‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 71 sur 112 · OIATRE-VINGT-TREIZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

OIATRE-VINGT-TREIZIÈME LETTRE

Mardi matin 11 Xovenibro 1845.

Combien je serai heureuse, mon digne ami. quand je pourrai vous faire plaisir à mon tour ! Si je parviens à conquérir mon émancipation, vous pouvez compter sur la meilleure place au coin de mon feu. En attendant, comptez sur celle que vous occupez dans mon cœur.

Le service que vous me rendez de nouveau me met cette fois-ci à flot. J'ai acquitté quelques petits comptes et pris mes précautions d'hiver : je n'ai plus qu'à me dorloter, en préparant l'avènement de Willelmine. Je me sens chaque jour davantage de goût pour la profession ; et, si je pouvais une bonne fois disputer mes forces à tout ce qui me les ôte, je sens que je parviendrais à mon but. Je sais très bien qu'on reconnaîtra plus tard la droiture de mes vues et l'utilité de ma persévérance, et je ne suis vraiment abattue maintenant que par mon imii/lisaiicc physique.

J'espère que la digitale va me remettre sur pied pour Jeudi ou

Vendredi. J'ai déjà bien moins d'oppression et de pulsations. Demain j'irai vous voir en bateau ; et, d'ici-là, je vais lire et chilïonner.

. Adieu, mon vrai philosophe. Puisse votre sort s'accroître aussi de tout ce que vous méritez! Je crains que vous ne trouviez rarement vos pareils autour de vous, et que vous ne deviez jamais compter que sur votre mérite.

Kecevez, avec mon tendre bonjour. l'éternelle assurance de mon attachement.

Clotilde de vaux.

orVTRE-VINC.T-QUATORZIliME LETTRE

Mardi soir 11 Novembre 1845 (2 b.).

Je crains, ma bien-aimée. d'avoir trop tôt répondu hier à votre excellente lettre de Dimanche, qui exigeait peut-être moins d'entraînement. Sans avoir rien à modifier dans cette réponse, je n'y ai point assez insisté sur une importante explication, qui ne doit pas rester purement verbale.

Une délicatesse trop ombrageuse vous fait écarter comme immédiate la proposition que je renouvelais seulement comme ressource extrême, et qui, à ce titre, demeurera toujours ouverte entre nous. Je vous avais d'ailleurs conseillé en même temps de recourir à votre famille autant que vous le pourrez dignement, et de ne chercher alors dans notre sainte amitié que des moyens supplémentaires, pour tous les cas d'insuffisance ou d'imprévoyance. Sous un tel aspect, j'espère que vous êtes déjà résolue à me demander franchement tout ce qui vous deviendra nécessaire : vous savez combien je serai toujours heureux d'y pourvoir. Comptez aussi que je n'en éprouverai jamais aucune gêne réelle, même quand mes embarras actuels se prolongeraient au delà de toute vraisemblance.

Mais, pour le cas extrême auquel seul se rapportait mon offre

principale, permettez-moi d'insister sur le peu de fondement des répugnances, irrélléchles quoique nobles, que vous inspire, à cet égard, l'état présent de votre cœur. Uuelque immense prix que je doive toujours attacher à obtenir enlin de vous un sentiment équi valent au mien, la simple amitié me pousserait assez à une telle intervention, et devrait aussi vous décider à l'accepter, si, en elîet, un soin légitime de votre pleine sécurité ou de votre juste dignité vous déterminait jamais à renoncer à tous secours de famille.

De telles relations furent, sans doute, toujours très rares: mais il en exista divers exemples irrécusables, soit entre deux hommes, soit même d'un sexe à l'autre. Ne sommes-nous pas tous deux assez dignement organisés pour réaliser de nouveau ces nobles exceptions, l'honneur de la nature humaine ? Au fond, elles se réduisent à étendre jusqu'à l'amitié l'office universellement attribué déjà à la fraternité et à la paternité. Or, n'est-ce point alors le cas d'appliquer la mémorable maxime récemment formulée par votre mère ? Sans doute je ne cesserai jamais de voir en vous ma seule épouse véritable, et de vous garder, quoi qu'il arrive, autant de fidélité, morale ou même physique, que si notre union était réelle et complète, dussé-je, comme je ne dois, hélas ! que trop le craindre, n'obtenir jamais de vous rien au delà de la pure amitié. Mais cette imparfaite réciprocité ne devrait pas, au besoin, vous faire rejeter un dévouement auquel l'amour n'est point indispensable.

