‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 50 sur 112 · QUARANTE-TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUARANTE-TROISIÈME LETTRE

Samedi malin 6 Septembre 18i5 (10 b.).

J'ai dû, ma (liotilde, exercer hier sur moi-même un véritable elîort pour ne pas répondre à votre divine lettre aussitôt après l'avoir relue à genoux devant votre autel. Mais je n'ai pas tardé à sentir, suivant votre digne recommandation, que l'entraînement même le plus légitime devait être scrupuleusement écarté de l'acte le plus décisif de toute ma vie. Je me suis donc prescrit de ne vous répondre que ce matin, sans avoir jusque-là cessé un moment de méditer, avec une intime sollicitude, sur l'ensemble d'une telle résolution.

Ma réponse se trouve essentiellement préparée déjà par la sin-

cère déclatalion spontanée de ma lettre du 3 juillet, dont la libre ratification journalière a toujours constitué depuis le fond principal de ma prit-rr du matin. Je n'ai plus, en elîet. ([u'à lapporter aujourd'hui, avec une énerg-ie encore plus profonde et plus sacrée, à un avenir immédiat et certain, ce que j'appliquais alors à irn avenir éloigné et éventuel. En un mot. je vous considère, dès hier, comme ma seule véritable épouse, non seulement future, mais actuelle et éternelle.

Votre généreuse confiance veut bien permettre que celte union re(;oive. s'il le faut, sa plus e.xtrème garantie, pai- cet ineffable sceau qui rend complet et irrévocable le mutuel engagement des cœurs honnêtes. En expriiîiant à vos pieds la gratitude que m'inspire une telle concession, je vous pr^omets que sa réalisation vous sera toujours respectueusement déférée. Après avoir, comme vous, et depuis une époque bien plus éloignée, ardemment souhaité et vainerirent attendu les sublimes éiîiotions de la paternité, qu'il me serait doux de les devoir enfin à ma Clotilde !

Dès l'orageux début de notre liaison, je vous exprimai, par ma lettre du 17 mai, sur les droits exceptionnels moralement propr-es à notre situation exceptionnelle, une opinion bien arrêtée, que la plus mûre appréciation me permet aujourd'hui de ratifier pleinement. Pour tous ceux qui sentent, d'esprit et de cœur, le vrai car-actère des saintes règles sociales, toujours générales mais jamais absolues, notre entière union, loin de nous écarter- davantage de l'état normal, nous y fait, au contraire, rentr-er autant que le comporte notre fatalité r-espective. Aussitôt que nous le pourrions, je serai heureux de solenniser mes engagements devant le magistrat temporel et le fonctionnaire spirituel, en un mot, par toutes les voies quelconques que l'Humanité a pu instituer pour consacrer publiquement les liens privés. Mais, jusqu'à ce jour désiré, et (juand même, hélas! il ne devrait jamais venir, je ne cesserai de me considérer comme tout aussi indissolublement lié, dès aujourd'hui, (|ue si iros serments avaient reçu toutes les garanties sociales, (iiii, (|uoique piofondément utiles à tous, ne sont vrairrrent indispensables qu'aux civurs et aux esprits vulgaires. 11 y a longtemps que je vous considère intérieurement sous cet aspect ; j'ai donc pu apprécier dignement tous les divers de-

voirsqui s'y rapportent de ma part. Vous pouvez ainsi croire déjà à la pleine maturité des rétlexions que je n'ai cessé de faire depuis hier sur l'engagement sacré que je contracte maintenant, avec joie mais sans fougue, d'accepter, suivant vos expressions caractéristiques, (ouïes les respotisahilifés quelconques cjui s'attaclieul à la rie de famille.

Le seul obstacle vraiment giave que notre situation nous impose concernera uniquement la publicité de notre bonheur, qui ne saurait être jamais dévoilé, s'il y a lieu, qu'au très petit nombre des âmes dignes à la fois de le comprendre et de le respecter. Je ratifie d'avance à ce sujet toutes les précautions et mesures quelconques que pourra vous dicter votre affectueuse prudence, soit d'après vos propres convenances, soit même à raison des miennes. C'est avec une vive satisfaction que je vous vois confirmer les espérances que j'avais déjà fondées sur la sage élévation des vues ou la noble indépendance des sentiments de tous vos dignes palents au sujet d'une telle existence. Néanmoins, je ne doute pas que, même à leur égard, vous ne deviez habituellement conserver de légitimes ménagements, que je vous aiderai sans peine à respecter, envers une éminente famille, qui va bientôt devenir implicitement la mienne. Loin qu'aucune puérile rivalité d'affection me pousse jamais à vous détourner de vos divers devoirs auprès d'elle, soyez bien assurée, en général, mon adorable épouse, que mon respectueux amour sera toujouis fortifié par les sincères témoignages de votre filiale tendresse.

