QUATRE-VINGT-NEIVIÈME LETTRE
Samedi matin 8 Novemljre 1845.
Mon cher ami, je me sens trop fatiguée pour pouvoir jouir du spectacle ce soir. Si vous voulez en faire profiter Félicie à ma place, cela vous fera quitte d'elle pour longtemps. Je crois qu'avec deux jours de repos seulement Je me remettrai en fond, et je m'en vais les prendre. Il ne me faudrait avec une plume qu'un peu d'exercice à l'air, et je suis toujours entraînée à des fatigues de ménage, le matin pour moi, le soir pour la communauté ; tout cela est bien difficile à mener de front. Une fois ma Willelmine finie, je m'arrangerai pour obtenir ma pension, et vivre enfin suivant mes besoins. Tant que je ne serai pas écrivain officiel, on comptera pour rien mes efforts. J'ai le plus grand intérêt à débuter vite. Oiie je vous sais gré, au fond du cœur, de m'avoir secondé comme vous l'avez fait ! Je me chauffe et je me vêtis en femme délicate grâce à vous, et ce sont deux points capitaux pour moi; le reste est à la disposition de chacun de nous, et ne m'a jamais manqué. Ne dites rien; les paroles sont autant de coups d'épée dans l'eau : il faut faire et attendre. Si j'avais plus de force, tous ces riens là glisseraient on ne peut mieux sur mon enveloppe actuelle: il faut espérer que ma persévérance me rendra à la fin le même bon ofhce.
Ma mère est très soucieuse, et* cela m'attriste : mais il est si avéré que je ne pourrais pas parvenir à réaliser ses vœux du jour et du lendemain, que je n'y prétends plus du tout.
Au revoir, mon cher et bon ami, à Lundi. A Samedi, probablement : j'espère beaucoup de mon régime de repos. Portez-vous bien de votre part, et comptez sur mon affection la plus vraie.
A vous de cœur,
Clotilde V.
qi\tiu<-\i\(;t-I)I\ii:me lettre
Dinianclic malin 0 Novembre 1845 (8 li.).
En envoyant hier avertir Félicie du relâche italien, j'ai indirectement appris, ma céleste amie, sur votre chère santé, de plus fâcheuses nouvelles que par l'affectueuse lettre que vous m'écrivîtes un instant avant de recevoir la mienne du matin. C'est pourri uoi, après s'être soigneusement informée de votre état présent, Sophie est spécialement chargée ce matin de vous éviter, autant que possible, toute fatigue corporelle. Gardez-la donc, à cet effet, sans aucun scrupule, tout le temps convenable; je vous conjure d'y faire cette fois, moins de résistance qu'auparavant. Tout ne devrait-il pas être déjà commun entre nous? Vous savez d'ailleurs que, pour un simple enfant, je me suis privé de ma bonne plus souvent et plus gravement que vos besoins ne l'exigeraient maintenant, sans en éprouver moi-même aucun notable inconvénient. Pourquoi donc serais-je moins ser'\iable envers vous, ou pourquoi seriez- vous plus cérémonieuse?
Au milieu de mes inquiétudes, je suis heureux d'apprendre que le cas commence à flxer sérieusement votre attention, et que vous êtes enfin décidée au repos. J'espère que vous le prenez à temps, et que vous saurez le prolonger sagement, s'il le faut. Votre appréciation du genre d'habitudes propres à votre santé me paraît très judicieuse ; elle me rassure sur l'avenir, pourvu qu'une
persévérante fermeté vous y fasse conformer assez toute votre conduite. Avec le travail intellectuel, quelque exercice journalier au grand air, sans aucune autre fatigue physique, voilà ce qui vous convient régulièrement, une fois dissipée la crise actuelle. Dès ce moment vous pourriez, ce me semble, éviter la partie purement personnelle de vos fatigues de ménage. Si nos domiciles étaient plus rapprochés, Sophie est réellement assez peu occupée chez moi pour venir aisément chaque matin vous éviter cette •peine, comme la digne femme m'a dit vous l'avoir indiqué spontanément. Mais, par un arrangement peu coûteux avec votre portière, nous pourrions aussi y parvenir facilement, dès que vous le voudrez. Quant aux fatigues de famille, il suffirait, ce me semble, de vous prononcer convenablement sur leur danger pour vous en affranchir assez, surtout si le commun docteur en disait hautement son avis médical.
