‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 55 sur 112 · CINQUANTE-DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CINQUANTE-DEUXIÈME LETTRE

Dimanche matin li Septembre 1813 (2 h.).

Votre affectueux bonjour e'r.lxemi inopinément compenser hier soir une journée d'agitation mélancolique, mêlée d'un profond abattement, que j'avais dij passer tout entière dans mon lit, sauf le temps du bain et des repas. Que de bien peuvent faire quelques

lignes ! Je me croyais iiier presque abandonné à mon isolement, non par suite d'aucune désalïection, mais, d'après une soumission exagérée, à une ombrageuse tyrannie. La surveillance continue dont nous sommes désormais entourés me faisait craindre que les récentes gracieusetés de votre mère envers moi ne résultassent d'une sorte de transaction, où. en échange de mon accueil périodique, vous auriez tacitement renoncé à m'écrire et à me visiter. Ce cher billet me rassure contre le premier sacrifice ; puissé-je l'être bientôt contre le second !

Quand je serais susceptible de rancune, même envers vous, vous n'auiiez pas aujourd'hui besoin, ma chèie amie, de me recommander l'indulgence. Hélas! de quoi l'en voudiais je, ma divine Clotilde? Serait-ce donc d'avoir tenté de me rendre iieureux. ou bien de ne pas l'avoir pu ? En revenant sur toute cette crise, je n'y trouve à déplorer que notre fatale situation ; mais je suis toujours conduit ainsi à vous adorer de plus en plus. La similitude fondamentale de nos deux sorts va maintenant s'accroître par une immédiate communauté de malheur. Bien loin de me plaindie de vous, je sens augmenter ma confiance en votre pure affection. Si on nous eût laissés seuls un instant, je comptais avant-hier vous dire, à ce sujet, que, d'après mes dernières réilexions, je suis enfin décidé par conviction, comme je l'étais d'abord par déférence, à suivre scrupuleusement votre direction en tout ce qui concerne notre liaison.

De tout ce qu'un tel orage a offert de pénible à mon cœur, il ne reste qu'un seul incident auquel je puisse difficilement appliquer mon heureuse faculté d'oublier: c'est quand vous m'avez (Mardi) supposé un instant capable d'une brutale noirceur, sans rien répondre (Mercredi) à ma plainte dépourvue d'amertume. Quoique je m'efforce d'excuser ce tort par l'exaspération inhérente à la situation, je suis trop sincère pour vous laisser croire que j'y sois déjà assez parvenu.

Soyez sans inquiétude, chère amie, sinon sui- ma santé, du moins sur ma sollicitude à cet égard. Dans un accès d'alarme, j'avais hier mandé mon médecin, qui n'était pas chez lui : mais, par une plus mûre appréciation, je l'ai, deux heures après, contremandé à temps, et je m'en félicite. Je suis certain de ne rien

négliger de ce qui est raisonnable. Blainville, avec qui je causais Dimanche de mon état, m'a déclaré que je faisais tout ce qu'il fallait réellement. La saine théorie des corps vivants m'a depuis longtemps appris l'art dilficile et important d'invoquer à propos la médecine : mais je n'y mets aucune vaine gloriole, et je saurai bien recourir à mon docteur quand il pourra vraiment intervenir avec avantage, c'est-à-dire si la fièvre survient ou si les digestions se troublent ; jusque-là. son office serait plus nuisible qu'utile, et il a trop de mérite pour ne pas le sentir.

