‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 61 sur 112 · SOIXANTE-NEUVIEME LETTRE · texte numérisé non relu

SOIXANTE-NEUVIEME LETTRE

Mardi malin 14 Octobre 1845 (7 h.).

Au nom de notre amitié, je vous supplie, Clotilde, de suspendre tout travail jusqu'à ce que vous ayez sérieusement consulté votre médecin sur l'accident de Samedi. La nouvelle facilité intellectuelle que vous avez éprouvée depuis peut elle-même constituer un fâcheux symptôme, si elle tient à l'excitation résultée delà commotion cérébrale. En tout cas, vous aggravez certainement le mal en cédant à cette trompeuse disposition. Quelques exemples, aussi célèbres qu'authentiques, montrent, il est vrai, que de tels ébranlements peuventavoir d'heureuses suites, morales et physiques ; mais vous sentez qu'il ne faut pas compter sur de pareilles exceptions, dont la plupart se rapportent d'ailleurs au très jeune âge. Sans vous alarmer mal à propos dans une occasion qui peut être aussi insignifiante que les plus ordinaires de ce genre, il ne faut donc y négliger aucune précaution raisonnable, surtout la consultation. Puisque le docteur viendra aujourd'hui examiner votre belle-sœur, vous seriez inexcusable de ne pas lui parler aussi de vous. Mais,

CORRESPONDANCE. 3o9

si votre frère ne le mandait point pour sa femme, n'hésitez pas à l'aller trouver, en lui expliquant avec soin tout ce qui a suivi ce coup, sans oublier vos rêves pénibles, ni l'hémorragie d'hier. Que ne puis-je décemment vous suppléer à cet égard !

Je compterai demain, ma Clotilde, sur votre bonne visite hebdomadaire, à moins que vous ne fussiez incapable de sortir, ou retenue pour Félicie. Mon abattement passager me rendra ce bonheur encore plus précieux que de coutume. Vous avez dû remarquer hier que, dans mes nouveaux arrangements professionnels, notre Mercredi devient désormais parfaitement libre. Si d'autres occupations analogues me forçaient à engager habituellement une portion de cette journée, comptez que la partie (de midi à quatre heures) qui comprend naturellement vos chères visites restera toujours sacrée.

Adieu, mon adorable amie ; n'oubliez pas que mon repos dépend beaucoup de votre santé. Recevez, sur votre joli front, un chaste baiser de

Votre philosophe,

A" CO.MTE.

SOIXANTE-DIXlliME LETTRE

Mardi 14 Oclobie 18iô.

Mon excellent ami, soyez sans inquiétude pour mon crâne; ce que je ressens depuis ce coup va en s'adoucissant; et demain, en allant vous voir, je passerai chez le docteur. Je voudrais pouvoir vous rendre chacun des témoignages d'intérêt que vous me donnez. Malheureusement, je ne suis qu'un ciron, et force m'est bien de vous regarder faire. Si la pensée tient lieu de quelque chose en pareil cas, la mienne se met souvent à l'œuvre pour vous; mais tout ceci n'est tout au plus qu'un tendre bavardage.

Félicie n'a plus eu besoin ce matin que de son déjeuner ; la

pauvre enfant a rudement fait son apprentissage de mère ; heureusement elle est robuste.

A demain, mon cher ami. Ne vous occupez donc pas du jour de ma visite, et ne réglez aucune chose sur lui ; j'irais vous voir tout aussi bien à un autre moment, ainsi demeurez bien libre. Je sympathise bien du fond du cœur à vos ennuis d'alïaires. Je sens combien il doit en coûter pour descendre de la pensée au machinisme. C'est là la croix des intelligences supérieures. Mais si la résignation est la plus raisonnable des vertus, c'est surtout en face de l'impossible.

Adieu encore : portez-vous bien, et ne vous laissez point abattre, ni dominer par cette pécore de sensibilité qui fait tant de mal à la chose publique, je voulais dire totale.

A vous de cœur,

Clotilde de V.

SOL\A\ÏE-()NZlf:Mi: LETTRE

.Icuili malin (9 h. 1/:) Ki Octobre 18iô.

Mon cher ami, je suis assommée, je venais me remettre un peu avec vous. Voyez la lettre que ma mère m'écrit. Sa colère contre moi semble tourner à la rage. J'en ai été demander l'explication rue Pavée, où se manigancent toutes ces laides niaiseries. Je suis profondément dégoûtée d'un tel régime. Est-ce que je ne pourrais donc pas trouver à m'employer de quelque manière, tout en continuant à composer? J'écrirais bien facilement quinze lettres en un joui-. Si je pouvais trouver un emploi de secrétaire quelconque, cela m'aiderait à sortir de mon fossé. Vous m'avez dit que vous ne recommenciez vos occupations que demain. Si vous vous sentiez assez de forces en rentrant pour venir causer avec moi, je vous attendrai. J'ai passé une nuit de folie: mais j'ai envoyé à six

heures chez mon médecin, qui m'a dit d'essayer un peu de vulnéraire, avant d'en venir à une légère saignée.

