‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 64 sur 112 · SOIXANTE -DIX-SEPTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SOIXANTE -DIX-SEPTIÈME LETTRE

Maidi soir 21 Oclobre 1845(2 li.)-

Inquiet de la brusque nécessité qui vous a fait passer la soirée d'hier si dilîéremment de ce que vous comptiez quelques heures auparavant, je vous écris par Sophie afin d'avoir promptement de vos nouvelles sans vous forcei- à prendre tiop tôt la plume. Quoique votre mère m'ait annoncé, en votre nom. et d'ailleuis tort gracieusement, que vous m'écririez ce matin, je crains que votre santé vous interdise un tel elîort. Au reste, j'ai été heureux d'apprendre que vous aviez enfin recouru aux sangsues : en regrettant que ce n'ait pas été huit jours plus tôt, j'espère néanmoins que le remède était encore opportun.

Voilà donc, en peu de jours, la seconde fois que je manque involontairement la visite de ma bien-aimée ! Mais hiei' j'avais, du moins, l'imparfaite consolation d'attribuer mon absence à un devoir périodique, récemment spécifié devant vous, quoique vous soyez certes fort excusable de l'avoir oublié. Je dois saisir cette occasion de vous laisser par écrit une utile indication : c'est seulement le Uundi et le Vendredi (nos deux jours d'entrevue officielle) que mon service quotidien commencée une heure et demie; les Mardis, Jeudis et Samedis, j'y arrive le matin (à neuf heures), ainsi que le Lundi, où j'ai donc une double corvée, qui me rend libre le Mercredi tout comme le Dimanche. Quand mon métier m'imposera de nouvelles restrictions habituelles, je compléterai, à votre usage, mes indications de disponibilité périodique. Au reste, je ne sors plus maintenant sans annoncer à Sophie l'heure probable de ma rentrée, afin que vous puissiez, en cas pareil à celui d'hier, juger s'il vous convient de m'attendre, en vous conduisant d'ailleurs aussi librement que dans l'autre chez vous.

La lettre que vous m'avez écrite hier sur mon propre bureau en maudissant cette même plume que je manie maintenant avec tant do joie m'a inspiié une grave inquiétude quant à votre lettre de Dimanche soir, nullement arrivée hier, ni avant ni après

votre visite. Quoique la poste ne m'ait jamais rien perdu, je commençais à craindre ici une funeste exception. Mais je viens d'être obligé d'interrompre ma satisfaction de vous écrire pour le bonheur, encore plus grand, de vous lire ; cette lettre me parvient enfin, frappée d'un timbre additionnel, avec une inscription officielle indiquant un retard accidentel. J'en suis donc quitte pour la peur ; je vous propose cependant de mieux prévenir ces alarmes, en numérotant tous deux chacune de nos lettres, suivant l'ordre de leur émission quelconque; déjà j'indique ainsi, dès l'origine, l'ordre de réception des vôtres. En commençant aujourd'hui, je vous signale cette lettre-ci comme la quarante-deuxième que j'ai eu le plaisir de vous adresser, y compris le petit billet initial sur l'heureux envoi du Tom Jones : celle que vous m'écrivîtes hier, chez moi, est votre trente-quatrième, et je marque comme trentecinquième, quoique écrite avant, votre lettre de Dimanche soir, en tant qu'arrivée après l'autre. La comparaison des numéros de réception avec ceux d'émission nous indiquerait aussitôt les irrégularités de transmission. Au reste, ma seule lettre demeurée encore sans réponse est celle par laquelle je répondis Dimanche soir à la vôtre de Samedi soir, et que la poste a dû vous remettre seulement hier matin.