Vous, à qui je dois déjà les plus pures et les plus sublimes émotions de toute ma vie, je vais donc vous devoir aussi le bonheur inespéré qui distinguera la seconde moitié d'une carrière que j'avais crue désormais vouée à un affreux ^"isolement ! J'attends, avec une respectueuse impatience vos explications et vos résolutions définitives, bien certain d'avance, malgré vos confidences de Juin, que vos anciennes préoccupations personnelles ont maintenant cessé de troubler le cœur que votre noble loyauté m'engage librement. Acceptant avec assurance la précieuse vie que vous me confiez, je vous offre, dèscemonient, tous les sentiments inaltérables de V'otre époux dévoué,

Ate COMTE.

CORRESPONDANCE. 3lo

Afin d'éviter les délais de la poste, je remets à notie bonne Sophie cette lettre sacrée. Pour plus de convenance, elle vous apporte aussi les intéressants Mémoires de .]/"i^' de Mntlerille, en échange desquels vous pourriez, par le même motif, la charger de quelqu'un des livres que vous désiriez me rendre. Elle me rapportera surtout des nouvelles immédiates de votre précieuse santé. Quant à moi. quoiqu'ayant, comme vous le devinez, à peine dormi, je me sens, au fond, beaucoup mieux. Malgré ma faiblesse musculaire, mon énergie cérébrale se trouve déjà presque rétablie par cette heureuse crise finale, qui bientôt, je le sens, deviendra aussi favorable à ma santé qu'à mon bonheur. Espérons qu'il en sera ainsi de vous-même.

J'ai disposé votre frère, vu mon état physique, à ne pas compter entièrement sur ma visite pour après-demain Lundi, ce qui, sans avoir à m'expliquer en rien, nous laisse, si vous le désirez, jusqu'à Vendredi prochain pour nous entendre, de façon à ne nous retrouver ensemble sous les yeux de vos parents qu'après avoir déjà concerté tous nos arrangements essentiels.

Dans ma première lettre de Mardi, je vous ai indiqué la consigne générale de chez moi au sujet de vos chères visites, sans oublier l'unique exception que j'y admets. Peut-être convient-il maintenant de ne plus distinguer personne, et je supprimerai cette seule modification à moins que vous ne m'en recommandiez le maintien.

()\ AKAME-Ol ATIUÈME LETTRE

Saiiieili G SL-ptcinbio IS'i-'i.

\'ous çoniprendie/.. imui digne ;uni. (|ue je n'aie lien truuvé à vous répon(he par la voie de votre Sophie. J'avais besoin de vous lire en mon particulier; et votre alfectueux billet m'aj)porte l'espérance que nous sympathiserons dans les actions importantes de notre vie comme dans les plus ordinaires. Recevez donc la non-

velle assurance de ma tendre estime, et du bonheur que je trouverai à contribuer au vôtre.

Vous connaissez ma situation matérielle. Je ne possède rien maintenant. Et, quoique je puisse compter sur les tendresses de ma mère en cas de besoin, en renonçant au toit commun je dois renoncer aux lessources qui m'y étaient assurées. Je ne vous regarde pas comme un homme ordinaire ; et. en me plaçant sous votre protection, je sens que je n'aurai jamais à soulîrir dans ma fierté: j'accepte ce que vous pourrez me faire de bien dans notre association, et je me vouerai alors exclusivement à l'étude et à la culture de mon talent en herbe. Voilà mon plan de vie : l'alîection et la pensée. Le reste est accessoire, mais importe pourtant au degré de tout ce qui est convenances. J'irai en causer demain avec vous, vers une heure. Pensez-y d'ici là de votre côté. Je serai toujours heureuse que vous me guidiez, et que vous m'aidiez de votre expérience.

Vous aurez raison de ne pas venir Lundi. Je ne parlerai à ma mère qu'au dernier moment. Quoique nous ayons causé bien souvent ensemble sur un semblable sujet, j'ai compris qu'il y aurait toujours conflit entre son cœur et son esprit devant cette question.

