QUARANTE-SEPTIEME LETTRE
Lundi soir 8 Septembre 1845.
Je reçois votre lettre ; et. quoique celle que je viens de jeter à la poste pour vous doive vous répondre, je veu.v le faire ici d'une manière plus particulière.
Je suis incapable de me donner sans amour, je l'ai senti hier. Je me ferais horreur en passant une espèce de traité sur moimême. J'attendrai donc, comme telle était mon intention, que mon cœur soit tout à fait calme et libre. D'ici là. je vous otïre l'atîection dont vous paraissiez heureux avant mon imprudente démarche. Je vous verrai chez mes parents, si vous voulez et pouvez continuer à venir. Dans le cas contraire, je rentrerai dans mon isolement.
Moi aussi, me voilà malade. .N'abusez donc pas du pouvoir que j'ai eu l'intention de vous donner. Si vous vous étiez conduit différemment que vous ne l'avez fait, je vous mépriserais peut-être. Au lieu de cela, je vous estime et vous aime. \'ous avez eu le seul
toit de me pousser à l'action que je viens de commettre. Soyons de nouveau libres. Dans six mois je m'interrogerai ; et, si nous nous convenons, il sera temps de nous engager. D'ici là, je veux travailler. Je vous l'ai dit, j'ai recouvré à grand'peine la santé, il est temps que je commence à l'utiliser; cela importe à toute ma vie.
Je suis plus frustrée que vous dans cette circonstance ; ne m'en veuillez donc pas. Exercez votre noble intelligence sur vous-même, et n'essayez pas de m'amener de nouveau à des actions regrettables.
Je suis de vos obligées la plus reconuaissante et la plus aiïectionnée,
QIARANTE-HUTIÈME LETTRE
Mardi 9 Seplembre malin 1845(4 li.).
Je me suis péniblement elforcé, ma Clotilde, de laisser passer la nuit sur vos deux dernières lettres avant d'y répondre. Quoique très touché de votre affectueux empressement, j'aurais eu lieu sans doute de me féliciter que vous vous fussiez imposé la même maturité. Vous eussiez ainsi senti l'inconséquence évidente d'une telle réponse. Quoi ! vous me faites spontanément Vendredi la promesse imprévue d'un bonheur prochain, vous la confirmez Samedi, vous l'éludez Dimanche, et vous la retirez Lundi ! N'est-ce pas abuser un peu du privilège féminin ?
Votre double réponse n'est que trop claire ; et, quoiqu'elle me chagrine beaucoup, je ne vous en veux nullement. Outre le témoignage continu de votre précieuse affection, j'y trouve de nouveaux motifs d'admirer, même à mes dépens, cette loyauté et cette pureté parfaites qui ont tant contribué à déterminer mon adoration. Soyez donc en plein repos sur cette impression générale. Mais ne
croyez pas pour cela que je renonce totalement à la demande que je vous soumis hier, et dont je crains que, dans la précipitation de votre réponse, vous ayez trop peu compris le double motif principal. Je dois surtout considérer comme trop peu réfléchie la seconde lettre, où, rétrogradant fort au delà de la crise actuelle, loin de devenir ma véritable épouse, vous cesseriez réellement d'être une simple amie, si j'acceptais entièrement quelques froides expressions qui ne peuvent rendre vos vrais sentiments.
Ce n'est point à titre de satisfaction personnelle que j'ai réclamé un gage sacré: c'est surtout comme garantie et comme moyen.
Sous le premier aspect, en l'ajournant aujourd'hui, vous m'y faites tenir davantage en me manifestant la nécessité de dissiper, par un acte irrévocable, vos funestes hésitations. Vous confirmez ainsi mes justes craintes d'hier par l'impossibilité de vous engager sérieusement à moi sans cette indispensable concession. Des déclarations comme celles de votre divine lettre de Vendredi ne se révoquent pas à volonté. Mais la seule tentative de les retirer constate ce besoin d'irrévocabilité évidente qui s'attache plus ou moins à toutes les relations humaines. A'otre double lettre d'hier confirme d'ailleurs ce que votre loyauté éprouvée me garantissait d'avance par l'état présent de votre cœur. Il est libre aujourd'hui ; seulement je ne m'y trouve qu'à titre d'ami, mais sans aucun rival effectif ; vous ne m'opposez qu'un vestige du passé. En me contentant de cette modeste part actuelle, je n'y saurais reconnaître la nécessité de repousser, ni même de tout à fait ajourner, une concession que je ne vous demande pas comme essentiellement douce pouvu qu'elle ne vous répugne pas, mais comme fondée sur les plus graves motifs pour tous deux. Soyez assurée qu'elle achèvera de rendre le repos à votre cœur, et peut-être aussi, permettez-moi cette insinuation scientifique, la santé à votre corps.
