QUATRE- VIN(;T-TR01S1ÈME LETTRE
Vendredi matin 31 Octobre 1845(11 li.).
Malgré ma visite de ce soir, je ne puis, chère amie, résisteian besoin de répondie iinniédiatemeiit à la charmante lettre (|ue je viens de recevoir. Combien de telles manifestations me ft^nl
vivement sentir le bonheur, et même la gloire, de cette inappréciable alïection !
Je n'avais pas besoin de vos admirables explications pour être assuré que ma Clotilde ne prendrait jamais la vraie philosophie du xix'^' siècle que du seul côté qui convienne léellement à son sexe. Le positivisme peut être abordé de deux manières, par la tête, et par le cœur; il y en a même une troisième, mais qui ne va guère plus à moi qu'à vous, par les bias en quelque sorte. En termes plus méthodiques, la nouvelle philosophie correspond également aux trois grands aspects de la vie humaine, la pensée, le sentiment, et l'action ; par suite, elle comporte trois modes équivalents d'appréciation fondamentale. Votre heureux instinct féminin vous fait naturellement préférer celui de tous qui est, au fond, le plus décisif comme le mieux accessible, en tant que directement relatif au centre essentiel de notre existence, la vie aiîective. C'est ainsi que j'ai toujours compris, sans avoir eu l'occasion de m'en expliquer avec vous, l'initiation spontanée de Willelmine au positivisme naissant. Quoique heuieusement indépendante de toute préparation scientitique et de tout caractère systématique, cette initiation par le cœur n'en est certes ni moins complète ni moins etficace. On peut directement définir le nouveau régime mental comme destiné surtout à mieux satisfaire qu'aucun autre aux besoins moraux de l'Humanité, lesquels se résument tous en un seul, l'amour. Ce sentiment fondamental n'a pu être jusqu'ici cultivé que d'une manière fort détournée et très imparfaite, parce que le régime théologique souillait nécessairement d'égo'isme toutes les nobles ou tendres inspirations. Nous seuls, positivistes, pourrons habituellement aimer avec une entière pureté, pour le seul bonheur d'aimer, sans aucune stimulation personnelle de terreur ni d'espérance. En même temps, notre attention, toute concentrée sur la vie réelle de l'individu et de l'espèce, se dirigera toujours vers le perfectionnement continu de noti-e condition et surtout de notre nature. Voilà ce que tous les co'urs peuvent déjà sentii- et comprendront de mieux en mieux dans le positi visme, sans s'y enquérir d'une systématisation indispensable, que la masse sociale doit attendre avec confiance des penseurs d'élite, comme vous l'avez très bien saisi. C'est là ce que j'ai surtout
désiré que Willelmine pût faire dignement ressortir, et je suis lieureux de voir maintenant que ce vœu sera bientôt réalisé, au delà même de mes premières espérances.
Quant au genre et au degré de l'instruction théorique qui conviendra finalement à votre sexe, c'est une question encore inopportune, et même prématurée entre nous deux.
Je dois m'y borner à vous rappeler que notre grand Molière (positiviste anticipé) en a très heureusement caractérisé le véritable esprit général, en faisant poser, par l'homme de bon goût de son dernier chef-d'œuvre, cette admirable maxime :
(( Je consens qu'une femme ait des clartés de tout. »
Ce mot clarté est vraiment parfait de justesse et de netteté. J'espère, ma charmante amie, que maintenant vous n'aurez plus peur d'être taxée, même en idée, d'aucun pédantisme. Vous connaissez assez mon intime aversion naturelle pour tout ce {|ui ressemble à la vie bleue. Quant au carré de l'hypoténuse, croyez qu'il a bien son mérite, pourvu qu'on sache n'en point abuser, ce qui, j'en conviens, est jusqu'ici très rare.
Votre aimable condescendance à revenir déjà au Mercredi me touche infiniment, car j'en sens bien le motif, et j'accepte volontiers votre petit sacrifice à ce sujet. J'attendrai donc, dès Mercredi prochain, la prompte arrivée que vous m'annoncez, et vous me permettrez, j'espère, de baiser avec respect la gracieuse aiguille qui me promet un long entretien. Laissez-moi seulement vous représenter aujourd'hui que, pour cette fois, je vais perdre, par cette bonne résolution, l'espoir, qui m'avait nourri toute cette semaine, de vous recevoir après-demain. Au reste, je ne sortirai ce jour-là, que pour aller, vers cinq heures, au dîner mensuel de Blainville. Si donc vous étiez disposée, comme ne travaillant pas alors, à me gratifier d'une exception aussi légitime, vous savez combien j'en serais heureux et reconnaissant. Les seuls instants d'une vraie plénitude de ma vie morale sont, depuis six mois, ceux de nos libres épanchements : ces six mois, Clotilde, me semblent tantôt un siècle, tantôt un jour, selon que je pense à la profondeur de mon alîection ou à son essoi- imparfait et comprimé.
