DE VAUX
<:ORRESPONDANCE. :',()7
QIARANTIEME LETTRE
Mardi soir 2 Septembre 1845 (4 b.).
Votre lettre de ce matin me dévoile maintenant, ma très chère amie, le fatal conflit d'affection, dont je dois, quoique sans reproche, supporter le poids principal. J'avais cru jusqu'ici que votre famille, et surtout votre mère, voyait avec une parfaite satisfaction notre sainte amitié : cette assurance m'était bien douce, outre la facilité ainsi procurée à nos entrevues périodiques. La sorte de jalousie maternelle que vous m'annoncez m'étonne beaucoup de la part d'une mère aussi éminente; mais pourtant il faut bien comprendre ce qui est, et concevoir comme vous cette ombrageuse concentration de tendresse. Votre sexe, et surtout vos malheurs, vous en ont d'abord rendue plus spécialement l'objet naturel. Depuis que vos frères se trouvent spontanément dégagés du joug filial, on doit d'ailleurs tenir davantage à vous maintenir seule sous l'alfectueux empire, et dès lors répugner à tout ce qui pourrait vous le rendre moins précieux. Cette logique de l'alfection n'est que trop facile à sentir ; seulement j'avais pensé que votre excellente mère tenait son cœur au-dessus de telles susceptibilités : mais il faut bien qu'elle participe de quelque côté à notre chétive nature. Malheureusement, les suites me semblent ici plus graves qu'à vous. J'y crains déjà la restriction, non de notre inaltérable amitié, mais de nos relations habituelles, à l'instant même où j'avais cru qu'elles allaient se consolider par une sorte de consécration domestique, aussi unanime que touchante. D'après votre cordial avis, je me résoudrai, suivant ma proposition de ce matin, à ne venir désormais que le Vendredi; c'est-à-dire à n'assurer qu'une fois par semaine la plénitude de mon existence morale. Vous me promettez, il est vrai, une bien douce compensation, pour laquelle je ne doute nullement de votre bonne volonté : mais sa réalisation habituelle vous sera bien diflicile. Chez vous, sa périodicité serait mieux assurée, comme dépendant surtout de
moi, qui suis plus libre : mais ce mode olîre. à votre égard, des inconvénients de position qui ne permettent guère de l'appliquer souvent. Quant à vous rendre chez moi. vous le voudrez certainement ; mais mille obstacles vous empêcheront d'y venir assez pour compenser la diminution désormais imposée à mes chères visites hebdomadaires, quoique chacune d'elles eût certes bien moins de prix (ju'une libre entrevue directe. D&puis le 20 juillet, vous aviez compté venir me voir une lois par semaine, et pourtant vous ne m'avez accordé en tout que (Icii.r visites réelles (les 12 et 21 août). Je suis loin, ma très chère Clotilde, de vous en faire le moindre reproche ; car je sais bien que c'est malgré vous. Mais je ne puis m'empècher d'en tirer un fâcheux augure pour un cours de relations désormais livrées surtout à un tel mode. Toutefois, il se pourrait qu'une nécessité plus pressante vous forçât maintenant à instituer enfin, selon vos convenances personnelles, certaines habitudes périodiques, auxquelles vous pouvez compter d'avance que je me subordonnerai toujours, (^et espoir peut seul me consoler de la réduction que vont désormais subir nos chères entrevues, devenues déjà indispensables à mon cœur, et dont nos précieuses lettres ne sauraient constituer qu'un faible équivalent.
Adieu, mon adorable amie, occupons-nous avant tout de votre repos domestique; et croyez à ma constante docilité pour votre gouvernement naturel de nosrelationsquelconques. Surtoutcomptez, quoi qu'il arrive, sur l'éternel dévouement dont je me sens heureux d'être animé.
A" COMTE