A titre de moyen, vous n'avez point assez senti, ou j'ai trop peu expliqué, combien elle importe pour m'inspirer, envers vos parents, sans altérer ma spontanéité, une conduite pleinement conforme à des convenances que je veux respecter autant que vous. Vous ignorez à quel point le sentiment habituel de la satisfaction intérieure peut donner de l'essora mon esprit, et de l'élan à mon
:ii2 TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.
caiaclère. jusqu'ici trop contenu, au détiinient des vôtres, par mon exclusive préoccupation de votre adorable nature. Envers ceux pour lesquels j'éprouve ce haut degré d'estime et de confiance qui détermine un véritable abandon, je puis presque devenir ce qu'on appelle un homme aimable, en donnant, sans aucune pédanterie, une libre carrière à mes diverses inspirations. Mais la condition permanente du contentement intérieur est alors indispensable à ma franchise. C'est surtout ainsi que. par la douce concession que je persiste à réclamer, votre juste désir sur mes manières habituelles envers vos parents se trouverait bientôt contraire aux qualités mêmes que vous me reconnaissez.
Soit comme gage, soit comme moyen, cette concession devient donc nécessaire. Ma bonne foi est telle, à cet égard, que, malgré le prix personnel de cette inelîable satisfaction, je suistoutdisposé, par délicatesse pour vous, à retirer aussitôt ma juste demande si vous pouvez assez remplir, d'une autre manière quelconque, cette double condition.
Huant à votre insinuation de Dimanche sur l'héroïsme de conduite qui convient aux êtres supérieurs, j'en suis fort touché ici. Je ne me targue jamais, ni dans mes écrits, ni dans mes paroles, de planer au-dessus des sentiments généraux et des penchants essentiels de l'humanité. Laissons ces mystiques prétentions à la théologie et à la métaphysique. En tant que fondateur du positivisme systématique, je m'honorerai toujours de penser comme riudiquait l'ainiable Térence par ce vers admirable, le plus merveilleux peut-être que nous ait légué l'antiquité, comme le mieux contraire à son féroce génie : je suis homme et rien d'humain ne me semble étranger. Ne me parlez donc plus de sacrifier mon bonheur à ma gloire, que j'ai coutume de mieux placer. Les êtres supérieurs ne doivent pas différer du vulgaire par les besoins fondamentaux, mais seulement par la façon d'y satisfaire. En invoquant mal à propos ma générosité, voudriez-vous donc me faire regretter d'avoir été trop généreux avant-hier ; car votre loyauté vous dispose à confesser que, si j'eusse alors insisté davantage, vous cédiez sans répugnance. Mais, quoi qu'il arrive, je ne regretterai jamais d'attendre de la libre affection ce que pouvait trop tôt lui procurer une douce obsession.
CORRESPONDANCE. M:i
Je crois, ma Clotilde. avoir assez examiné tous les obstacles que votre sollicitude irrétléchie oppose maintenant à votre promesse spontanée. Cette incomparable concession serait, à mes yeux, insuffisante, si votre volonté n'y restait pleinement libre : voilà pourquoi j'ai tant insisté sur de graves considérations que de vains scrupules vous font aujourd'hui mal apprécier, quoique vous en eussiez d'abord senti mieux le poids naturel.
Si vous insistez davantage dans cette cruelle opposition, vous me ferez craindre, comme je le disais hier, que votre refus ne provînt surtout d'une insuffisante confiance. Car, en ce cas, je ne pourrais vraiment l'attribuer qu'à une injurieuse suspicion sur la vulgaire tendance de cette concession sacrée à diminuer l'attachement effectif. Je pense toutefois que vous méconnaissez assez pour m'épargner un tel soupçon. Rien, au contraire, n'a sur moi autant d'empire que la confiance à laquelle je n'ai jamais su résister : la seule faute capitale de ma vie privée fut surtout déterminée par le besoin de reconnaître, à tout prix, une confiance qui pourtant n'était au fond qu'apparente.
