QUATRE-VINGT-SEIZIÈME LETTRE
Mercredi soir 12 Novembre 18i5.
Mon cher ami, je viens de me donner un plaisir que j'ambitionnais depuis longtemps : c'était de parler aux miens d'une partie de vos bontés pour moi. Sans vous expliquer la manière dont je m'y suis prise, je puis vous répondre qu'elle a été en harmonie avec le fait, et qu'on ne peut que me trouver honorée par lui. Cet enfantillage de cœur m'a fait du bien, et je pense que vous ne me le reprocherez pas. 11 ne faut pas mettre absolument en poche le visage de ses amis. Si le bien est moins contagieux que le mal, c'est une raison de plus pour favoriser son essor: la compensation est nécessaire surtout là.
Le cœur m'a encore fait défaut ce soir ; pourtant l'air m'avait un peu remontée, et je tâcherai de le prendre demain. Combien je
vous remercie en particulier de vos gâteries ! Je les sens mieux que je ne sais le dire.
x\ Vendredi soir, mon cher philosophe. J'espère qu'on sera encore en veine d'amabilité, et que vous en profiterez. Oci n'est qu'un bonsoir de Mercredi : je vous l'ollre tendrement.
A vous de cœur,
Clotilde de vaux.
QIATRE-VINGÏ-DIX-SEPTIÈME LETTRE
Jeudi niafin 13 Novembre 1845 (7 h.).
J'envoie ce matin Sophie s'informer, ma bien-aimée, de la précieuse santé sur laquelle votre accident d'hier m'a spécialement ahirmé. Hélas ! je vous verrai longtemps dans la douloureuse atti tude que vous aviez sur mon petit sofa. Malgré vos instances, j'aurais bien dû vous accompagner jusqu'à la voiture.
Vous sentez, j'espère, ma Clotilde, combien j'apprécie vos touchants remerciements pour mes minimes services. Je me félicite surtout que vous ayez enfin été conduite ainsi à m'assurer, en général, le noble droit de garantir votre juste bien-être, tout en concourant à votre intime perfectionnement. Sans cette e.\trème intervention providentielle, mon cordial protectorat ne serait guère qu'une honorable sinécure. Vous avez irrévocablement consolidé ce doux office, en le rendant désormais indépendant des lacunes involontaires de votre cœur, comme de la tendre fatalité qui vous asservitle mien. Notre sainteliaison estdoncmaintenant organisée ; et c'était, à mes yeux, j'ose vous l'assurer, le point fondamental.
Au milieu de ces délicieuses émotions, je dois néanmoins vous indiquer avec franchise combien j'ai cru hier acquérir la presque certitude que votre cœur ne pourra jamais dépasser envers moi la simple amitié. Cette triste conviction altérerait beaucoup l'ineffable félicité que j'ai rêvée, mais sans toutefois l'empêcher radicalement. Permettez-moi d'espérer que. même en ce cas. notre
union ne vous semblerait pas impossible, si d'ailleurs vous me reconnaissiez toutes les qualités nécessaires à votre bonheur, comme je me tiens déjà certain de votre aptitude à assurer le mien. L'amour m'a toujours paru, sans doute, constituer, à cet égard, une condition préalable encore plus indispensable chez votre sexe que dans le mien. Mais votre nature est assez éminente pour mériter une honorable exception à cette règle générale. Je n'hésiterais donc pas à me contenter alors de la pure amitié que vous m'avez déjà vouée, avec la seule assurance que, à tout autre égard, votre cœur demeurerait du moins vraiment libre. En vous engageant ainsi ma vie, je ne craindrais point de commettre aucune véritable imprudence. Ce ne serait pas. heureusement, le premier exemple d'une pleine félicité domestique compatible avec une imparfaite réciprocité d'affection, quand les principales sympathies existent assez. Mais une telle perspective suffirait-elle pour surmonter vos nobles scrupules, et déterminer votre libre assentiment réfléchi ?
Adieu, chère épouse de mon cœur ; recevez les chastes embrassements de
Votre philosophe,
A" COMTE
Sophie doit vous consulter au sujet d'une bonne qu'on lui propose pour votre père. Comme Sophie ne connaît cette femme qu'indirectement, veuillez lui indiquer, d'après ce qu'elle vous exposera, quelle suite elle doit donner à une telle proposition.