Que parlez-vous de la nécessité de rendre? Oubliez-vous le bonheur d'accorder et même celui d'accepter? La morale positive ne doit-elle pas surpasser la murale Ihéologique ou métaphysi(|ue, en conduisant rHumanitéà une active pratique du pur désintéressement? Ne suis-je pas d'avance pleinement récompensé de tels elïorts par cette douce conviction d'avoir déjà, suivant vos touchantes expressions d'avant-hier, ninimé un rlir (inétinti. et ri' rué tilt baume (lana nn cœur ulcéré ! Quant à ce qui me revient de notre sainte liaison, dois-je donc dédaigner la précieuse révolution produite ainsi dans l'ensemble de mon existence morale? Je vous dois le plein essor des alfections tendres, et même des plus généreux sentiments. Chaque jour, je me sens, grâce à vous, deve-

Wi TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.

iiir à la lois ineilleui- et plus heureux ; même en ce qui concerne mon action pliilosopliique sur l'Humanité, la seconde moitié de ma noble cairière surpassera ainsi la premièie. S'il est vrai, comme nous l'admettons tous deux, que le grand but de la vie humaine consiste dans le perfectionnement continu de notre nature, individuelle et collective, pourrions-nous méconnaître le prix de tels bienfaits, si directement relatifs à cette éminente destination ? Ce résultat capital mériterait bien certes d'être acquis par un surcroît de quelques heures de travail quotidien, qui ne m'offrirait, en réalité, d'autre grave inconvénient que de retarder peut-être d'un ou deux ans une importante publication, si toutefois la douce surexcitation continue due à un tel essor moral ne compensait pas, pour ma principale élaboration, cette diminution de loisir. Les êtres vulgaires font tant de pareils sacrifices au profit de leur santé stérile ou de leurs grossiers plaisirs! Pourquoi les hommes supérieurs n'achèteraient-ils pas, au même prix, de plus nobles améliorations personnelles ?

Vos refus n'auraient donc, à mon égard, aucun fondement raisonnable. Quant à vos propres scrupules, je n'en reconnaîtrais la vraie légitimité que si votre cœur m'accordait seulement la seconde place : mais, au fond, vous me regardez déjà comme votre meilleur, ou même, sauf votre famille, votre unique ami ; et. en amour, vous ne me préférez plus personne: aucune juste délicatesse ne devrait donc vous interdire d'accepter la plénitude de ma protection, quand même vos sentiments ne pourraient jamais correspondre assez aux miens.

Toutefois, ma Clotilde. mon offre est tellement indépendante de ma passion, que j'v ai toujours évité toute exagération passagère el toute préoccupation personnelle. En tendant à mon propre perfectionnement moral, le vôtre ne doit pas m'inspirer une moindre sollicitude permanente. Aussi n'ai-je jamais voulu ainsi ni relâcher aucunement vos justes liens de famille, ni même amortir vos digneseffortsindividuels.Mon intervention tutélaire fut toujours destinée, à mes yeux, à compenser entièrement l'insuffisance réelle de cette double protection naturelle, en exerçant envers vous, avec bien moins de puissance, sans doute, mais avec beaucoup plus de justice et de discernement, l'office que les dévots attribuent à leur Providence.

CORRESPONDANXE. Wi

J'espère, ma noble et tendre amie, que ces explications feront cesser en vous toute mépiise et dissiperont peu à peu vos honorables scrupules sur la mesure extrême où votre raison doit s'habituer à voir un refuge assuré, propre à prévenir tout désespoir. Une plus complète union m'autoriserait seule, je le sens, à vous proposer de préférer ouvertement ce moyen à toute autre voie vraiment praticable. Nous causerons demain de vos divers plans, immédiats ou définitifs. Déjà je puis vous annoncer que mes propres rétlexions tendent finalement à écarter comme trop dangereux le projet de vous réunir à votre digne père.

A vous pour toujours,

Ate COMTE.

En vous remettant cette lettre supplémentaire. Sophie est chargée de s'informer spécialement de votre chère santé.

OIAtre-vingt-qunzième lettre

Mardi soir 11 Novembre 1845.

Je voudrais pouvoir vous répondre avec détail sur tout ce que vous me dites, mon cher ami. Mais je suis très mal à mon aise, et je ne veux pas retenir Sophie trop longtemps. Je ne ferai donc ici que vous remercier de votre incessante bonté. Non, je ne puis pas accepter vos offres à moins de devenir votre femme : ceci est posé dans mon esprit à l'état irrévocable. Pour contracter un engagement aussi important que celui d'une nouvelle union, je l'avoue, je veux jouir pleinement de ma force morale et de ma raison. Ce que j'ai souffert dans ma vie ne ressemble à aucune infortune ordinaire. Je souffre par moi plus peut-être que par les circonstances; et je veux être sûre de pouvoir remplir, selon mes voeux, les devoirs nouveaux que je me ferai.

Je ne crois pas qu'il existe un homme meilleur et plus noble que vous l'êtes : mais, quoique cette conviction soit la plus néces-

saire à ac(iiiéi-ir siii- riioniiiie que l'on choisit, elle n'est pas seule, et cela est bien parfaitement réciproque. Je puis manquer des qualités les plus importantes pour le bonheur d'un homme tel que vous, et alors !

Dans l'état de soulîrance morale et de lutte où je me trouve encore, je ne puis pas répondre de moi. Malgré tout ce que je me connais de bon. ferais-je bien de risquer votre avenir et le mien ?

A demain, mon cher ami, quoique je sois bien soulïrante. J'ai craché du sang pendant une partie de la journée, et le cœur est douloureux quoique plus calme. Ne vous inquiétez plus de moi: je prendrai tous les moyens les meilleurs pour revenir sur l'eau. Puissé-je ne pas vous attrister par ma douloureuse sincérité ! Elle part certes bien de l'endroit malade.

Je vous embrasse tendrement,

GLOTILDE.

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