‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 59 sur 112 · SOIXANTE-SIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SOIXANTE-SIXIÈME LETTRE

Morcrodi 8 Octobre I8i5 (2 li. soir).

Avant de recevoii' votre excellente lettre d'hier soir, j'avais spontanément projeté, ma bien-aimée, de vous écrire aujourd'hui, par le seul besoin d'adoucir l'intervalle de nos deux entrevues hebdomadaires en compensant, autant que possible, votre chère visite périodique. Mais, en outre, je dois maintenant vous témoigner combien je suis touché de votre intéressante explication, quoique votre dernier appel à ma cordiale intervention n'exigeât, à mes yeux, aucun éclaircissement privé. Je vous remercie surtout d'avoir assez retardé cette confidence pour me conserver intact tout le mérite de ce petit acte d'amitié ; si vous seule pouviez imaginer une telle délicatesse, je sais, de mon côté, en bien apprécier l'exquise suavité.

Ici, mon adorable Clotilde, comme en tout autre cas antérieur, je sens, à mesure que notre intimité se développe et se consolide, combien elle importe, non seulement à mon bonheur, mais aussi à mon amélioration. Je vous ai déjà assez expliqué sa précieuse réaction intellectuelle, si heureusement conforme au non-

CORRESPONDANCE. :y.V.\

veau caractère général, plus alîectif que spéculatif, propre à la seconde moitié de ma carrière philosophique. Mais jusqu'ici je n'avais pas eu lieu de vous remercier spécialement de son influence, encore moins contestable, sur mon propre perfectionnement moral. Depuis que je suis inspiré par cet amour, aussi noble que tendre, que vous me permettez désormais de qualifier nettement, je me sens devenu meilleur et plus juste envers tous. Il a augmenté mon attachement pour mes vrais amis, et même mon indulgence pour mes principaux ennemis ; il me rend plus doux avec mes inférieurs, et mieux subordonné à mes supérieurs : en un mot, il me fait aimer davantage tous mes devoirs quelconques. Laissezmoi vous faire un délicieux hommage personnel de ce précieux progrès, qui ne tient pas seulement à la nature de mes sentiments, mais surtout à l'élévation et à la pureté de l'être adoré.

Avec quelle admirable délicatesse vous savez atténuer vos justes plaintes envers les vôtres, pour faire mieux valoir leurs vraies qualités ! Du reste, je partage, au fond, votre opinion à leur égard. Je vous l'ai souvent dit, ma Clotilde, vous êtes réellement bien née de tous côtés, et je suis heureux de vous voir sentir dignement cet immense avantage, qu'une appréciation comparative pourrait seule vous faire assez estimer. Je m'accorde essentiellement avec vous sur l'aptitude naturelle de votre frère à devenir un homme supérieur, s'il avait été, comme vous le dites si bien, plus énergiquement élevé ; car. il remplissait, au degré suffisant, la double condition fondamentale d'un tel avènement, quanta la force intellectuelle et à l'élévation morale ; ses plus graves lacunes, même mentales, tiennent surtout à l'incurable présomption développée par l'adulation maternelle. J'ai eu hier la satisfaction de le féliciter, sauf quelques longueurs supeillues, de sa noble et mémorable lettre à votre digne oncle d'Autriche. C'est aussi avec un grand plaisir que je lui ai annoncé ma résolution de rendre à son ti'avail mathématique une plus complète justice publique, en développant convenablement, lors d'une seconde édition, la petite note anticipée que je lui consacrai, à titre d'encouragement provisoire, avant même que son premier opuscule fût publié, et quand son idée-mère n'existait encore, à ses propres yeux, qu'en germe confus.

Persistez, ma noble amie, à travailler dignement, avec la ferme conviction d'avoir entrepris une tâche vraiment utile, et sans vous préoccuper des soucis de la publication. Espérons que, cette fois, Marrast saura vous comprendre et vous soutenir : nous devons d'ailleurs tenir, autant qu'il convient, à votre insertion préalable au National, qui faciliterait beaucoup une édition définitive. Mais, quelque utile que soit, à divers égards, ce préambule, ne le croyons cependant pas indispensable. S'il vous manque, comme le passé pourrait encore le laisser craindre, je compte que nous pourrons nous en affranchir, et je m'occuperai moi-même de trouver l'éditeur. L'amour m'a inspiré, à cet eiïet, un moyen exceptionnel, dont une réflexion approfondie m'indique déplus en plus l'elficacité spéciale. I^ermettez-moi de ne vous l'expliquer qu'en cas de refus par le National, d'autant plus que je l'aurai alors mieux mûri : mais j'y ai déjà beaucoup de confiance. Ne pensez donc qu'à rendre votre œuvre pleinement digne de vous et, j'ose ajouter,de Votre cher philosophe,

Ate COMTE.

Notre commune sincérité me détermine, ma très chère amie, à vous demander ouvertement une faveur que je pourrais peut-être arracher par une succession graduelle de tentatives détournées, peu dignes de nos deux caractères. La faculté du tutoiement secret, employé avec la modération convenable, me serait, je l'avoue, infiniment précieuse, même quand votre propre disposition actuelle vous empêcherait de lui donner la plénitude de valeur inhérenteà la réciprocité. J'éprouve maintenant une telle tendance involontaire à y recourir qu'elle semble devenue désormais un vrai besoin pour mon cœur, afin de mieux exprimer l'intimité de mon affection, sans en altérer la pureté essentielle. Mais cette concession n'aurait, à mes yeux, son vrai prix qu'autant qu'elle ne vous coûterait aucun pénible effort. Si donc elle vous inspire aujourd'hui la moindre répugnance, ne craignez pas de l'ajourner encore. Pour vous en faciliter le moyen, ne me répondez qu'en cas d'acquiescement. Votre simple silence à cet égard m'avertirait assez que ma demande vous semble indiscrète ou prématurée,

et je n'hésiterais pas à consei-ver dès lois la forme actuelle, sans aucun murmure direct ni indirect, jusqu'à un meilleur avenir.

Adieu, ma tendre amie, à après-demain soir, et plus spécialement à notre premier Samedi, pour entendre, je l'espère, l'admirable Liicia Persiani.

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