A vous d'alïection.

CLOTILDE

soi\ANTE-i)oi zii:me letïke

Samedi soii' 18 Octobre 18i5.

Mon cher philosophe, j'aurais mieux aimé aller passer cette soirée-ci au coin de votre feu que de vous écrire, comme je le fais, du coin du mien. J'y suis restée pour fuir les émotions qui m'attendent, plutôt que pour soigner ma tète, que mon médecin n'a pas trouvée en assez mauvais état pour me saigner. Il m'a assuré que je n'avais pas d'accidents à craindre, et il attribue à l'ébranlement la très grande difficulté que j'ai à m'occuper; si elle continuait cependant, je me mettrais quatre sangsues derrière l'oreille, afin d'en finir. Vous qui vous intéressez si franchement à ma vie des deux sortes, mon cher ami. que ne vous dois je pas? Je vous témoigne ma reconnaissance bien gauchement, et à la manière des gens qui soulîrent ; mais je n'en sens pas moins combien elle est légitime. Donnez-moi de vos nouvelles de temps en temps par la poste: vos lettres me font toujours du plaisir et du bien.

J'espère bien reprendre la plume Lundi, pour ne la plus quitter. Je ferai de l'épisode dont je vous ai parlé un sujet particulier de nouvelle. C'est un des plus dramatiques à adapter à l'époque. Willelmine resteia un exemple du seul malheur de l'excentricité. En lui ùtant tout point de ressemblance avec moi, je ciois faire assez pour la reiisxrc. ^'ous m'avez demandé une fois, mon digue ami, si ma mère connaissait la plus triste phase de ma vie. Je me rappelle que je ne vous ai pas répondu, et je vous en dois presqu'une réparation. Je n'ai jamais pu prendre sur moi d'aborder co

douloureux sujet, si ce n'est avec elle, et cet épanchement-là ne m'a pas fait fin bien.

Adieu, cher homme, aimez-moi ; et soyez sûr (jue je vous le rends bien. .le vous serre tendrement la main.

(^LOTILDE DE V.

SOIXANTE-TREIZIliME LETTRE

Dimanche malin 19 Octobre 1845 (10 li.).

.l'envoie Sophie chercher ce matin, ma très chère amie, d'exactes nouvelles de votre saignée d'hier, et <le l'état général de votre précieuse santé. Elle est aussi chargée de me rapporter vos renseignements sur le retour- de votre mère, sans vous obliger à m'écrire. Si votre santé exigeait une assistance assidue, vous n'hésiteriez pas, j'espère, à regarder Sophie comme étant à votre service tout autant qu'au mien : cette excellente femme remplirait d'ailleurs avec satisfaction, même dès aujourd'hui, l'otlice de votre gardemalade, que nous ne saurions mieux confier. Vous sentirez aisément, Clotilde, qu'une telle sollicitude constitue l'une des plus légitimes attributions du doux protectorat (|ue vous m'avez librement conféré.

Mon absence des Italiens m'a permis hier de consacrer ma soirée à lire avec soin votre triste paquet, que vous reprendrez Mercredi, si, comme je l'espère, rien n'empêche votre chère visite hebdomadaire. Quoique la nature de cet être n'ait jamais pu mériter la noble union qu'il avait obtenue, il me semble, au fond, encore plus malheureux que coupable. Autant que je puis ainsi pénétrer un caractère qui vise toujours à l'elîet théâtral, je ne le juge radicalement avili que vers la fin, quand il s'est assez familiarisé avec sa fatalité. Il alîecte trop le penchant au suicide pour y avoir succombé, dépendant, tout porte à croire que, d'une autre manière quelconque, il a terminé, depuis deux ou trois ans au moins, sa déplorable existence. Une phrase de l'avant-dernière lettre pour-

rait faire conjecturer qu'il a fini comme soldat, probablement prussien ou hollandais, si l'ensemble de son histoire ne paraissait contraire à une telle supposition. Peut-être doit on surtout attendre des îles Bourbon et Maurice la preuve du dénouement, s'il est allé y ranimer d'anciennes relations, ou même y tenter les ressources spéciales d'une première inclination. En cas qu'on n'ait encore lait aucune recherche de ce côté, permettez-moi d'essayer cette voie. Au reste, quelque pénible que me soit cette lecture, je dois avoir le courage de la recommencer, afin de vous mieux servir.

Elle a naturellement ravivé la profonde impression que me produisit votre touchante Litcir. et avec l'irrésistible surcroît d'énergie qui distingue toujours la réalité de la plus puissante fiction. Aujourd'hui, comme alors, et encore davantage, j'aboutis ainsi, ma Clotilde, à sentir plus complètement tous mes affectueux devoirs envers vous. Leur ensemble me paraît heureusement caractérisé déjà par ce noble office de protecteur dont vous m'avez spontanément investi. Un tel titre m'est d'autant plus précieux qu'il restera toujours compatible avec l'inappréciable destinée que j'ambitionne finalement auprès de celle que ma respectueuse tendresse ne cessera jamais d'envisager comme ma seule véritable épouse.

