‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 65 sur 112 · QUATRE-VINGT ET INIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRE-VINGT ET INIÈME LETTRE

Mercredi iimtin 2'J Octobre 18'ij ^11 h.).

J^e bonheur de déférera vos désirs quelconques prévaudra ton jours chez moi sur tous motifs personnels de préférence contraire. Aussi, ma très chère amie, ai-je aussitôt accepté Dimanche votre projet de transformation de notre chère journée hebdomadaire. Mais, puisqu'il vous survient déjà, à ce sujet, quelques scrupules spontanés, je vous indiquerai librement l'opinion personnelle que vous me demandez. Outre que votre nouvel arrangement deviendra impraticable dans trois mois, comme je vous l'ai exj)li(|ué, tandis que l'autie peut rester fixe, il se trouve certainement, en ^(Miéial, moins favorable à la juste conlinnilé de nos relations. Cai-, ce jtrécieux entretien se place évidemment beaucoup mieux au milieu précis du plus long de nos deux intervalles oliiciels que vers la fin du plus court. Néanmoins, quels que soient mes motifs pour

préléier luibituellement le Mercredi, ils céderont sans peine à votre prédilection actuelle pour le Dimanche, aussi longtemps que vous le désirerez, et même, s'il le faut jusqu'à la fin de Janvier.

Dès la première épreuve de ce régime passager, mon cœur en a déjà senti l'inconvénient naturel. Hier matin, j'éprouvais une sorte de mélancolique défaillance à penser au long temps pendant lequel je serais ainsi privé de serrer la main chérie. Votre charmant bonjour est venu, le soir, heureusement dissiper cette tendre oppiession. Mais, avant ce bienfaisant envoi, j'avais déjà résolu de me procurer aujourd'hui la satisfaction de vous écrire, sans aucun autre motif que le besoin de compenser un peu la viduité de ce nouveau Mercredi. Je suis d'ailleurs redevable à cet aiîectueux billet de l'une de ces précieuses insomnies que vous avez si heureusement caractérisées. Notre sympathie spontanée est peut-être assez complète pour que.de votre côté, au lieu de me voir initiant au positivisme un grave auditoire de souris blanches, vous m'ayez imaginé exprimant à vos pieds combien je vous aime, pendant que moi-même je consacrais tant d'heures silencieuses à savourer avec d'intimes délices le bonheur de vous adorer. La fatigue corporelle résultée, dans la journée, d'un tel emploi de la nuit se trouve cette fois peu regrettable ; car, je n'avais aujourd'hui d'autre occupation projetée qu'une importante lettre philosophique en Angleterre : je puis même l'ajourner encore sans aucun inconvénient, si je m'y sentais mal disposé quand j'aurai convenablement satisfait au premier besoin de mon cœur. Je continue donc à m'abandonner sans scrupules au plaisir de vous témoigner mon inépuisable reconnaissance pour l'heureuse résurrection morale que je vous dois, et dont l'importance devient, à tous égards, toujours croissante. Mais je ne puis, hélas ! retrouver maintenant, à ce sujet, des expressions aussi caractéristiques que celles qui naguère surgissaient spontanément de mes tendres méditations nocturnes.

Vous avez cette fois, ma Clotilde. très sagement gouverné votre chère santé, en ne retournant pas trop tôt à Willelmine. Aussi compté-je beaucoup sur la consolidation de l'état vraiment florissant où je vous ai enfin trouvée Lundi. Le trouble cérébral résulté du fatal concours d'une peine morale avec un accident phy-

sique lie laissera, j'espère, aucune tiace. maintenant que sa double source est assez dissipée.

Je suis très satisfait, et même un peu tier. de votre lieureux projet philosophique sur Willelmine. Quoique la nouvelle philosophie vous soit encore à peine connue, je ne suis nullement surpris que votre admirable sagacité féminine ait déjà radicalement senti réminente aptitude exclusive du positivisme à consolider aujourd'hui tous les principes essentiels de la saine morale, qui, depuis longtemps minée par la métaphysique révolutionnaire, se trouve de plus en plus compromise par le dangereux appui d'une vaine théologie rétrograde. Une suffisante épreuve personnelle vous a d'ailleurs montré déjà l'injustice ou la frivolité des vulgaires reproches de prétendue sécheresse qu'ont pu d'abord mériter à une telle philosophie ceux qui n'en peuvent saisir imparfaitement quelques aspects partiels qu'à force de guinder péniblement leuiesprit, tandis que, chez ceux qui se sont dignement familiarisé avec son vaste ensemble, elle a toujours secondé l'essor naturel d'une tendre et naïve sentimentalité. Même avant qu'elle devînt convenablement systématisable. divers exemples décisifs avaient déjà constaté son aptitude spontanée à soutenir avantageusement, sous ce rapport, la concurrence des anciennes doctrines, théologiques ou métaphysiques. C'est ainsi, entre autres, que la touchante passion, trop peu connue, d'un géomètre viaiment philosophe pour M"-' de L'Espinasse fut à la fois plus pure et plus profonde que le trop célèbre amour du plus éloquent des sophistes pour M'"'- d'Houdetot.

