‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 48 sur 112 · QUARANTE ET LNIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUARANTE ET LNIÈME LETTRE

Vendredi matin 5 Septembre 1845 (7 h.).

D'après ma seconde lettre de Mardi, que vous avez dû trouver en revenant de (larges, ou recevoir le lendemain matin, ce serait naturellement ce soir que je déclarerais chez vos parents ma réso-

CORRESPONDANCE. m)

lution, approuvée par vous, de n'y venir désormais que le Vendredi. Mais je ne ferai pas cette démarche sans avoir d'abord votre avis sur le mode. Je pourrais bien attribuer cette réduction au besoin de me coucher de bonne heure le plus souvent possible, soit par suite de mes travaux, soit pour compenser bientôt les Italiens. Toutefois, outre que je répugne à dissimuler autant, je doute qu'il convienne ici de rapporter à mes propres convenances une mesure où je me sacrifie à des susceptibilités étrangères, que leur source très respectable n'empêche pas d'être injustes. Il faut, ce me semble, laisser sentir, d'une manière quelconque, que je fais là une concession et non un calcul, comme quand je renonçai au Mercredi.

Ne convient il pas d'ailleurs de ménager une issue pour le retour, qu'on n'oserait plus me demander, même en cas de désir réel, si l'on craignait ainsi de me déranger? Je sais que les protestations usitées dans les familles envers les membres supplémentaires dégénèrent le plus souvent en simples phrases. Néanmoins, on a vu de ces liaisons artificielles acquérir autant d'intensité et de persistance que si elles eussent été naturelles. Votre famille serait certes fort digne d'offrir un nouvel exemple de cette heureuse exception, que je crois d'ailleurs avoir méritée. C'est pourquoi, en réduisant aujourd'hui mes visites, je dois, ce me semble, me montrer toujours disposé à les étendre de nouveau dès qu'on voudra bien m'en prier sérieusement.

Je ne veux cependant rien faire, à cet égard, sans votre avis spécial. Mon heureuse docilité envers vous, pour tout ce qui concerne notre chère association morale, est certes bien due, en général, à la sincère affection sur laquelle vous m'avez permis de compter. En ce cas, d'ailleurs, il importe que ma démarche ne paraisse pas suggérée par vous, et je ne saurais mieux remplir cette condition que d'après votre indication. \'(itre lettre de Lundi m'avait suggéré pour hier l'espoir d'une heuieuse visite; où nous en aurions naturellement causé. Ne vous ayant pas vue, je ne dirai rien ce soir à vos parents, sauf à écrire Dimanclu^ à votic frère pour renonceiau Lundi habituel, sidéjà nous nous somniesconcer tés. Si vous désiriez y réfléchir davantage, je pourrai d'abord manquer Lundi prochain sous un prétexte quelconque, de fa(;on à

:ilO TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.

nous laisser une semaine de plus pour la décision. Mais, de toute manière, il est indispensable que nous ayons, sur la nature et la source du conflit actuel, une explication complète, qui ne peut résulter que d'une libre conversation avant laquelle je ne dois prendre aucun parti essentiel.

Quel qu'il doive être, j'attends avec anxiété, ma très chère directrice, que vous ayez organisé le nouveau mode de nos diverses relations amicales, mon repos et ma santé s'y trouvent intéressés. Depuis ce brusque incident, mon agitation convulsive, qui déjà cédait aux calmants, augmente derechef. Ce trouble, relatif sans doute à la partie inférieure de la moelle épinière, se complique de faiblesse et d'oppression, et même du retour de symptômes directement cérébraux qui avaient disparu, surtout l'insomnie, et parfois une profonde mélancolie, comme dans ma crise nerveuse de mai, quoique à un degré bien moindre jusqu'ici : et pourtant, dès Mardi, j'ai suspendu mon travail. L'heureuse soirée d'avanthier m'a laissé une vague inquiétude permanente, analogue à celle qu'inspire l'attente d'un grand malheur: il me semble qu'on voudrait m'empécher de vous voir, et, en ce cas, je me demande ce que je deviendrais. Ma juste sensibilité pour tout ce qui intéresse le plus précieux lien de mon existence morale doit, il est vrai, se trouver accrue aujourd'hui par l'excitabilité nouvelle qui résulte de mon travail. Je crois pourtant que cette susceptibilité maladive tient surtout à ce qu'un tel coup a eu de cruellement imprévu, à l'instant même où je devais, au contraire, me croire plus étroitement lié à votre famille. Hélas! ma Clotilde, le saint baiser par lequel vous avez voulu que fût dignement scellée, devant vos parents, notre heureuse noce spirituelle, aura peut-être décidé l'explosion intérieure des susceptibilités déjà éveillées. Ce gage inappréciable, dont le souvenir me suivra toujours, aura suggéré un désir spécial de restreindre nos innocentes relations. Si votre alîectueuse sagacité n'eût point aperçu un tel vœu, vous n'auriez pas conseillé ou encouragé la réduction de mes visites hebdomadaires. Vous m'as surez pourtant que cela n'a pas, au fond, de gravité, et je dois vous croire, en tant que mieux informée. Mais ma sécurité dépend surtout de vous seule : elle ne peut résulter que de la certitude, désormaisacquise, de votre sincère attachement. Néanmoins, outre que je

serais désolé de vous susciter involontairement la moindre discussion ou tracasserie quelconque de la part de vos parents, l'estime et l'alîection qu'ils m'inspirent me feraient beaucoup regretter tout attiédissement envers moi. Pour prévenir ce double désastre, il faut d'abord que votre amicale franchise m'explique exactement tout ce que vos observations et vos conjectures ont pu vous apprendre sur les dispositions actuelles de chacun d'eux au sujet de notre pure liaison. Adieu donc, chère et digne amie ; à ce soii-. Vous excuserez, j'espère, la longueur peu nécessaire de cette lettre, en pensant à la précieuse consolation que me procure cet imparfait entretien.

A vous de cœur pour toujours

A" COMTE

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