Nos divers détails de ménage étant ainsi réglés, je commence pas vous témoigner ma reconnaissante admiration pour votre charmante expression de Dimanche soir sur mes insomnies, que vous déplorez plus pour mca jovniéps que pour mes nuits. Je ne connais, en aucune langue, aucune tendre tournure aussi délicate et aussi gracieuse, en même temps qu'aussi heureusement vraie. C'est, en elîet. dans ces ravissantes insomnies (|ue je sens le mieux combien je vous aime, quand je passe tant d'heures délicieuses à m'occuper de vous, en vous adressant quelquefois d'intimes exclamations. Je suis alors presque aussi heureux qu'en vous lisant ou vous écrivant : il n'y a au-dessus que la félicité de vous contempler dans les libres épanchements de notre pure alTection. Ah ! que ne puis-je employer ainsi toute ma vie, sauf les tenii)s consaci-és aux grandes choses (|ue je dois encore à l'Humanité !

Je suis aussi satisfait (|uc' vous de l'Iicuicuse ttMininaisoii. du

moins actuelle, de votre récent conflit de famille, et je vous y félicite sincèrement de l'ensemble de votre conduite; sans votre respectueuse énergie, vous n'auriez pu olDtenir ce résultat. Quoique la tendresse maternelle ait enfin prévalu, la lettre de votre mère montre clairement qu'elle conserve envers vous les mêmes préventions principales. Cette contradiction me semble indiquer la secrète prépondérance de votre digne père, auquel vous devez sans doute ce désaveu imprévu. Aussi me suis-je plu hier à faire amplement causer ce noble vieillard de ses chères campagnes, après l'avoir vu franchement accepter mon invitation générale aux Italiens.

Vous avez d'avance très bien jugé ma satisfaction de l'heureuse surprise musicale de votre frère, il m'en a cordialement remercié hier. J'espère ne pas laisser à ce début sa connaissance de notre divine Persiani. Que je suis heureux d'avoir, grâce à vous, institué enfin ma stalle du prochain, qui me permet si aisément de gratifier tant d'amis ! Si je fais, l'année suivante, quelques économies personnelles, elles ne porteront pas là-dessus. Le cœur de votre frère doit d'ailleurs, à son insu, s'améliorer, même à notre égard, par une certaine habitude de ces nobles émotions esthétiques.

Ses douces occupations à V'ersailles ont conduit votre mère à quelques relations avec un vieux peintre amateur, qui veut vous peindre rapidement. Je dois, ma bien-aimée, vous conjurer de le lui permettre ; car peut-être y serai-je directement intéressé. Si cela pouvait enfin déterminer votre mère à réaliser l'heureux projet qu'elle nous indiqua quant à votre divin portrait, peu de jours après l'accouchement de Félicie !

Je ne terminerai pas sans vous témoigner spécialement ma gratitude pour le tendre motif de votre course d'hier, destinée surtout, je l'ai aussitôt senti, à me mieux apprendre l'heureuse issue actuelle de votre conflit filial.

Adieu, mon adorable Clotilde ; je vous quitte à regret, pour m'occuper autrement de vous, en relisant le fatal paquet, avec lequel je vous rendrai la dernière lettre de votre mère, lors de votre prochaine visite, que j'attendrai demain, comme de coutume, à moins d'un nouvel avis. Outre la juste compensation de mon

double désappointement d'hier, j'y trouverai l'assurance que vous ne troublerez point votre récente médication par un trop pi'ompt retour à Willelmine. Si toutefois vous ne pouviez sortir, me permettrez-vous de monter à l'atelier ?

Votre philosophe,

A" COMTE

SOIXANTE-DIX-lll ITIÈME LETTRE

Samedi soir 25 Octobre 1845 (1 h.).

Au risque, ma Clotilde, d'être taxé d'excessive sollicitude, j'envoie Sophie chercher des nouvelles de votre chère santé, sur laquelle j'ai été hier un peu inquiété par l'accélération soutenue de votre pouls, l'ardeur de votre main, et votre abattement physique ou même moral. Quoiqu'il vous importe de ménager les visites médicales, n'hésitez pas. je vous en supplie, si ces symptômes persistent, à consulter demain le médecin qui habite votre maison. Je compte d'abord que vous ne retournerez pas trop tôt à Willelmine.