D'après ces divers motifs, je dois encore compter sur la mûre révision à laquelle je vous propose de soumettre votre rétractation précipitée. J'ai tant de confiance en votre loyale affection, que je m'en rapporte entièrement à votre décision finale, pourvu qu'elle soit assez réfléchie. Dussiez-vous alors ne plus vouloir immédiatement devenir ma véritable épouse, je me sens incapable de ne pas continuer à vous chérir, même au titre primitif, nécessairement inaltérable, de simple amie. Faites-moi donc la part de votre cœur qui se trouvera dignement compatible avec l'ensemble de vos sentiments actuels : quelque modeste qu'elle puisse encore rester, je tiens trop à vous pour ne pas l'accepter avec reconnaissance, puisque vous n'interdirez plus l'espérance. Loin de troubler le développement normal de votre noble nature intellectuelle et morale, le degré d'intimité que je persiste à solliciter respectueusement est lui-même très propre à faciliter votre essor, soit en dirigeant mieux mon influence spontanée, soit surtout en donnant à toute votre existence un but plus net et un caractère plus ferme. Mais quelque puissants que soient tous ces nouveaux motifs, ils n'ont, comme le précédent, de poids essentiel qu'autant que votre
décision actuelle demeure pleinement volontaire. L'ensemble de cette longue lettre n'est donc destiné qu'à vous mieux garantir contre la précipitation, qui peut ici devenir encore plus nuisible dans le refus que dans l'acquiescement.
Le titre que vous m'avez d'abord donné librement lieu de
prendre ne comporte pas une aussi brusque révocation. Je ne crois
donc pas devoir encore cesser, malgré ces premières fluctuations,
de me regarder déjà, jusqu'à votre libre appréciation finale, comme
Votre époux de cœur,
A" COMTE
/*. 5. — J'insisterai peu sur l'évidente injustice de votre inexplicable retrait des libres entrevues personnelles, fort étrangères à la crise actuelle, puisque vous me les avez, en principe et en fait, spontanément accordées depuis deux mois, pourvu qu'elles s'accomplissent chez moi et non chez vous, ce dont j'ai bientôt reconnu la convenance.
Ce serait, j'ose le dire, mal récompenser ma noble conduite d'avant-hier que de fuir le salon qui en fut le théâtre, et qui, désormais se trouve, malgré vous, profondément empreint partout de votre image.
Au lieu de récriminer vainement contre cette injurieuse révocation que vous avez déjà reprochée peut-être à la précipitation de votre seconde lettre, je dois vous indiquer un projet que j'ai formé là-dessus, et qui, en lui-même, s'applique également à toutes vos décisions actuelles.
Vous m'avez témoigné un sérieux désir d'apprendre l'histoire, dont vous sentirez de plus en plus l'importance pour votre belle carrière littéraire. Or, je puis certes vous seconder beaucoup, soit en dirigeant vos lectures, soit en coordonnant leurs résultats, par une saine conception de l'ensemble du passé. C'est là un précieux guide que, seul au monde je puis, j'ose le dire, vous fournir aujourd'hui, comme le sait votre frère. Outre les causeries naturelles sur vos propres travaux, vos visites périodiques pourraient ainsi prendre désormais un but précis et un caractère régulier, que nul n'oserait taxer d'alîectueux prétexte. Depuis plus de quinze
ans, on m'a quelquefois demandé, même pour des dames, celle nouvelle sorte de leçons d'histoire, sans qu'un tel projet se soit encore exécuté, faute surtout de la persévérance des élèves. Il me serait doux que l'accomplissement vous en appartînt. Par là, vous commenceriez à sentir, comme moi, une heureuse concordance entre la vie privée et la vie publique, dont l'intime conflit trouble jusqu'ici votre noble existence. Vous voyez, ma chère Clotilde, que je termine avec de hautes pensées de conciliation une explication nécessaire où mes meilleures affections se trouvent profondément atteintes. N'est-ce pas rendre, suivant ma nature, le bien pour le mal ?