JL ATRE-VINGT-ONZIÈME LETTRE
Diiiianclio soir 9 Novembre I8i5.
Vous êtes un homme délicieux ; et, si chacun vous ressemblait, tout irait sur des roulettes en ce monde. Mais il s'en faut qu'il en soit ainsi ; et ce qui vous parait simple et juste serait taxé ailleurs de folie ou d'égoïsme monstrueux. J'en ai déjà fait l'expérience, mon digne ami ; et ma retraite de Passy m'a été jetée à la tète trop souvent pour que je ne sois pas sûre d'avance des nouvelles hostilités que j'ai à craindre en me remettant à mon aparté. Je n'aurais qu'un moyen imméiliat de le tenter; j'y ai songé déjà avec réflexion, il n'est pas sans inconvénients. Mais il me satisferait dans mes sentiments pour mon père, parce qu'il lui serait utile ainsi qu'à moi. S'il voulait me laisser ma libeité sauve, je trouverais une honorable protection dans son association avec moi. Mais cet arrangement n'est praticable que d'une seule manière: c'est s'il voulait habiter une maison commune où nous aurions chacun notre appartement, et où je me chargerais de diriger un ménage dans lequel je serais maîlresse. \'oilà la seule ressource que j'aie maintenant : mais je sens combien elle demande à être pesée et envisagée sous toutes ses faces, parce qu'une semblable démarche engage plus que le présent.
Gomme je vous l'ai dit hier, un premier succès obtenu, on me fera des concessions qui ne me seront accordées avant que sous des milliers de conditions. Mon intention est de mettre mon oncle lui-même dans mes intérêts, aussitôt que j'y aurai un titre évident. Je ne puis avant ni recourir à lui ni parler de ses bienfaits à mon père, ma mère m'ayant imposé le secret.
Quant à accepter les immenses services que vous voudriez me rendre, mon cher philosophe, c'est une chose encore plus impossible à mes yeux. Si j'avais le bonheur de partager l'amour que je vous inspire, je pourrais tout au plus consentir à ce que vous me consacriez une portion de votre temps et de vos goûts. J'ai trop peu de titres à votre dévouement pour le mettre à l'épreuve autrement que je ne l'ai fait jusqu'ici. Vous pouvez vous regarder comme sullisamment investi du rôle de protecteur par les nobles bontés que vous avez eues pour moi ; et je me regarde, de mon côté, comme tellement placée sous une digne et sainte protection ([ue j'aurai avec vous la confiance et la simplicité d'un enfant. Je désire seulement rendre en même temps aux miens la justice qui leur est due. Voilà six ans qu'ils s'habituent jour par jour à mon malheur, et à tous les inconvénients de ma santé. Notre médecin a fait, en homme de cœur, toutes les observations nécessaires à mon sujet. On a failli le congédier trois ou quatre fois pour sa franchise: mais je ne m'en suis pas moins lessentie, et réellement on me ménage le plus possible, mais il me faut très peu de chose pour me fatiguer beaucoup.
Chez moi, je fais mes petites affaires par goût autant que par habitude, et la fin de la journée arrive que j'ai toujours dépensé bien trop de forces pour ce que j'en ai.
Je vais employer ma portière régulièrement, et me réserver pour ma plume et un peu de promenade. Si donc vous pouvez sincèrement, et sans vous imposer aucun surcroît de peine, m'aider dans le secret de nos cœurs, je vous promets de vous demander tout ce qui me sera nécessaire pour franchir le pas. Combien de femmes aussi intéressantes que moi qui n'ont pas les ressources que j'ai, mon cher ami ! Et combien surtout qui doivent manquer d'un appui véritable ou d'un ami généreux comme celui que j'ai trouvé ! A vous, en retour, la pensée si douce d'avoir ranimé un être
CORRESPONDANCE. .TJ7
anéanti et d'avoir versé du baume dans un cœur ulcéré ! Puissé-je vous rendre le bien que vous m'avez fait !
Nous causerons de mes plans ; écrivez-moi d'ici Mercredi. J'irai vous demander de quoi satisfaire à mes besoins imprérus. Le manque de mémoire n'est pas étranger à ces sortes de négligences. Quoique j'aie eu cette année tout ce qui est censé me suffire, il y a eu des nécessités coûteuses pour moi qui n'ont pas assez figuré. On me conteste jusqu'au mérite de l'ordre, que j'ai en première ligne. Quand j'ai porté une robe deux ans. on s'étonne que je la raccommode. Ceci soit dit rien que pour mon honneur à vos yeux, mon philosophe. Je serai encore très belle cet hiver avec la robe de Léon ; mais il m'a fallu tout ce qui ne se voit pas. Si vous pouvez encore me prêter 100 francs, toujours pour ce qui ne se voit pas, vous serez plus qu'au niveau de la Providence à mon égard.
Adieu, mon cher ami, à demain soir. J'ai agi sur le cœur par quelques frictions de digitale: cela diminue l'activité du pouls; mais je n'ai pas l'ombre de jambes. J'irai voir le docteur si cela ne va pas mieux : pourtant il dit qu'il y a bien peu de chose pour moi chez les pharmaciens, et je crois qu'il a raison.
A vous de tout cœur,
Clotilde de VAUX,