Ne vous inquiétez point, ma tendre amie, de mes chères insomnies ; car, au fond, je ne m'en porte pas plus mal. C'est seulement
:i82 TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.
dans ma crise initiale de Mai, que j'ai eu des nuits totalement privées de sommeil. (Juand j'ai dormi trois ou quatre heures, même discontinues, croyez que je n'ai aucun besoin d'opium : j'en connais trop les dangers définitifs, comme ralentissant la pensée et tendant à abréger la vie, pour y recourir autrement qu'en cas d'extrême nécessité passagère. Au reste, je désirerais beaucoup que mon sommeil habituel redevînt aussi plein et aussi prolongé qu'avant que mon cœur fût pris, et j'espère y parvenir bientôt, sans toutefois m'attiédir nullement. Croyez donc que je ne provoque jamais mes insomnies : seulement, votre douce image me les fait supporter avec résignation , et même tendrement chérir. En général, comptez, ma Clotilde. qu'une santé à laquelle vousprenez un si véritable intérêt me paraîtra toujours mériter mon active sollicitude. Je me félicite aussi que vous preniez enfin un soin plus sage et mieux soutenu de celle qui m'est encore plus chère. Nous avons tous deux beaucoup à penser et à aimer, même à agir : pourquoi ne nous efforcerions-nous pas de vivre ? Adieu, noble et tendre amie ; je vous embrasse comme je vous adore : à ce soir, et peut-être demain aux Italiens.
A" CO.MTE.
QUATRE-Vl\GT-Ql ATRIÈME LETTRE
Dimanche malin 2 Novembre 1845.
Mon cher ami. voici qui vous arrivera en mon lieu et place aujourd'hui. Ne pouvant pas marcher, je travaille ; pour ce qui est de Mercredi, comptez sur moi. Je suis bien contente de vous avoir fait plaisir en reprenant ce terme moyen. Moi aussi, j'éprouve de la douceur à pouvoir être moi-même de temps en temps, et je sens que près de vous je puis penser haut.
Je suis moins gâtée que jamais sous ce rapport autour de moi. Il y a toujours de la mauvaise volonté à mon égard dans la volonté principale ; ce qui l'ait que je me renferme dans mes espérances
CORRESPONDANCE. .is.i
eX dans mon reste de courage pendant le peu d'heures que je vis en communauté. Du reste, ils redeviennent toustrèsforts vos amis: vous serez le premier être à qui on aura pardonné de m'avoir aperçue.
Le brave Léon a écrit ses remerciements de la manière la plus touchante, et tout s'est très bien passé pour lui heureusement, .le lui ai promis votre estime ; j'espère bien qu'il vous en paraîtra digne.
.l'ai lu avec tendresse votre bonne lettre d'hier ; et, à propos de cela, il faut que je vous demande l'absolution pour une petite faute qui pourrait vous paraître maussade à la longue. Vous m'aviez demandé de numéroter mes lettres, et j'en suis encore à commencer cette opération, tant les chiffres me vont mal : nous n'avons jamais rien perdu qu'une mèche de cheveux, ne m'en veuillez donc pas si j'oublie de vous satisfaire en cela et en ce qui tient au quantième.
A Mardi, sous la feuillée, mon cher philosophe ; je ferais mieux de dire sous la ramée : mais tout ce qui rappelle le froid est toujours difftcile à poétiser; mieux vaut encore, en fait d'images, la poule au pot du bon Henri, si vert-galant qu'il ait été.
Portez-vous bien, cheret])on ami; je suis heureuse d'apprendre que vous voulez dormir: et, s'il vous fallait ne m'aimer qu'un quart d'heure par jour pour votre repos, je souhaiterais de tout mon cœur que la chose eût lieu demain.
Je vous tends la main de la part de mon cœur,
Clotilde de vaux.
01 ATRE-VINr.T-rjNOrïiniE LETTUE
n.iiianclie soir 2 Novembre 1845 (i li.}.
