‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 60 sur 112 · SOIXANTE-SEPTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SOIXANTE-SEPTIÈME LETTRE

Jeudi matin 9 Octobre 18i5.

Mon cher ami, vous me ferez éprouver un doux plaisir en me nommant Clotilde : ce sera le privilège de votre titrede protecteur, et je vous l'octroie avec tendresse. Pour ce qui est du tutoiement, je vous avouerai qu'il m'a toujours été antipathique, et qu'il me gênerait beaucoup dans nos relations, il y a actuellement plus de bonté que de grâce dans mon cœur : il faut me pardonner cela, car je n'y puis absolument rien.

Je vous remercie de songer à l'avènement de Willelmine. J'espère bien que le .A'of/o/K?/ prendra ce que je publierai en ce genre. J'ai été gauche dans mon affaire hebdomadaire ; c'est ce qui aura gêné M. M. . ., pour m'en reparler. En voyant les pauvretés de tout genre qui se publient pendant la session, j'ai regretté de ne pas avoir su me faire faire une place, et gagner un peu d'argent en ce lieu. Si l'on me rend mes articles, vous verrez que leurs défauts principaux étaient un peu d'audace et trop de sincérité ; mais c'est fait, n'en parlons plus.

Ma mère est partie ce matin un peu radoucie, mais toujours froide à mon égard. Le mécontentement réciprociue que nous enfermons dans nos cœurs m'est pénible, ainsi qu'à elle, j'en suis sûre. C'est la première fois que nous mettons les angles de notre sexe aussi fort en présence, et c'est aussi notre première guerre sérieuse.

J'ai commencé aujourd'liul à reiuaiiiiM- l;i iiliimc. .M;i paiurc tête est si peu forte qu'elle s'ébranle aux moindres clim's. et se

:tôfi TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.

retiouve aux piises avec le spleen. Cependant je crois le plus fort fait dans ma vie, et je suis bien aise de faire un bond hors de l'ornière. Le malheur est un déli qui finit par s'adresser à i'or- "■ueil, qui linit lui même par dominer le reste. C'est ainsi que bien des bosses se renfoncent pour faire place à d'autres, et que nous mourrons la plupart si dilîérents de ce que nous sommes nés. A Vendredi, mon très cher philosophe. Je me réjouis comme une petite fille de la soirée de Samedi ; je voudrais avoir l'àme de Hossini, quitte à avoir sa pierre.

A vous de cœur.

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Vfiidridi malin lOOelubro l&iô (7 1).).

Quoique vous prétendiez, ma très chère amie, renoncer aujourd'hui à la j>ràce, on n'en pourrait mettre davantage dans un refus. Je suis d'ailleurs fort touché de votre aimable franchise ; car. ma demande n'avait, au fond, d'autre objet essentiel que de bien dévoiler, a cet égard, votre vraie disposition, afin de m'y conformer avec soin, en évitant désormais tout essai supertlu. La faculté que vous m'accordez à la place se borne, sans doute, à régulariser un usage déjà admis entre nous : mais je reçois néanmoins avec une tendre gratitude cette libre consécration directe. Puisse seulement Clotilde compléter bientôt ce doux mode d'appellation, en osant peu à peu nommer simplement Auguste le protecteur dévoué qu'elle appelle encore cérémonieusement Monsieur Comte ! Au reste, nommez moi comme il vous plaira ; pourvu que votre alîection équivaille à la mienne, je ne vous chicanerai plus sur les expressions. Maintenant que vous connaissez, quant aux formes de notre tendresse, toute l'étendue de mes désirs, c'est à moi d'attendre docilement les modifications que le temps pourra, sous ce rapport, apporter aux dispositions spontanées de votre propre

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cœur-, sans vouloir davantage les hàler par- aucune importunilé susceptible de contrarier ma bien-aimée.

Je suis content de vous savoir remise à Willelmine, mais un peu inquiet de la fatigue cérébrale résultée de ce premier retour au travail. Le mot que votre mère m'a rapporté Samedi me revient toujours, malgré votre explication de Dimanche, qui ne m'a pas entièrement rassuré. N'hésitez donc pas, ma Clotilde, je vous en supplie, à suspendre votre composition aussitôt que survient cette tendance splénique, qui s'oppose d'ailleurs à la bonté du travail, surtout en votre genre de production, où l'elîort ne doit jamais se faire sentir. Quelle que soit l'importance de cette élaboration pour assurer votre juste indépendance personnelle, vous n'êtes point à la tâche : profitez sagement de cette précieuse liberté, afin de ne jamais rimer malgré Minerve.

Je ne crois pas qu'il faille beaucoup s'inquiéter des dispositions presque hostiles conservées par votre mère lors de son départ. Avec les ménagements légitimes que votre excellente nature vous inspirera sans cesse à son égard, la faible énergie de sa volonté réelle et la douce ténacité de votre sage résolution sutliront peu à peu, en effet, sinon dans la forme, pour vous affranchir convenablement. Vos relations avec l'oncle autrichien n'ont-elles jamais été directes, et pourraient-elles, au besoin, se passer de l'intervention maternelle, sans aucun fâcheux conflit?

Dès hier, j'eusse fait à votre gracieuse lettre une réponse immédiate, si elle ne m'avait trouvé absorbé dans la lecture de ce que votre frère m'avait apporté Mardi de son travail actuel, auquel j'ai ainsi consacré, non sans quelque fatigue, quatre heures consciencieuses. Entre nous, Clotilde, quoiqu'il ait abordé là une question encore prématurée, il s'y est élevé à une nouvelle application, hasardée mais intéressante, de ma philosophie générale. Comme dans son travail mathématique, l'idée principale est noyée sous une exposition mal con(;ue, surchargée d'ailleurs de vicieuses longueurs, et trop souvent écrite avec une choquante présomption. S'il ne suit pas courageusement les conseils que je lui laisserai ce soir, dans une courte note secrète, en lui rendant le manuscrit, probablement Littré ne se décidera jamais à le lire sérieusement, et aucun recueil n'oseia l'insérer. Mais, à raison d'une cerlaim^

valeur réelle, si la vanité ne le domine pas trop, il pourrait, en refondant tout cela, en tirer un véritable avantage, surtout en acquérant l'estime de cet éminent appréciateur. Je n'ai pas besoin de vous recommander la discrétion sur ce sincère jugement.

A ce soir, charmante amie, et puis à demain : j'aime à voir ma noble Clotilde devenir un moment petite fille en quelque chose. Vous n'avez pas besoin d'ailleurs de la pierre de Rossini pour avoir son âme musicale. Quant à moi, j'éprouve d'avance une joie presque aussi enfantine de la petite fête qu'aura le bonheur de vous procurer demain

Votre tout dévoué philosophe.

A" COMTE

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