Dans l'une de vos plus charmantes lettres, vous compariez récemment le mouvement actuel de votre àme à la profonde transformation d'une chrysalide. Moi aussi, ma bien-aimée, je ressens à ma manière une semblablerenovation.il me semble de plus en plus, depuis quelques mois, et surtout maintenant, que je commence, à tous égards, une seconde existence, à la fois plus pure et plus pleine que celle d'où vous m'avez fait sortir. Tous les divers aspects en seront plus fortement liés, par sa concentration spontanée autour d'un noble amour, qui avait toujours manqué comme mobile de ma premièrevie. Jusqu'aux elîortsmomentanésque va, sans doute, exiger ma situation matérielle, tout me deviendra doux et facile sous cette puissante impulsion, en considérant toujours sa réaction sur vous. La nouvelle énergie ainsi développée habituellement en moi me i^einicttra d'ailleurs de disposer tellement l'ensemble do mon adivité continue que ma chère élaboration philosophique n'épiouvera finalement, j'espère, aucun

f^rave letaifl par siiile d'une pareille condition, même prolongée au delà de la vraisemblance.

Adieu, mon adorable Lucie, jusqu'à demain soir, à moins que vous ne puissiez descendre. Que votre jolie main reçoive déjà la tendre et chaste étreinte de votre cher philosophe.

A" COMTE

SOlXANTE-CJljATOKZIliME LE J TUE

Diiiiiinclif soir 11) Ocloliru I8iô.

Suivant une sympathique anticipation, la lettre que Sophie vous a remise ce matin répond déjà à une partie de celle que vous m'aviez adressée un peu avant. Je crois néanmoins devoir compléter, par la poste, cette réponse spontanée, puisque ma chère amie m'encourage si gracieusement à lui écrire souvent. Ce sera irailleurs pour moi une bien douce manière d'employer une nouvelle portion du saint jour du repos, que je me plais, autant que possible, à passer entièrement près de mon feu, maintenant que mon métier m'oblige à sortir tout le reste de la semaine.

A la place de votre médecin, je n'eusse pas hésité hier à vous saigner un peu : mais il faut respecter sa décision, sinon aveuglément, du moins provisoirement. Si d'ailleurs vous êtes bien décidée, comme vous me l'annoncez, à opposer quatre sangsues à tout prochain embarras cérébral, cette mollesse médicale n'aura eu, j'espère, aucun grave inconvénient, quoique le mal dure déjà depuis huit jours, ce qui est beaucoup en pareil cas.

Je suis charmé du sage parti littéraire que vous prenez au sujet de votre intéressante Willelmine. L'épisode projeté avait, en luimême, trop d'importance pour ne pas mériter les honneurs d'une composition isolée. Cette intercalation pouvait, d'ailleurs, altérer l'unité esthétique de Willelmine, car votre douloureuse phase ne présente heureusement aucun des caractères essentiels de l'excentricité que vous poursuivez si justement. Tout sera donc au mieux

COHKESPONDANCE. .%•;

par cette ingénieuse solution, qui vous permet aussi de ménager dignement des susceptibilités que vous ne pouvez dédaigner malgré leur haute injustice. Votre philosophe est presque honteux de n'avoir pas imaginé cet expédient, qui devait émaner de son active sollicitude. Mais il a encore plus de plaisir à en féliciter l'heureux tact féminin de sa bien-aimée. Vous voyez ici d'ailleurs, Clotilde, comme moralité générale, que les censures, même déraisonnables, peuvent tournera l'utilité des auteurs convenablement organisés.

Sophie m'ayant appris le retour de votre mère, je sympathise pleinement avec les graves émotions qui vous assaillent peut-être pendant que j'écris ceci. Toutefois, la respectueuse fermeté de votre tendre nature, jointe à l'heureuse intervention de votre excellent père, me rassurent essentiellement. J'espère donc pouvoir constater demain soir que la situation redevient normale, sauf la prudence continue suggérée désormais par ce profond conflit. Néanmoins, je n'aurai de sécurité, sous ce rapport, que d'après vos propres informations, obtenues, par exemple, en vous reconduisant au sanctuaire, ou selon tout autre mode opportun.

Je vous remercie tendrement de votre renseignement complémentaire sur l'aveu fait à votre mère de votre plus intime passé, et je m'étonne peu que cette douloureuse cttnfidence ait mal réussi. Ma cordiale sollicitude n'a donc plus à connaître, à cet égard, rien d'essentiel, si ce n'est le lieu et le temps précis, envers lesquels j'attendrai docilement, comme pour le principal, la libre spontanéité de ma noble amie.

A vous ma vie,

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