CINQUANTE-SIXIÈME LETTRE
Jeudi malin 25 Septembre 1845.
Bonjour, mon cher philosophe. Je vous envoie le don du cœur accommodé à la simple nature ; la pensée est le seul artiste capable d'orner ces riens-là. Mon profit, à moi, est de vous faire plaisir, et de me pénétrer de la sincérité de votre attachement, auquel j'attache tout son prix. Je vous quitte cependant pour Éole ou Zéphyre : je ne vois pas très bien lequel ; mais l'un et l'autre me font des poumons, et je veux leur en tenir compte jusqu'aux frimas. A demain ; je vous tends la main.
Clotilde de V.
CINOIANTE-SEI^TIÈME LETTRE
Jeudi malin 25 Septembre 1845 (10 h.).
Noble et charmante amie, je suis trop ému par ce que je viens de lire pour vous en dire convenablement mon avis. En le relisant demain avec calme, j'y noterai fraternellement, s'il y a lieu, quelques expressions qui pourraient sembler trop recherchées. Laissezmoi seulement réclamer aujourd'hui contre le nom de votre cher et digne philosophe ; quoiqu'il ne paraisse jusqu'ici qu'au début, ce Sax annoncerait aux lecteurs latinistes une dureté fort antipathique à votre heureuse création (une pierre se dit, en latin, saxiim). Quant au fond, je ne vois encore rien que de très satisfaisant: l'amour de Willelmine pour Stéphane m'a semblé d'abord un peu brusquement amené ; mais la réflexion dissipe déjà cette première impression.
J'attends la suite avec une vive impatience de cœur et d'esprit. Cependant je n'ajournerai pas jusque-là le plaisir de vous féliciter
de cette noble inspiration spontanée qui vous conduit sitôt à vouer votietalent au maintien desviais principes sociaux contre une anarchie spécieuse quoique vulgaire. En cequi raeconcerne, ma Clotilde bien-aimée, je dois aussi vous témoigner, dès ce moment, ma reconnaissancepersonnelle pour cette précieuse diversion. J'éprouvais hier, non de véritables peines morales, mais quelques graves soucis individuels, ce qui m'arrive très rarement. Votre chère visite les a beaucoup adoucis, et cette intéressante communication achève de les écarter, en augmentant encore ma respectueuse adoration. Adieu donc, et toujours merci, ma chère et éminente amie : à demain soir, où je n'oserais vous indiquer aussi cordialement ma sympathique admiration.
A toi,
A" COMTE
CI\Qr\\TE-Hl ITIÈME LETTRE
Jeuili soir 25 Septembre I8iô.
Vous m'inquiétez par ce que vous me dites de vos soucis. Je crains que votre générosité envers nous ne vous ait imposé des sacrifices ; je voudrais, pour ma part, être en état de remettre à votre disposition la somme que vous m'avez prêtée. Malheureusement, je l'ai employée en partie à acquitter une dette que j'avais contractée en alïaires dosante. Cependant je vous prie instamment de me dire si ces cent francs pourraient vous ètie utiles maintenant. Je rec;ois habituellement en Janvier un cadeau de famille, que je pourrais me faire avancer. Je vous en prie donc, mon cher ami: parlez-moi franchement, et avec alTection. Réglez vous là dessus sur moi.
Je suis heureuse de votre approbation de cœur. Vous verrez l'explication des sentiments de Willelmine dans la suite de son récit. L'espèce d'entrée en scène que j'ai faite est pour me con-
foimer an goût du feuilleton. La morale sera tout entière dans les événements, que je ne veux pourtant pas multiplier.
Adieu, mon très cher ami ; je vous demande de nouveau votre confiance à l'endroit de l'argent.
Votre affectionnée,
Clotilde de V.
CTNQl ANTE-NEl VIÈME LETTRE
Vendredi matin 26 Septembre 1845 (S h.).
Piof on dément touché, mon excellente amie, de votre second billet d'hiei-, je suis désolé d'avoir suscité vos inquiétudes, aussi scrupuleuses que cordiales, en employant, par précipitation, un mot impropre (soucis au lieu d'enmns). Voici la franche explication que vous me demandez à ce sujet.
•l'avais résolu, depuis environ un an, comme je crois vous l'avoir dit, de réduire définitivement à deux mille francs la pension annuelle de trois mille francs que je fais par suite d'une irrévocable séparation volontaire, pension qui, pour ma position, avait toujours été aussi exorbitante en elle-même qu'elle se trouvait d'ailleurs peu méritée. Mais jusqu'ici je n'avais pas encore exécuté cette décision. Or, quelques heures avant votre adorable visite d'avant-hier, je venais enfin d'en expédier l'annonce, comme exécutable dès le premier Janvier prochain. Quelque juste et raisonnable que soit assurément cette mesure, j'ai eu la faiblesse d'en être alors gravement chagriné, par le seul motif d'avoir laissé contracter, pendant plus de trois ans, des habitudes qu'on devra désormais modifier. Telle est l'unique source de la préoccupation passagère dont je vous ai involontairement suggéré une fausse interprétation, qui, à mon grand regret, alarme l'admirable délicatesse de ma Clotilde.
En vérité, je ne sais à quelle prétendue générosité vous faites allusion. Si c'est aux bagatelles du p^urainage, je vous assure que
cette petite dépense ne m'a causé qu'une très précieuse satisfaction. Quant au cas, encore plus minime, qui vous concerne personnellement, bien loin que la rentrée qui vous préoccupe tant me soit aujourd'hui devenue d'aucune utilité, je me reproche de ne pas vous avoir spécialement invitée avant-hier, comme je l'avais projeté, à m'accorder une amicale préférence en cas de tout autre besoin semblable. Permettez-moi de saisir l'occasion actuelle pour réparer un oubli résulté de l'extrême intérêt qu'avait pris l'ensemble de notre cordial entretien. Je vous supplie donc, en général, de regarder comme vôtre ma bourse, puisqu'il faut enfin articuler ce vilain nom de la grande déesse actuelle.
Combien est réelle, ma très chère Clotilde, notre sympathie, aussi pure que spontanée ! Quel bonheur cette précieuse affection promet, sous une forme quelconque, au reste de ma vie ! Hier, vers midi, chacun de nous lisait de l'autre un affectueux billet, qui n'était point une réponse, et dont le seul motif essentiel résultait, des deux parts, du doux besoin d'un naïf épanchement. .J'utilise cette occasion de vous en remercier pour mon compte, en vous témoignant d'ailleurs ma joie de ces salutaires promenades du matin, auxquelles mes conseils ont peut-être contribué, et qui surtout m'indiquent enfin chez vous une ferme réconciliation avec la vie, dont je serais heureux que mon profond attachement vous augmentât le prix.
Adieu, mon adorable amie, pardonnez-moi de vous avoir involontairement causé, sans motif suffisant, une alarme temporaire. Le souvenir de cet incident ne saurait être aussi passager que lui. Il me rappellera toujours une manifestation spontanée de votre noble nature sous un nouvel aspect d'admiration, par la délicatesse, si exquise quoique trop scrupuleuse, dont il fournit l'irrécusable témoignage. Adieu donc, pardon, et merci : à ce soir, en famille. Je vais relire Willelmine. en cordial ciitique. Les expressions me manquent pour vous indiquer combien je vous aime,
Ath CO.MTi:.