Je me félicite beaucoup, ma digne amie, que vous puissiez réellement travailler avec suite : c'est, dans notre cas, le meilleur remède, quand on peut l'appliquer. Ma propre situation est loin jusqu'ici de le comporter assez, soit parce que je suis plus profondément atteint, soit à cause que mes travaux s'y prêtent moins que les vôtres. L'efEort prématuré d'avant-hier a sans doute contribué beaucoup à ma prostration d'hier. Après l'intéressante ouverture dont je vous ai remercié le 26 Août, me voilà, pour tout le reste de ce premier volume, condamné à la plus sèche partie de mon nouvel ouvrage, la portion purement logique, la seule où mes affections ne puissent réellement aider mes pensées, suivant mon heureuse théorie générale, ici sujette à une douloureuse exception, comme toutes les vraies théories. Si j'avais à composer mon second volume, le cas serait très différent. C'est au point que j'ai quelquefois songé à commencer par lui, en ajournant le tome premier. Mais, quoique cet ouvrage comportât réellement, à l'insu du public, une telle transposition d'efforts, mes habitudes enracinées de régularité systématique s'y opposent trop. En m'astreignant donc à l'ordre naturel, ma composition soulfre aujourd'hui de mon état moral ; mes sentiments n'y peuvent servir qu'indirectement, ou d'après l'élasticité générale qui résulterait du bonheur, ou en donnant plus de prix à mes succès quelconques. Je vais encore tenter pendant quelques jours de poursuivre sérieusement: mais, si mon cœur continue à m'entraver, je saurai patiemment suspendre jusqu'à une meilleure disposition céiébrale. (]e temps perdu sera, sans doute, un grave inconvénient, mais du moins réparable; ce serait tout autrement si ma santé se perdait. Or, pour prévenir ce malheur extrême, mon grand art consiste sur-

tout à éviter que le devant et le derrière du cerveau soient à la fois surexcités. Presque insensible aux revers de fortune, et même aux blessures d'amour-propre, je me sens très faible contre toutes les peines du cœur.

Mon bonjour, chère amie, est, comme de coutume, plus long que le vôtre. Outre qu'il me faut, en général, une plus pleine expansion, j'y trouve aujourd'hui à utiliser doucement une partie de mon insomnie. Tant que vous croirez, dans l'intérêt sacré de vos précieux liens de famille, devoir suspendre vos chères visites, je vous supplie de multiplier, le plus que vous pourrez, ces affectueux souvenirs, qui, d'abord en eux-mêmes, puis par leurs réponses, me soulagent beaucoup mieux que tous les calmants de la vraie médecine nerveuse. Adieu donc, et merci, ma Clotilde ; à demain soir, quoique surveillés : espérons un meilleur avenir, (^lomptez toujours sur l'entier dévouement de Votre tendre ami,

Ate COMTE.

CINOLANTE-TKOISIEME LETTRE

Dimanche soir 14 Septeml^re 1845.

Je ne demanderai jamais mieux que de vous faire plaisir, et de vous témoigner l'attachement que vous m'avez inspiré. Quelles que soient mes perturbations morales, j'espère conserver toujours la faculté d'apprécier le bien dans les autres ; et, à ce titre, je vous fais large part dans mon cœur.

Je regretterais cependant d'avoir manqué à la justice, et de vous avoir inspiré un peu d'amertume contre les miens, en n'attribuant pas assez à sa vraie cause ma conduite actuelle. Si je ressentais de l'amour pour vous aujourd'hui, il est probable que je saurais le concilier avec ma tendresse poui- les miens, ou déterminer chez eux des sentiments plus libéraux que ceux qu'ils ont eu jusqu'alors

à cet égard. Cessez donc de les accuser. Le mal est en moi. Mais il y est pour moi comme pour vous ; et je vous le dis vaillamment, parce que la vérité ne blesse jamais un cœur élevé. Mes malheurs non plus que moi n'ont eu rien de vulgaire, et il est vraiment impossible de les juger sans les connaître.

J'ai aimé de toute ma puissance un être dont j'étais digne, et qui m'a également aimée. Il vivait seul, et paraissait n'avoir d'autres liens que ceux de sa famille. Des circonstances nous rapprochèrent, et nous rendirent bientôt également nécessaires l'un à l'autre. 11 paraissait prendre un intérêt très tendre à mon sort, et me conseillait souvent de contracter des liens pour lesquels je lui semblais si bien faite. Il ajoutait qu'il serait éternellement mon ami, et que je le trouverais toujours disposé à me le prouver. Ses actions étaient en parfaite harmonie avec ses paroles, et je n'ai pas rencontré un homme plus pur et plus élevé de sentiments que lui. Pourtant je ne pouvais comprendre sa conduite à mon égard ; et le jour qu'il me l'expliqua, je crus, à plusieurs reprises, que j'allais cesser de vivre, tant la douleur me causa d'angoisses terribles. Lui aussi avait des liens ; et de plus il avait des devoirs. Nous nous étions assez appréciés réciproquement pour comprendre toute l'étendue de notre malheur. Nous essayâmes de le braver en nous aimant ardemment de cœur. Mais cette épreuve était au-dessus de mes forces, et elle me plongea dans l'état où j'ai passé l'année dernière ; et il m'a fallu renoncer même au bonheur le plus pur et le plus vif que j'aie goûté dans ma vie.