Tout en insistant sur ces expédients immédiats, je ne méconnais pas la sagesse, ni même l'urgence, du judicieux régime que vous m'indiquez, et dont la prochaine réalisation me semble aussi possible que désirable. Il faut, en effet, que vous soyez enfin vousmême, et cela pour votre santé autant que pour votre bonheur. Votre famille ne peut élever aucune objection raisonnable contre une transformation aussi légitime, après vous avoir vu subir tant de malheurs, non moins étranges qu'immérités. Je comprends le puissant secours que peut vous fournir votre élaboration actuelle, en facilitant ce parti décisif ; en ce sens, il vous importe beaucoup de l'achever promptement. sauf les soins de votre santé. Mais permettez-moi. ma noble et tendre Clotilde, d'améliorer votre sage projet, en le rendant indépendant d'une telle condition, qui, malgré son elficacité, me semble loin d'y être indispensable, et pourrait en retarder l'exécution au delà de vos urgentes exigences. Vous n'avez réellement besoin d'aucun titre semblable pour obtenir que la dépense faite à votre intention s'accomplisse autrement qu'aujourd'hui, sans subir d'ailleurs la moindre augmentation. Je vous engage surtout à déterminer convenablement, à ce sujet, la suprême intervention de votre digne père, en l'informant d'abord de la pension aiifrichieniie. ce qui. en toute hypothèse, me semblerait décent et upporlun.
Dans le cas même le plus défavorable, laissez-moi, Clotilde. prendre enfin au sérieux le noble protectorat que vous m'avez tendrement conféré, et réalisons, s'il le faut, mon amicale proposition de Septembre, qui restera toujours acceptable entre nous. Ne craignez pas que les embarras momentanés de ma situation personnelle puissent jamais m'empècher aucunementde l'exécuter, fût-ce dès aujourd'hui. Quand je devrais d'ailleurs employer ainsi mon temps de manière à retarder un peu ma grande élaboration, n'en ai je pas dignement acquis le droit, et pourrais-je en mieux user?
Ma principale dette philosophique est maintenant payée envers l'Humanité qui n'est plus désormais autorisée à se plaindre de me voir, au besoin, dévouer à l'amitié. Ne serait-ce pas d'ailleurs une autre façon de servir beaucoup la nouvelle philosophie que de la montrer au monde inspirant, dans la pratique, un aussi noble dévouement privé ? Soyez donc, chère amie, bien à l'aise avec moi, en me voyant prêt aux plus extrêmes de vos chances, quoique je reconnaisse, pour votre bonheur, l'importance de les éviter autant que possible. Demandez donc bientôt à votre famille, au nom de votre juste liberté personnelle, tous les secours que vous en pourrez obtenir sans aucune rupture, et comptez franche ment, quant au reste, sur mon énergique alîection, qui pourrait,au besoin, tout suppléer à cet égard. Constituez enfin, sous ce double aspect, le régime physique et moral qui vous est vraiment nécessaire. Vos touchants remerciements d'hier sur la très minime intervention que vous m'avez jusqu'ici permise m'ont navré de douleur, en me dévoilant un ordre de besoins que j'étais loin de soupçonner. A quelque parti, soit immédiat, soit définitif, que vous croyiez devoir vous arrêter, nous devons absolument faire cesser des préoccupations habituelles aussi indignes de vous.
Vous, dont la douce infiuence spontanée a si bien développé en moi les afiections tendres, qui m'étaient naturellement inhérentes sans avoir pu encore surgir assez, recevez de nouveau, ma Clotilde, pour cet inappréciable service, l'éternel hommage de ma plus intime gratitude.
Quelque dévouement qu'elle puisse m'inspirer, il n'équivau-
CORRESPONDANCE. :m
(Ira Jamais, ni à l'importance d'un tel bienfait, ni même à la prolondeur tlu respectueux amour de
Votre philosophe.
ate comte.
Pour la représentation manquée hier, l'administration fies Italiens nous donnera, Dimanche 16, une soirée extraordinaire. Ma double stalle va donc me servir deux jours de suite, Samedi et Dimanche prochains : vous choisirez l'un, et je donnerai l'autre à Félicie ou ailleurs.