développe, grâce à vous, entre mes affections et mes travaux.

Dès l'origine de notre amitié, je vous annonçai, en principe, cette douce connexité, dont je vous ai ensuite expliqué en quelque sorte la théorie dans la grande dédicace secrète que j'ai eu récemment la satisfaction de vous adresser avant de commencer ma longue élaboration. J'y puis ajouter déjà le sentiment direct d'une heureuse vérification journalière de cette charmante réaction mutuelle. A chaque suspension quelconque de mon travail, votre chère image revient doucement s'emparer de moi ; et. loin de nuire ensuite à ma méditation, elle la soutient et l'anime. C'est en vous invoquant, à votre (lutel. que j'ai plus d'une fois senti surgir mes meilleures inspirations. Aussi ai-je déjà souhaité de pouvoir librement répandre à vos pieds des larmes délicieuses de reconnaissance et de joie.

Toutes mes heureuses prévisions à ce sujet se trouvent donc confirmées jusqu'ici par l'événement, au delà même de mes espérances ; et ce précieux effet croîtra davantage à mesure que mon travail avancera, comme étant en pleine harmonie avec sa vraie nature. Ne craignez donc, ma Clotilde, ni aucun attiédissement envers vous par suite de mes préoccupations philosophiques, ni aucune perturbation de mes travaux par les douces émotions de mon cœur. Félicitez-vous, au contraire, en ce qui vous est certainement dû, de ce noble accord continu, désormais assuré et même croissant, entre ma vie privée et ma vie publique. Votre influence personnelle y devient évidente, en comparant ma douce élaboration actuelle avec la triste situation dans laquelle, il y a six ans, je traitais, sous un autre aspect, les mêmes sujets.

Malgré que cette irrécusable confirmation doive fortifier beaucoup mes explications antérieures à cet égard, je crains pourtant qu'il ne vous reste encore quelques doutes essentiels. Vous n'y soupçonnerez jamais aucune alîectation quelconque, parce que vous la savez pleinement incompatible avec mon caractère ; mais vous me croirez peut être livré à une illusion passionnée, dont la persistance, à la fois si tenace et si variée, serait d'ailleurs fort étrange.

Néanmoins, faute d'avoir vous même subi une pareille intluence, peut-être ne pouvez-vous pas jusqu'ici la comprendre assez ; surtout si votre propre expérience vous a présenté un grave conflit là où je trouve un doux concours. C'est pourquoi vous me pardonnerez de tant revenir sur une telle relation, dont j'espère d'ailleurs que vous finirez aussi par sentir l'intime réalité personnelle.

Au reste, des cas analogues, sur lesquels une longue et antique expérience ne permet aucun doute, pourraient d'avance vous faciliter une juste appréciation de mes indications à cet égard. Les nobles chevaliers du moyen âge avaient si bien harmonisé leur vie privée et leur vie publique que l'image chérie venait souvent embellir et animer leurs scènes guerrières, de façon à laisser surgir les plus tendres émotions au milieu de la désolation ou de la terreur. Vous savez que l'histoire est encore plus décisive là-dessus que la poésie elle-même. Si donc les alîections douces ont pu ainsi se combiner familièrement avec des travaux destructeurs, pourquoi un concours analogue ne résulterait-il pas d'occupations directement relatives au bonheur de l'Humanité, et pures de tout douloureux mélange envers personne ?

Une semblable harmonie n'est devenue aujourd'hui rare et difficile que par suite de notre intime anarchie, qui empêche ordinairement la vie privée comme la vie publique d'acquérir aucun caractère prononcé et soutenu, susceptible d'un tel accord. M'étant enfin dégagé de cet état discordant, pourquoi une heureuse réaction personnelle n'en résulterait elle pas, comme récompense naturelle et directe du service que je rends ainsi au public en le poussant hors de l'ornière révolutionnaire? Cepremieracte,ou plutôt cette ouverture, qui va donner le ton à tout mon immense opéra, vient de consister surtout à représenter systématiquement la vie

affective comme le centre nécessaire de toute l'existence humaine, entre la vie active et la vie spéculative ; de manière à proclamer enfin l'entière suprématie sociale de l'amour universel, non seulement sur la force, mais aussi sur l'intelligence. Ne vous étonnez donc plus que le cours de tels travaux publics s'associe naturellement à l'essor des plus tendres sentiments privés.

Peut-être insistè-je trop sur ce point. Mais considérez, Clotilde, que la gratitude est encore plus douce à éprouver qu'à recevoir, et que ce cordial épanchement constitue, à mes yeux, ma principale récompense actuelle. Je pense d'ailleurs avec joie que, pendant chacun des quatre actes qui doivent encore composer ce volume, je ne sortirai jamais de chez moi que pour aller à vous. De vous seule j'attends donc à la fois ma diversion et ma stimulation ; cette douce certitude habituelle me rend encore plus cher un travail si bien lié à mon attachement.

Adieu donc, mon adorée Clotilde, et mille fois merci : à ce soir.

ate comte.

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