Voilà l'état dont je sors ; et, pendant cette cruelle période, le vice, le crime, le désespoir se sont présentés souvent en idée devant moi. J'ai compris mieux que personne la faiblesse de notre nature quand elle n'est pas dirigée vers un but élevé et inaccessible aux passions. Vous retrouverez cet épisode dans mon écrit actuel ; il est un funeste exemple du mal que peut le désordre, même le plus légitimé et le plus honorable dans ses causes.

Je me suis usée dans une lutte stérile ; j'ai dépensé mon dévouement en pure perte : et me voilà à l'état de débris sans avoir même vécu.

Adieu, mon cher ami. Il me reste au moins des sources d'ensei-

gnement pour les autres : c'est encore un intérêt réel dans ma vie. Je veux l'exploiter.

Soignez-vous bien, et comptez sur tout ce que j'ai de bon et d'aiîectueux dans le cœur,

CLOTILDE

GINQl ANTE-QrATRÏi:ME LETTRE

Mardi matin 16 Seplcmbru iS'tâ (10 li.).

Divers incidents m'ont empêché de répondre plus tôt à la touchante lettre que j'ai reçue hier matin. En complétant et précisant vos douloureuses confidences de Juin, elle achève de me dévoiler votre admirable nature morale. A chaque nouvelle appréciation, je suis ainsi toujours conduit, ma Clotilde, à t'adorer davantage. L'auguste décoration du malheur devient par là inséparable de votre noble image, et caractérise mieux l'ensemble de mes devoirs envers toi. Ils peuvent se résumer désormais dans l'obligation sacrée de vous faire, s'il est possible, oublier ce triste passé. Si j'y parvenais un jour, ce serait là pour moi le comble du bonheur intime. Je sens combien cela m'est difficile ; mais je ne saurais proposer un plus noble but à mon ambition privée. Dussé-je n'y jamais atteindre, sa constante poursuite deviendra, j'espère, une source de félicité, et même d'amélioration, pour tous deux.

En ce qui me concerne, je vous remercie de l'effet durable propre à cette précieuse communication. Une secousse involontaire me rendait indispensable une certaine purification passagère. Déjà, j'ose le dire, ma délicatesse d'abord, puis ma raison, l'avaient spontanément presque accomplie : mais votre salutaire révélation devait l'achever, et surtout la consolider. Je sens aujourd'hui combien vos nobles répugnances personnelles nous ont servi tous deux, en nous empêchant de succomber à la dernière crise, qui, au lieu de tendres souvenirs d'estime mutuelle, nous aurait laissé finalement, comme vous l'avez si bien jugé, de longs regrets. Quoique mon

CORRESPONDANCE. :i3o

sexe ne puisse prétendre à l'exquise délicatesse dont le vôtre est susceptible, je vous assure pourtant, Clotilde, que, si j'eusse connu à temps ce que vous m'avez appris hier, je vous aurais épar{>né. la semaine dernière, d'indiscrètes sollicitations, dont vous n'avez donc plus à craindre le retour, même en reprenant nos libres entrevues amicales.

Tant que l'état de votre propre cœur nous interdira la plus complète intimité, et c'est vous seule qui en jugerez, quand même j'en gémirais en silence, je ne vous en importunerais jamais. Cette situation finale, dùt-elle rester toujours impossible, je vous dois déjà un inestimable bienfait, par cette noble amitié, maintenant acquise, et que je m'elîorcerai de mériter de plus en plus. Après avoir goûté trois ans un indispensable repos intérieur, je vous ai dû une source inespérée de bonheur pur et durable : je saurai, j'espère, malgré la tendance constante de notre nature, contenir toujours cette douce ambition entre les limites que vous m'imposerez. J'aimerais à rapporter à toi, ma Clotilde, tout mon progrès privé, en vertu comme en bonheur.