C'est en pareil cas que je ressens le plus péniblement l'extrême insuffisance de nos entrevues officielles, surtout depuis qu'elles ont lieu dans une telle obscurité que j'en sors sans presque vous avoir vue, si ce n'est, pour ainsi dire, à l'instant de serrer votre main. Essentiellement réduit au seul bonheur de vous entendre, je dois d'ailleurs éviter même de vous trop témoigner ma cordiale sollicitude, qui formerait un choquant contraste avec l'étrange sécurité quejevois régner toutautourdevous sur une santé qu'on sait néanmoins ébranlée par tant de soulîrances et de chagrins. Quelle différence de telles soirées à des entretiens comme celui de notre dernier Mercredi, qui. le lendemain m'offrait encore toutes ses délices, parce que. dans les émotions vraiment pures, l'arrièregoùt n'a pas moins de prix que la sensation même. Ce contraste radical de nos deux sortes d'entrevues se fait vivement sentir, la

matinée suivante, dans rainoureuse prièie par laquelle, depuis la Sainte-Clotilde. je commence chaque journée. A genoux devant votre autel, sur lequel maintenant je place le don du cœur, elle consiste simplement à répéter une suite chronologique de courts passages de vos lettres, les plus propres à caractériser la marche et la tendance de notre sainte alïection. Or, quoique cette rapide commémoration de nos i)rincipales phases olîre toujours la même l'erveui-, elle est mêlée d'amers regrets ou de ravissantes espélances quant à notre situation respective, selon la nature de chaque dernière entrevue. Néanmoins, quelque imparfaites que soient mes visites du soir, croyez, ma bien aimée, que, jusqu'à une meilleure destinée, j'y attacherai toujours beaucoup de prix, ne fut-ce que pour serrer tendrement votre chère main et entendre votre douce voix.

Le besoin d'échapper à la pénible impression que me laissait le fatal paquet vient naturellement de me conduire à une quatrième lecture de votre touchante Liiv'w, que je n'avais pas relue depuis le commencement de .Juillet. Vous seule pouvez dignement comprendre le nouveau genre de douces émotions que j'ai dû éprouver ainsi, maintenant que je sais à quel point votre douloureuse réalité ressemble à cette pathétique fiction. Combien j'ai mieux admiré la noble résolution de votre grand cœur, loin de répandre h- trouble qu'il resse)tl, de faire jaillir, de l'ensemble de ses souffrances, une haute instruction générale! J'ai mieux apprécié aussi la généreuse raison qui, malgré tant d'injustes tourments, vous fait concevoir la société sans aucune amertume personnelle. Quelles tendres larmes j'ai versées encore sur l'inappréciable maxime par laquelle vous caractérisez, à l'abri de toute aberration contemporaine, la vraie destination des femmes ! Oh ! ma très chère Clotilde, comptez à jamais sur la respectueuse adoration de votre philosophe, qui se sent à peine digne de vous,

ate comte.

,Ie me suis reproché de ne vous avoir pas demandé Mercredi la lettre écrite pour moi la veille, mais non envoyée. Si vous l'avez conservée, j'espère que vous ne m'en priverez pas, quoique

CORRESPONDANCE. M'.i

je la réclame un peu lard, ayant ciu alors qu'elle était détruite. Vous savez quel prix j'attache à vos moindres communications.

D'avance je me fais une petite tète du plaisir que je compte procurer ce soir à votre digne père. Mais cette joie resterait mêlée d'inquiétude si ensuite je ne le reconduisais pas jusqu'à sa porte. Ce complément de satisfaction me fera seulement couchei- plus tard ; or, j'avais déjà projeté de ne point du tout soitir demain Dimanche.

Suivant ma récente promesse, je vous avertis que j'ai déjà mo difié mon double service du Lundi, en le rendant continu, de midi à trois heures : moyennant cette lourde corvée, les seules matinées où je sors forcément seront celles des .Mardis. Jeudis et Samedis.

SdlWXTE-DIV-XEl MEME LETTRE

Samedi '25 Ocloljre 18i5.

Mon cher ami, comme toujours je suis bien touchée de votre sollicitude : les témoignages d'un intérêt aussi vrai que le vôtre arrivent toujours à propos dans une vie comme la mienne.