Vous venez d'employer, ma bien-aimée, le plus sur moyen de m'adoucir votre absence forcée, en me faisant arriver une excellente lettre à l'instant où je commençais à vous attendre. Les transports accoutumés qu'elle m'inspire, et le bonheur tl'y répondre
:Wt TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.
aussitôt, vont tendrement occuper le temps que je comptais aujourd'iiui passer avec vous, mais sans toutefois pouvoir réellement compenser votre divine présence, surtout quand je pense au triste motif de santé qui m'en prive inopinément. Etes-vous bien assurée, mon adorable amie, que votre travail n'est pas repris trop tôt? Ne serait-il pas plus sage, puisque vos jambes refusent leur service, de vous borner encore à l'occupation passive de la simple lecture, convenablement dirigée vers votre but? Cette sorte de prostration musculaiie me semble elle-même le signe peu équivoque d'une disposition intérieuie (|ui devrait vous interdire toute grande activité cérébrale, t|uoi(iu'elIe paraisse insidieusement vous y pousser. Surtout, Clotilde, plus d'opium, ni de quinquina, sous aucune forme, à moins d'extrême besoin momentané : la fin d'un tel régime me semble maintenant arrivée pour vous. J'avais tant compté Lundi que votre santé revenait enfin pleine et stable! Avant vos explications d'aujourd'hui, j'avais déjà vu (jue votre dernière paix de famille ne dissipait point réellement la mauvaise disposition existant tout autour de vous, en exceptant toujours votre excellent père, <jui. pour être constamment digne de vous, n'a jamais eu besoin que de rester le même. La remarquable maxime que vous m'avez récemment citée de la dernière lettre de votre mère aurait dû pourtant la pousser elle-même à mieux apprécier l'ensemble de sa conduite envers vous. Mais, selon votre judicieuse application, c'est entre nous deux qu'elle doit surtout se réaliser, comme aussi convenable, depuis longtemps, de mon côté que du vôtre.
Dans l'une de vos plus charmantes lettres, vous aviez heureusement formulé déjà noti-e principale devise commune : Clinninoim appuyés l'un s^ir l'autre : telle est, en elïet, je le sens de plus en plus, pour moi, et j'ose ajouter pour vous, la meilleure garantie d'un vrai bonheur. Ne perdez point courage, ma tendre Clotilde : puisque nous sommes dignes l'un de l'autre, notre sainte persévérance nous amènera, bientôt peut-être, à toute la félicité compatible avec notre fatalité respective, sans blesser aucune juste convenance, ni même aucune légitime susceptibilité. En attendant que le temps ait pu ainsi, selon votre heureuse expression, nous tjuUlcr cl nous fairi'. la certitude de m'avoir inspiré l'amour le
plus dévoué et le plus inaltérable contribuera, j'espère, à soutenir votre noble longanimité contre d'injustes malveillances ou indilîérences journalières. Si, comme vous le pensez, je redeviens vraiment cher aux vôtres, mon iniluence spontanée modifiera peutêtre insensiblement leur insuffisante tendresse envers vous.
Quant à votre jeune frère, je vous remercie de lui avoir promis mon estime, et vous pouviez y joindre mon affection : puisse sa destination militaire le rapprocher assez de nous pour me permettre de lui témoigner souvent l'une et l'autre ! Votre famille ne se composera jamais, à mes yeux, que de deux sortes de membres, ceux qui vous apprécient dignement, et ceux qui ne vous rendent pas, à tous égards, une suffisante justice. Or, votre cher Léon me semble jusqu'ici composer, avec votre bon père, toute la première catégorie : c'est surtout à ce titre qu'il pourra toujours compter sur moi. Ne croyez pas d'ailleurs que de tels jugements me soient seulement inspirés par mon ardent et profond amour. J'ose assurer qu'ils résultent encore davantage des inductions décisives que la manière d'apprécier votre éminente nature doit fournir spontanément sur l'élévation morale et la vraie portée mentale de tous ceux à qui les données n'ont pas manqué.
La tendre satisfaction que vous inspire ma lettre de Vendredi confirme mon espoir croissant de voir s'établir entre nous une pleine et active sympathie philosophique, de convictions comme de sentiments. J'y entrevois déjà une éminente destination publique, pour montrer à l'Humanité la salutaire influence de l'harmonie des sexes, sous un aspect qui n'a pu encore assez ressortir. La saine philosophie ne pourra remplacer entièrement la religion qu'en sachant autant qu'elle s'adresser profondément au cœur, autrement que par de fades et stériles formules métaphysiques. Vous savez combien cette condition fondamentale m'a préoccupé dans la conception et me sollicite dans l'exécution de mon second grand ouvrage. Or, j'ai ainsi, mon adorable Clotilde, beaucoup à apprendre de vous, (jui deviendrez par là, même à votre insu et presque malgré vous, mon intime collaboratrice. Avant de commencer cette nouvelle composition, je vous adressai, il y a trois mois, une secrète dédicace générale, destinée à satisfaire déjà, sous ce rapport, à mes doux besoins de gratitude. Mais je ne
:i,S(; TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.
