ATRE-VINGT- SEPTIÈME LETTRE
Vendrefli malin 7 Novembre 1845.
Mon cher philosophe, je croyais que c'était moi qui vous avais donné hier un bon baiser d'amie. S'il en est autrement, je vous olfre mon absolution de bien grand cœur. Je regrette que vous trouviez au delà matièie à sacrifices dans nos relations. La situation morale dans laquelle je me suis trouvée tout à coup placée vis-à-vis de vous m'a souvent paru le complément de mes douleurs, car je vous impose presque ce que j'ai subi. Mais vous devez me comprendre en philosophe et en homme de cœur; cela me console de le penser.
Je suis revenue hier le cœur gros de mes médisances ; j'ai trouvé ma mère très triste, elle me l'a paru encore aujourd'hui. Hélas ! chacun lutte dans la vie, et chacun souffre ; il faut savoir faire grâce aux mères surtout.
Pour vous, mon cher ami, près de qui je me sens si bien, ne craignez pas de m'importuner jamais de votre sollicitude. Je l'accueille, dans le fond de mon cœur, avec une sincère reconnaissance, et elle ne peut que m'attacher à vous davantage.
Je vous griffonne ce mot en m'éveillant ; je vais un peu plus fort que ces jours-ci, quoique je sois poursuivie par les pulsations. Soignez bien votre estomac, ce grand fonctionnaire si influent dans notre pauvre chose. J'ai beaucoup d'obligations au mien, et je sens d'autant mieux le respect que chacun doit avoir pour le sien.
A ce soir, mon cher ami, et à demain si je n'ai pas rl'asthmc ni de lète cassée.
A vous de cœiii-,
ClO TILDE DE \'AL'X.
OIATRE-VINGT-IM ITIÈME LETTRE
Samedi matin 8 Novembre 1845 (6 li.).
En revenant hier soir de serrer la main chérie, je voulais, ma tendre amie, répondre aussitôt à votre bonne lettre de ce matin, que j'avais lue trop tard pour avoir pu déjà vous remercier d'un si gracieux pardon. Mais la raison m'a déterminé à me coucher, seulement encore plus plein que de coutume de votre charmante pensée. Une nuit salutaire vient de récompenser cette sagesse, et je me lève assez dispos pour pouvoir, en retardant un peu ma tendie prière du matin, accomplira temps ce doux devoir, que l'heureuse soirée d'aujourd'hui ne me semble pas rendre superflu ; nos sentiments respectifs s'épanchent ainsi plus nettement que même dans la plus cordiale entrevue.
Chacune de vos communications me fait davantage admirer la suave délicatesse de votre cœur et la grâce exquise de votre esprit. Je suis profondément touché de l'aimable spontanéité qui, malgré tant de justes griefs, fait aussitôt prévaloir votre tendresse filiale, à la moindre provocation. Vous avez bien raison, ma digne amie, sachons surtout excuser les mères ; la vôtre m'a paru hier sérieusement affligée, quoique j'en ignore le motif. Vos touchantes dispositions envers elle ne trouveront jamais en moi qu'un noble encouragement, si vous aviez en elîet besoin d'être spécialement poussée aux bons sentiments autrement que par la satisfaction de les éprouver.
Puisque vous me permettez, Clotilde, d'insister toujours sur les soins qui me paraissent convenir à votre chère santé, laissez-moi vous recommander aujourd'hui une grande modération dans votre
travail, si vous ne pouvez vous résoudre à une entière suspension passagère. Je sens mieux que personne l'importance propre de votre éminente composition , outre son heureuse diversion à vos chagrins et ennuis habituels; je reconnais aussi sa puissante efficacité prochaine pour votre juste émancipation personnelle, qui devient de plus en plus désirable. Mais je suis maintenant inquiet de votre agitation cérébrale combinée avec votre prostration musculaire. L'ardeur actuelle de votre main, et l'accélération opiniâtre de votre pouls me semblent indiquer très clairement la nécessité du repos, surtout d'esprit. Suivez donc, je vous en conjure, la sage résolution où vous étiez hier soir d'aller consulter sérieusement votre médecin, et je ne doute pas qu'il ne vous prescrive, avant lout, de mettre momentanément votre cerveau au régime passif de ta simple lecture. Votre noble but, public et personnel, devrait vous décider à mieux ménager des foices dont la vicieuse consommation peut aujourd'hui retarder beaucoup vos justes espérances.
L'aimable lettre à laquelle je réponds atteint, avec une admirable délicatesse, la plus douloureuse de mes propres sollicitudes. Après notre crise décisive de Septembre, je vous promis d'attendre, sans aucun murmure, les modifications spontanées que vous me permettiez d'espérer dans l'état intime de votre cœur. Puisque votre allusion spéciale semble m'autoriser à rompre momentanément le respectueux silence que je m'étais prescrit à ce sujet, je me bornerai à vous remercier d'avoir déjà reconnu que je sais souilrir et résister en homme de cœur et en philosophe, en m'abstenant envers vous de toute indiscrète sollicitation. La stricte continence que j'ai dû m'imposer depuis que mon cœur est pris se trouve certes trop naturelle pour que je doive aujourd'hui m'en faire aucun mérite. Mais il y en a peut-être à savoir attendre, avec une alîectueuse résignation, un gage sacré et une incomparable garantie, dont une entière spontanéité constitue seule la vraie valeur. Votre touchante allusion me fait espérer que ma loyale fermeté à conserver la respectueuse attitude promise par mon cœur ne vous conduira jamais à penser que j'attache moins de prix aux libres concessions indispensables à la plénitude et à la consolidation du bonheur ineffable que me procure notre sainte affection. Je puis donc vous renouveler, sans aucune crainte, l'assurance bien sincère de vous laisser
CORRESPONDANCE. 39i
toujours la suprême direction de nos relations quelconques, sans chercher ailleurs que dans votre cordiale estime la récompense de mes intimes sacrifices, jusqu'à ce qu'une douce transformation spontanée vous permette de les faire cesser. Croyez surtout, quelque douloureux qu'ils soient à mon cœur, qu'ils ne m'empêchent pas de sentir profondément le prix de la noble tendresse que vous avez déjà accordée à
Votre cher philosophe.
A" COMTE