Je vous confie jusqu'à demain une lettre triste et touchante que je viens de recevoir, et à laquelle j'ai répondu avant de la montrer en rue Pavée. J'ollrc à mon cher T>éon une de mes deux chambres, et tous mes petits soins pour rendre son séjour ici possible et peu coûteux. J'espère qu'il acceptera cette dernière communauté avec moi, et que l'on s'y prêtera dans la famille. La demi-solde doit pouvoir se concilier avec la prudence et la sagesse. Puisque vous ne sortez pas le Dimanche, j'ai envie de le prendre désormais pour moi ; dans tous les cas, je commencerai demain. Attendez-moi veis une heure ; ntais surtout soyez toujours sans inquiétude si je manquais, cela peut dépendre de rien presque.

Je me suis purgée, mais j'ai toujours de l'encombrement dans la tête ; peut-être en ai-je pour le reste du mois. Les pulsations

s'en vont avec une goutte de vin fie quinquina. L'un portant l'autre, tout finira peut être par s'en aller, et je soulîre en somme bien moins. Tout ce que vous me dites est vrai ; mais que voulezvous ? Ce n'est pas aujourd'hui la clairvoyance qui me manque ; et, quoique ce soil une triste acquisition, je me sens plus forte depuis que je l'ai faite, .le suis sans aigreur, vous avez raison : mais je ne redeviendrai jamais la femme que j'ai été ; et je ne conseillerais pas à un ami de tomber dans l'excès de la bonté. Prenez un peu ceci pour vous en passant, cela ne peut aller à meilleure adresse. Non, le gros des hommes n'est ni bon ni généreux. Il faut à notre espèce plus qu'aux autres des devoirs pour faire des sentiments. Combien il y a d'égoïstes au dehà du cerceau de la famille ! Mais il faudrait un peu de tète pour traiter un paieil sujet, et je n'en ai guère maintenant. .\ demain, mon cher Philosophe ; décidément, si cela vous convient, le Dimanche sera pour nous, comme pour les croyants, le jour du repos. Je vous remercie, et vous serre la main.

QLATRE-VINGTIÈME LETTRE

Mardi 28 Octobre 1845.

Mon cher Philosophe, j'espère que vous ne m'en voulez pas pour avoir changé notre Mercredi en Dimanche. En y réfléchissant, j'ai compris que vous deviez pourtant préférer le premier. Quand j'aurai travaillé trois ou quatre semaines, nous le reprendrons, si vous voulez. S'il m'arrivait, en attendant, de me trouver de vos côtés vers midi, je saurais que je puis vous aller demander de vos nouvelles, et c'est un plaisir pour moi de le penser. Je ressaie ma plume aujourd'hui ; demain cela ira probablement un peu, et je serais bien heureuse de pouvoir finir sans nouveaux encombres.

Comptez sur ma tendresse en temps de paix comme en guerre, cher ami. Il est trop juste de vous payer de retour en quelque chose. Comme me le disait ma mère dans la lettre que vous avez

CORRESPONDANCE. Ml'^

lue : le hasard fait les patents, mais le cœiii- seul lait les amis.

Je suis obligée de faire tomber Willelmine dans (jnelques-unes des aventures qui résultent de l'excentricité. Je tâche de concilier sa pureté de cœur avec l'égarement de son esprit, parce que je la réserve pour une mission de sagesse, qu'elle accomplira sous la nouvelle direction philosophique. Ceci pourra faire une première partie, et se bornera l'histoire de ses erreurs. Pouiquoi la plume ne va-t-elle pas au gré de la pensée ? Recevez ce petit bonjour avec votre bonté habituelle, mon cher Philosophe. Je regretterais de vous rien refuser en ce que je puis accommoder avec le reste ; et, comme je vous le dis, je reprendrai le Mercredi, s'il vous convient mieux que le jour du repos.

Recevez, en attendant, mes sincères lénioignages (rallcrlion.

Gloïilde de \.

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