serai, à cetégaid, vraiment content qu'en vous tendant, à la face du soleil, le plein hommage que vous méritez de plus en plus. Aux éminents esprits et aux nobles âmes, j'expliquerai dignement l'heureuse etficacité philosophique et sociale d'un nouveau type d'association mentale et morale, où les aptitudes de chaque sexe se fortifient mutuellement. Vous-même n'en pouvez encore apprécier toute la puissance, parce que ses conditions préliminaires e^xigent surtout l'état d'entière émancipation aujourd'hui atteint enfin par la raison humaine. Je trouverai tôt ou tard l'occasion de présenter convenablement une telle appréciation, d'une manière également digne de vous et de moi.
Félicie, je le crains, a peu goûté la soirée d'hier, non seulement par la fâcheuse substitution inattendue de Corelli à Mario, mais surtout d'après ses touchantes sollicitudes maternelles, toutefois peut-être un peu trop alTectées. Toute la famille ayant maintenant consacré ma stalle du prochain, je compte bien la diriger spécialement, dès Samedi, vers sa principale destination, et vous n'hésiterez pas, j'espère, à l'utiliser plus qu'aucun d'eux. Adieu, mon incomparable amie : au dîner d'après-demain, et surtout à notre cher ^Mercredi, devenu désormais plus sacré d'après la tendre appréciation (|u'il vient de subir spécialement entre nous. A vous la vie de votre philosophe,
Ate COMTE.
QLATRE-\li\(;T-SIXIt:ME LETTRE
Jeudi soir 6 Novembre 18i5 (3 h.).
Pardonnez-moi, chère et bonne amie, le baiser inconsidéré qui a terminé hier notre cordiale entrevue. Outre que je devais, en g-énéral, craindre ainsi de vous déplaire, j'aurais dû spécialement sentir que j'étais alors aiïecté d'un trouble gastrique, par suite duquel mon souille, quoique habituellement très pur, se trouvait momentanément indigne de se mêler au vôtre. Mais j'espère que
votre indulgente affection aura d'avance excusé cette indiscrète ardeur.
Ce dérangement accidentel a continué hier d'être tel que j"ai dû m'abstenir de la moindre nourriture ; et dès lors je me suis trouvé ce matin incapable d'aller à ma leçon. Mais cette diète rigoureuse a heureusement sutfi : la nuit a été presque bonne ; et je me sens ce soir assez bien pour ne pas manquer les Italiens.
A propos de pardons, je dois vous en demander de mieux mérités au sujet de mes sollicitations, quelquefois aveugles peut-être, toutefois jamais indiscrètes, ni j'espère importunes, sur le genre de soins qu'exige votre chère santé. D'après vos explications d'hier, je commence à sentir que mes instances et mes conseils n'ont pas toujours été fondés, sous ce rapport, sur une suffisante appréciation, ni de votre constitution propre, ni surtout de l'ensemble de vos antécédents. Certain désormais que vous êtes sincèrement réconciliée avec la vie, comptez, ma Clotilde, que, malgré mon intime sollicitude continue, j'aurai maintenant plus de confiance dans la sagesse personnelle que vous avez dû acquérir à ce sujet.
Sans m'ètre encore expliqué sur votre humble aveu de négligence quant au numérotage de vos lettres, j'espère que vous ne me croyez un zélateur assez fanatique de la précision pour vous en garder la moindre rancune. C'est à moi plutôt de vous demander pardon de continuer, de mon côté, cette minutieuse précaution, due seulement à mon extrême appréciation de notre correspondance ; car je suis loin d'être aussi prudent envers toutes mes autres lettres.
Le tendre aveu d'abnégation qui termine votre charmante lettre de Dimanche me touche profondément. Mais, entre mon amour et mon repos, le choix ne me serait pas dilficile : comment tiendrais-je à soigner ma vie si je devais renoncer à son principal intérêt ? Heureusement, cette alternative ne se réalisera jamais : je commence à dormir un peu mieux, et certes sans vous aimer moins.
Adieu, mon adorable Clotilde ; quand même ces incohérentes explications vous sembleraient un innocent prétexte d'amicales causeries, j'espère que vous les accueilleriez. Notre situation reste, à tout autre égard, si peu satisfaisante que je serais bien excusable de saisir chaque occasion pour me procurer ces douces
ans TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.
compensations. A demain soir, le bonheur de serrer votre chère main, et surtout à notre bonne soirée du Samedi, sauf le malencontreux roi d'Assyrie. Comptez à jamais, ma Glotilde, sur le profond et respectueux amour de
Votre philosophe,
A" COMTE