QUARANTE-NEUVIÈME LETTRE
Mardi 9 Septembre t8i5.
Vous avez tort de dire que vous me rendez le bien pour le mal : celui que je vous ai fait a pris sa source dans un motif généreux; je ne l'en déplore pas moins. Mais, malgré mon tort et l'excellence de votre cœur et de vos procédés, je dois vous déclarer mes sentiments actuels. Si vous me contraigniez, par quelque moyen que ce soit, à vous céder sur le point en question, je ne vous reverrais plus de ma vie. Vous ne savez pas à quel degré d'exaspération me pousserait une violence de ce genre ; une femme qui a vécu dans la continence pendant longtemps ne peut se donner qu'avec enthousiasme ou la résolution de devenir mère. Je connais le mariage, et je me connais mieux que le premier savant du monde. N'opposez donc plus la moindre observation à mes sentiments ; elles ne me feraient pas changer, et elles me rendraient profondément malheureuse.
Je vous supplie de ne pas rappeler vos droits et vos sacrifices de Dimanche : l'un et l'autre sont illusoires. On n'agit pas avec une femme de trente ans comme avec une petite fille. J'ai eu tort, je l'avoue, je le sens, j'en soulîre; mais j'en soulîre trop pour que vous me le rappeliez. Ayez de l'empire sur vous même, usez do vos pouvoirs d'homme, et ne vous imposez pas une continence que
vous considérez comme nuisible. Laissez-moi espérer que plus un mot de ces choses ne sera prononcé entre nous de longtemps.
Là où je n'ai point de passion, j'ai au moins de la raison ; et ce que je vous dis ici est réfléchi. Je ne vous rappellerai pas que je ne voyais en vous que le père d'un enfant, et non un amant. Notre conversation de Dimanche a changé mes vues actuelles à ce sujet : rien ne me fera revenir de mon nouveau plan. Je vous le demande donc de nouveau avec énergie et affection, plus un mot.
Soignez-vous, et prenez les moyens les meilleurs pour votre santé. Qui vous parle d'édifier la nature humaine en nature séraphique? Est-ce que je suis jamais tombée dans le ridicule des spiritualistes? Je crois à la nature plus que personne, car personne n'est autant sous son influence que moi; et, sans que cela paraisse, c'est elle que je ménage et que j'encense dans toute ma conduite habituelle.
Voyons, mon cher ami, relevez-vous, et ayez votre part de raison ; il m'en faut bien, à moi femme.
Ceci est une réponse ; vous n'en devez donc pas faire. Je vous souhaite la santé du plus profond de mon cœur. Je n'accepte pas pour maintenant vos conseils et vos leçons, parce qu'en compliquant mes occupations je me ferais mal ou je n'aboutirais à rien.
Venez le Lundi et le Vendredi chez nous, je me charge de vous y bien recevoir.
Adieu, mon très cher ami ; si vous avez de l'affection pour moi, vous vous conduirez comme je le désire,
CLOTILDE
CJNOl AMIE ME LETTKP]
Mercredi matin 19 Septembre 185"« (9 b.)-
Suivant votre décision finale, que j'avais Iiier acceptée d'avance, elîorçons-nous donc, ma chère amie, d'oublier, comme un rêve orageux, la crise avortée d'où nous sortons, pour reprendre paisiblement l'heureux cours de nos relations cordiales. Quand vous aurez mieux compris la longue lettre à laquelle vous avez, je crois, trop tôt répondu, vous reconnaîtrez que, loin d'y céder à aucune impulsion passionnée, j'y établissais, par les plus solides raisons propres à notre situation, la sagesse réelle de votre inspiration imprévue, où je me trouve d'ailleurs étranger à toute provocation, directe ou indirecte, selon le témoignage de toutes mes lettres antérieures. Vous m'avez inspiré, il est vrai, la seule passion profonde que j'aie jamais ressentie ; et je sens trop qu'elle ne peut cesser qu'avec ma vie : mais elle est. j'ose le dire, aussi pure qu'énergique. Depuis la Sainte-Clotilde, vrai début de nos rela tions suivies, aucune pensée charnelle n'avait jusqu'alors, ni en votre présence, ni même en votre absence, jamais troublé mon intime adoration. L'ensemble de ma correspondance et de ma conduite tient certes beaucoup plus du don Quichotte que du don Juan. Malgré cette secousse involontaire, je reviens donc sans elfort à mes chères habitudes de noble tendresse chevaleresque, en laissant toujours à votie all'ectueuse sagesse le gouvernement général de nos relations quolcnnques. Bientôt, j'espère, le dernier orage ne nous laissera plus d'autre souvenir permanent que celui d'une mémorable contirmation mutuelle de la sincérité de votre alîection et de la plénitude de mon dévouement.
Au milieu de ces douces impressions, il m'en coûte beaucoup, CJotilde, de devoir vous exprimer, quoi([ue je ne puisse m'en taire, combien m'a aftligérinjuiieux soupçon qui commence votre lettre. De toutes les actions odieuses, la plus antipathique à l'ensemble de mon caractère c'est, assurément, de foicer une femme, par
crainte ou par fraude, à une brutale satisfaction : je me glorifie d'être du très petit nombre de ces hommes qui, même dans leur plusgrande fougue juvénile, n'ont jamais mérité, envers personne, le moindre reproche de ce genre. Comment avez-vous donc pu, un seul instant, me croire capable d'abuser aussi indignement, à votre égard, d'aucun incident quelconque ? Était-ce donc de ma Clotilde que devait me venir l'unique accusation semblable que j'aie jamais reçue ! Mais je présume bien que déjà vous l'aviez spontanément rétractée, d'esprit et de cœur, aussitôt après l'avoir imprudemment émise.
Je désire beaucoup pouvoir reprendre après-demain la précieuse coutume de ma double visite hebdomadaire chez vos dignes parents. Ce que vous m'avez appris de leur manière trop vulgaire d'envisager notre liaison diminue sans doute un peu mon opinion trop favorable de l'élévation de leurs idées et de la générosité de leurs sentiments, mais en augmentant beaucoup ma reconnaissance pour l'ensemble de leur conduite envers moi, cette patience soutenue ne pouvant provenir que d'une profonde appréciation personnelle. Quelle que soit ma sincérité habituelle, j'aurais très modifié déjà mes dehors envers vous devant eux, si vous m'aviez informé plus tôt que je leur attribuais à tort une disposition pleinement libérale, comme celle que vous et moi éprouverions certainement en pareil cas. Vous verrez désormais, j'espère, que, sans jamais mentir, je sais ménager dignement les susceptibilités même que je n'approuve pas, quand leur source est aussi légitime. Ma Sainte-Clotilde aurait dû vous prouver déjà que, lorsqu'il le faut, je puis noblement contenir toute inopportune manifestation de mes plus chers sentiments.
Absorbé dix jours par la vie privée, je tâcherai demain de reprendre ma vie publique ; déjà je recommence à sentir, selon mon heureuse habitude, leur concordance fondamentale. En faisant inopinément poindre à mes yeux la possibilité ultérieure de quelque vraie félicité domestique, la dernière crise m'excitera finalement à mériter davantage, et même à mieux préparer, ce grand résultat de notre pure alîection, par un essor plus complet de toutes les facultés qui peuvent honorer ou consolider
une position sociale qui devra peut-être affecter directement ma Clotilde.
Adieu, chère et noble amie ; à Vendredi, j'espère. A vous de cœur pour toujours,
A" COMTE