C LOTI L DE IJK VAUX
TUE\TE-lll ITÏKME LETTUE
Mardi nintin î Soptenibre I84ô (7 b.).
Vous avez vu hier soir, ma chère amie, que, malgré votre avis spécial, j'ai jugé devoir faire ma visite accoutumée, quoique je ne comptasse voir que votre belle-sœur. Outre que j'avais déjà agi ainsi en pareil cas. j'ai cru mieux entrer dans les intentions de votre lettre, en témoignant que je ne viens pas seulement pour vous.
J'eusse donc fait la course même au risque de ne trouver personne. Si, comme je le présume, on me savait averti de l'excursion projetée, on devait me tenir compte d'une telle attention. Je crains pourtant que l'accueil n'ait été spécialement réservé ou plutôt froid, ce dont votre lettre ne m'empêche pas d'être un peu surpris, (juoique je n'en aie, j'espère, rien montré. Malgré mon impatience naturelle de tous les désagréments moraux, j'en supporterais paisiblement de plus graves à votre chère intention, surtout de la part des vôtres.
J'attends, avec une certaine anxiété, l'explication, écrite ou mieux orale, que vous m'annoncez, et dont votre lettre d'hier ma-
tin m'indique trop peu la nature. On ne trouve pas sans doute que mes témoignages (raniitié vous compromettent aucunement : d'ailleurs envers qui ? 11 reste donc à savoir si c'est à cause de moi ou de vous qu'on s'afflige de ma préférence à votre égard : voudrait-on être seul à vous chérir, ou me voir aimer au même degré toute la famille? Votre délaissement antérieur rendrait-il maintenant étrange une précieuse prédilection ? Suivant votre mystérieuse lettre, la plus noble supposition me semble heureusement aussi la plus probable.
Au reste, en pensant à ces tracasseries naissantes, je ne les attribue pas à tous vos parents, mais plutôt à votre jeune bellesœur, dont la nature, puérilement passionnée, altère quelquefois les excellentes qualités. Votre digne mère me semble trop supérieure à de telles rivalités, que je n'impute pas même à votre frère, malgré l'esprit de contradiction qui parfois ternit un peu son noble caractère.
Quelles que soient d'ailleurs la nature et la source de ces embarras, je voudrais vous en préserver, même par quelques sacrifices. Si, comme certains symptômes ont tout récemment semblé me l'indiquer, mes visites hebdomadaires paraissent maintenant trop fréquentes, jeles réduirai de moitié, m'en rapportant à votre amitiépour le dédommagement. En général, ma Clotilde, comptant désormais sur votre sincère affection, je suis décidé à me laisser docilement guider par vous dans des relations que vous seule pouvez bien gouverner. Quoi que vous fassiez ainsi de moi, vous n'y pourrez jamais trouver qu'un homme destiné maintenant à adorer toujours, sous une forme quelconque, sa digne épouse spirituelle. Adieu, chère amie, à demain
P. S. — En cas que vous préfériez, comme je l'espère, une explication verbale, vous ne courrez jamais chez moi aucun risque de dérangement. Pour prévenir toute interprétation, j'ai, dès le débuj;, averti ma bonne que vous venez me consulter sur vos ouvrages, ce qui nous oblige à être seuls. Je lui ai donc ordonné, en général.
:m TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.
toutes les fois que vous viendrez, de ne laisseï- entrer personne, sauf les membres de votre famille.
En vous envoyant par commissionnaire ce rapide barbouillage, j'espère que vous ne serez pas encore partie pour la campagne : si cela était, il a ordre de me rapporter la lettre, que je jetterais à la poste.
ÏRENTE-NEIVIÈME LETTRE
Hardi matin 2 Septembre 1845.
Vous avez bien raison de vous en rapporter à moi. Il y a longtemps (lue j'aurais dû vous dire de bonne amitié ce qui en est, sans que ce soit pourtant le moins du monde grave. Je ne tiens nul compte des enfantillages de ma belle-sœur. Je ne considère ici que ma mère, et c'est elle que je tiens à ménager dans ses susceptibilités maternelles. Ma mère a trop concentré sur nous sa tendresse et son dévouement pour ne pas craindre que nous lui échappions de quelque côté. Ma situation n'a lait qu'accroît t^e cette disposition che zelle ; et, quoiqu'elle m'ait rendue souvent malheureuse, je l'honore en remontant à la source.
Ne vous faites donc aucun reproche personnel : conduisez-vous seulement en conséquence, mon très cher philosophe ; et ne vous figurez pas qu'on vous aime moins ici. Venez le Vendredi, si ce jour vous va, ou un autre s'il vous va mieux, j'arrangerai le reste en allant chez vous.
Je n'ai que le temps de vous barbouiller ceci en courant ; voyezy l'expression de mon amitié et de mon bon vouloir. J'aurai toujours bien de la peine à m'organiser contre les sacrifices pour ma
part.
A vous d'affection