(Comptez sur ma loyauté à tous égards ; c'est une vertu de famille.

Adieu, mon tendre père ; je vous embrasse.

CLOTILDE

01 ARAME-CINQllÈME LETTRE

Lundi matin 8 Septembre ISiô (3 il.).

Au nom de voire sincère alleclion, je vous supplie, ma Ulotilde, de m'assigner, le plus prochainement possible, une libre entrevue comme celle d'hier. Jusque-là, je ne pour-rai penser sérieusement à rien autre. Sans cela d'ailleurs, je me sens incapable même de reparaître convenablement Vendredi chez vos parents.

Le puissant eltort que j'ai noblement exeicé liier sur moi même a dû vous prouvei' que la pureté de mon dévouement correspond à son énergie. Mais il m'a conduit à sentir une condition, jusqu'alors indécise, de l'e.xistence dont j'ai accepté à vos pieds toutes les responsabilités quelconques, matérielles et morales, que je suis déjà prêt à réaliser. Ce que je ne regrette point de n'avoir pas arraché hier par l'importunité ou l'entraînement, il faut que votre confiance me le fasse obtenir librement d'une aiîection réfléchie. Tant que le dernier sceau naturel ne sera pas misa notre union, elle continuera, je le sens, à m'olîrir une consistance précaire, que je craindrai toujours de voir céder au moindre obstacle. Sans ce gage de l'alliance, je ne pourrais, en un mot, vous regarder comme aussi irrévocablement engagée à moi que je me reconnais l'être à vous.

J'approuve beaucoup le délai de quelques mois que votre affectueuse prudence veut employer à ménager les respectables susceptibilités de vos parents, pour les amener peu à peu, s'il est possible, à concilier leur précieuse tendresse avec notre union définitive. Sentant vivement le prix de vos heureux liens de famille, je suis disposé à seconder de tous mes efforts cette indispensable transition, en modifiant tellement mes dehors envers vous que ma présence chez vos parents ne leur inspirera plus aucun ombrage légitime. Mais la pleine sincérité, qui fait la principale valeur de mon caractère, ne me permettrait pas, je le sens, une telle dissimulation habituelle, si je n'avais pas d'abord obtenu de vous le gage irrévocable que je vous demande à genoux. Quand j'aurai acquis ainsi une vraie sécurité sur le fond de mon existence, vous verrez qu'il me deviendra facile d'en modifier les formes en raison des diverses convenances que je dois respecter ; je le ferai même sans aucun calcul, en cédant avec joie à la satisfaction de donner par là à la chère compagne de toute ma vie un témoignage accessoire de respectueuse aiîection. Mais, sans cette unique garantie décisive de l'indissolubilité de notre union, je sens que mon cœur serait, au contraire, toujours placé, chez vos parents, dans une fausse position, bientôt incompatible avec mon irrésistible spontanéité. Écartez donc le seul obstacle qui puisse contenir ma tendance naturelle à chérir sincèrement tout ce qui vous est cher.

Pesez bien, ma Clotilde. ces diverses indications sur le nœud principal de notre situation exceptionnelle, et songez qu'il y va de tout notre avenir. Loin de redouter les plus graves conséquences que puisse naturellement amener la concession que je sollicite, vous m'avez loyalement avoué que la maternité fut toujours votre rêve chéri, et vous me jugez digne d'y être associé. Vous ne pourriez donc me refuser aujourd'hui que par suite d'une insuffisante confiance dans mes résolutions. J'attends, ma bien-aimée, avec une anxiété maladive, la réponse favorable que vous devez à celui qui déjà se l'egarde irrévocablement comme

Votre époux dévoué,

\" COMTE

Malgré mon extrême agitation, j'ai fait hier l'eflort de ne pas manquer le dîner mensuel de M. de Hlainville. Après avoir péniblement attendu la fin d'un repas où j'avais à peine figuré, j'ai été forcé de rentrer immédiatement.

Une nuit presque sans sommeil m'oblige aujourd'hui à rester au lit, par prudence, jusqu'au dîner. Pour ne négliger aucun des palliatifs qui sont à ma disposition, j'irai seulement au bain à quatre heures. Mais je ne sens que trop que vous seule pouvez réellement me rendre le calme.

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