Je suivrai donc avec un vif intérêt les nobles fictions par lesquelles vous concourrez, à votre manière, à faire utilement ressor tir la puissance morale de la véritable philosophie. Vous-même reconnaîtrez ainsi, Clotihle, combien vous êtes déjà préparée à une digne collaboration régulière à la Jlnue Positive, quand, l'heureux projet de Littrésera devenu praticable, ce qui certainement ne saurait tarder. Notre affectueuse association est peut-être destinée finalement à autant de célébrité que celle de Voltaire avec son Emilie : si j'ai moins d'esprit que l'un, vous avez certes beaucoup plus de valeur propre que l'autre, ce qui pourra faire compensation. .Vu reste, je connais assez ma Clotilde pour garantir

que ces nobles perspectives ne lui feront jamais perdre de vue, pas plus qu'à moi. le principal attrait de la vie humaine, le bonheur d'aimer et d'être aimé. J'ambitionnerai toujours par-dessus tout le titre de :

Son amoureux philosophe.

A" COMTE

Les Italiens ont donné hier / l'iirinnii. (] unique ralliche do la veille eût annoncé : Nabnchodoio^^dr. (Juelque heureux accident pourrait donc me préserver aussi Samedi du nouveau chef-d'œuvre. Dans ce cas, je compterais sur vous pour occuper, au refus de Félicie. la stalle du prochain. .le ne disposerais autrement de ma (loul)l(^ place qu'apiès avoii- lu la propre alliche de ce jour-là.

QLATRE-VL\GT-DEl MÊME LETTRE

.U'iuli soir 30 Octobre 18i5.

.Mon cher philosophe, une des épithètes auxquelles je serais le plus sensible, et l'une de celles aussi que je mériterai toujours le moins, c'est celle de pédante. .l'espère ne parler jamais que de ce que je saurai ou sentirai bien ; et, quand je vous ai dit que je ferais une philosophe de maWill.. ce n'est pas une philosophe systématique que j'ai entendu, c'est une philosophe de cœur tout bonnement, une femme qui aime l'humanité pour elle-même, et sans terreurs de la marmite bouillante d'en bas, tout comme sans espérance de posséder un lit de roses dans l'éther. Voilà ce que je comprends le mieux du xix'' siècle, c'est la tendance universelle des êtres vers la raison toute simple. En voyant comme les plus modestes intelligences participent naturellement et sans effort à toutes les clartés obtenues, je me pénètre chaque jour davantage de l'idée que la science n'a besoin que de résider au sommet des sociétés pour les enrichir tout entières : et.

ma foi. je me console de ne pas avoir été initiée aux merveilles du cane de l'hypoténuse.

Je reprendrai les Mercredis pour nos causeries. J'arriverai chez vous de honne heure, avec une aiguille : mais, si cela vous est égal, vous ne me reconduirez pas ; j'ai pris depuis si longtemps mes allures de femme ahandonnée que j'y tiens.

(]her ami, ne caressez donc pas, comme vous le faites, vos insomnies. Vous me supposez souvent plus d'esprit que je n'en ai ; et, quand je vous ai exprimé mon regret sur leur durée, j'ai dit que je l'éprouvais surtout à cause de vos journées, qui me paraissent devoir être très pénibles sous l'influence d'un tel régime. Si je ne dormais pas, je prendrais de l'opium, en dépit des inconvénients. C'est un peu trop long de vivre vingt-quatre heures par jour. Soignez cela, mon cher philosophe, ainsi que tout le reste. Il s'en faut que je jouisse de la plupart des compliments que les femmes aiment ; et, quand vous me dites que vous n'avez pas dormi afin de penser à moi, c'est tout comme si vous me faisiez une petite écorchure. Je vous remercie de vos prévisions pour Samedi ; je serai disponible comme presque toujours. Je suis pourtant au régime des jambes pour la semaine, en souvenir du Dimanche et du Lundi. Les pulsations ne me marchandent pas au moindre effort ; il faut, bon gré mal gré. se prémunir contre elles.

Adieu, cher et bon ami ; comptez sur ma tendresse et mes sympathies.

A vous de cœur,

Clotilue V.

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