Quelle digne résolution finale vous inspire l'ensemble de vos malheurs ! Oui. ma sainte amie, consacrer votre vie publique à répandre convenablement les graves enseignements intimes résultés de votre vie privée, c'est là une admirable pensée. Je suis fier d'être apprécié de celle qui a su se donner spontanément une telle mission, au milieu de notre profonde anarchie morale. Une semblable intimité, loin d'altérer jamais mon propre caractère public, ne peut, comme je l'avais aussitôt pressenti, que l'anoblir davantage, (^est à moi, Clotilde, à me demander en tremblant si je serai toujours complètement digne de toi. En présence devotre grand but. j'espère que, suivant votre heureux mot de Samedi, vous allez vous cramponner de plus en plus à la vie. Permettez-moi aussi de penser que le besoin de vivre sera accessoirement fortifié chez vous par la conviction croissante d'être devenue, sous une forme quelconque, vraiment indispensable à celui dont l'e.xistence n'est pas sans quelque prix pour le service continu de la grande évolution humaine.

En poursuivant votre noble projet, vous utiliserez heureusement les privilèges inhérents à vos propres travaux, qui comportent, au

plus haut degré, l'application totale et directe de votre douloureuse initiation personnelle. Tous deux nous traitons, quoique sous des faces très dilîérentes. le même sujet fondamental, la nature et l'existence humaines ; mais vous vous y bornez à la vie privée, réduite même à son centre moral, indépendamment de toute iniluence spéculative ou active; moi je dois surtout embrasser l'ensemble de la vie collective de l'Humanité. Vous pouvez donc vous contenter d'une contemplation intérieure, et vous n'avez, ainsi que vous le dites si bien, qu'à mettre en relief votre propre vie. Quant à moi, c'est surtout au dehors que je dois regarder, dans toute la suite des temps et des lieux, en écartant, au contraire, mes impressions personnelles, sinon comme source d'initiation et de stimulation. Voilà pourquoi, outre que la dernière crise m'a dû ébranler plus profondément que vous, la même situation qui vous pousse spécialement au travail m'en détourne momentanément.

Malgré cette diversité naturelle, j'espère aussi, ma très chère amie, que, sans aucune puérile ou dangereuse obstination, je ne tarderai pas à reprendre mon élaboration avec ma santé, parce que, depuis ce coup salutaire d'hier, mon existence morale tend à recouvrer pleinement son heureux équilibre du mois dernier, embelli même par une lueur d'espoir d'un avenir auquel je n'osais rêver. Adieu, et merci.

A vous tout mon cœur pour toujours,

A" COMTE

Je reconnais que j'avais été d'abord un peu injuste envers les vôtres, qui sont vraiment dignes de vous. Hier soir vous avez vu que je m'efforçais sincèrement de réparer ce tort passager, et vous le sentirez, j'espère, de plus en plus. En général, ma Clotilde. que votre douce amitié tende toujours à rectifier mes divers défauts, par une discipline dont ma fierté ne souffrira jamais : je veux aussi vous devoir cela, et j'aurai toujours du plaisir à l'avouer.

(JNQliANTE-CINQlIÈME LETTRE

Mnrdi matin 17 Septembre iSUi (6 li.V

Je crains, chère et digne amie, de vous avoir un peu affligée, ou du moins inquiétée, en me laissant hier entraîner, une ou deux fois, à introduire envers vous la formule d'appellation que l'usage réserve à la plus complète intimité. Cette douce dénomination peut cependant concilier, suivant ma sincère intention, la parfaite pureté des sentiments avec leur énergie mieux caractérisée,- Mais, quoique chacun de nous constitue déjà pour l'autre sa plus intime liaison actuelle, le tutoiement est peut-être trop contraire à l'état présent de votre propre cœur.

Aussi éprouvé-je le besoin spécial de vous témoigner, à ce sujet, mes regrets spontanés, et de vous rassurer sur l'avenir, avant que d'avoir pu constater, même par le silence, votre impression effective. Je serais désolé surtout de vous faire soupçonner un instant que la dernière crise m'ait rendu moins respectueux, quand elle m'a conduit, au contraire, à admirer davantage l'ensemble de votre noble nature.

Adieu, ma Clotilde, et pardon : à après-demain soir.

A vous toujours.

ate comte.

Quoique mon sommeil soit eneoie très insuffisant, je me sens plus fort et moins agité.

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