QUATRE-VINr.T-l)l\-IilITli:ME LETTRE
Jeudi soir 13 Novembre 18i5 (3 li.).
Divers obstacles m'ont fait remettre jusqu'à cette heure le plaisir de lire le billet rapporté ce matin par Sophie. Je suis très touché de la tendre délicatesse qui a poussé votre cœur à mettre vos
CORRESPONDANCE. Wl
parents dans la confidence partielle de mes petits services d'amitié. Mais, puisque Sophie m'a donné d'excellentes nouvelles de votre santé d'aujourd'hui, je puis avoir le courage de vous grondei' un peu pourcette communication, plus noble que prudente, quoique j'en ignore, au reste, la forme elîectiveet la véritable étendue, sans lesquelles je ne saurais pourtant la juger finalement. Si, d'un côté, j'y vois l'avantage de provoquer, à votre profit, une généreuse émulation, je crains, d'une autre part, qu'elle ne tende aussi à tranquilliser l'indilîérence. Envers moi, ce renseignement devra, le plus souvent, réveiller ou stimuler une défiance et une suscep tibilité mal éteintes, peut être même suggérer, dans les crises d'humeur, la pensée de me repousser par une brusque restitution, que je serais toutefois bien décidé à ne jamais accepter ni subir. Tout compensé, je regrette donc, ma tendre Clotilde, que vous ayez noblement trahi ce secret de l'amitié, sans m'avoir d'abord consulté. Une telle confidence tend à diminuer, à mes yeux, le mérite de mon alîectueuse intervention, dont le doux mystère ne devait jamais sortir de nos cœurs. Ne semblerait-il pas, de prime abord, que votre scrupuleuse prudence a voulu ainsi m'assurer une nouvelle garantie, en inspirant à votre famille une sorte de gratitude collective, dont je me sens, à vrai dire, plus gêné que touché? Quoique je sache que vous avez cédé à des motifs moins vulgaires et plus touchants, je ne puis m'empêcher de regarder cette confidence comme inopportune et même imprudente : elle fera d'abord ultérieurement supposer, à cet égard, beaucoup au delà de la réalité. Toutefois, ma Clotilde. ne jugez pas définitive cette franche remontrance de votre ami ; sa conclusion sera peulêtre fort difiéiente quand vous l'aurez mieux informé.
i'uisquenous en sommes aux expansions de gialitude, je puis vous annoncer, de mon côté, quoique lointaine encore, une précieuse satisfaction, qui ne saurait comporter de tels inconvénients : je la livre pourtant, comme revanche, à votre amicale critique. C'est quant à l'intime reconnaissance morale que je me plais, depuis six mois, à devoir à celle qui a si dignement ranimé mon cœur et exalté en moi tous les sentiments généreux, .le ne serai vraiment satisfait, à cet égard, comme je vous riudi(| nais récemment, que lorsque je pourrai noblement expliquer. ;i mon auguste p\il»lic. cette
inappréciable efficacité d'une passion bien dirigée, dont la grande élaboration humaine recueillera ainsi les principaux résultats indirects. Or, je crois pouvoir obtenir convenablement ce plaisir d'élite en vous dédiant ouvertement, comme je l'ai déjà l'ait secrètement, le nouveau grand ouvrageconimencé pendant mes dernières vacances. Quoiqu'il ne puisse pas être publié avant quatre ans, je suis certain que cet inévitable délai ne diminuera point, à vos yeux, le prix de ce cordial témoignage, qui d'ailleurs m'olîrira l'avantage accessoire d'écarter spontanément les légitimes rivalités de mes divers amis ou collègues. Vous conviendrez, j'espère, ma bien-aimée, que cette publique expansion d'une gratitude morale n'offrira alors aucun des dangers que me fait redouter aujourd'hui votre confidence domestique : personne ne saurait avoir ni la pensée ni la possibilité d'en abuser. Au temps de sa réalisation, vous serez, j'ose l'assurer, assez connue, et même assez appréciée, pour que votre cordiale acceptation d'un tel hommage puisse d'ailleurs augmenter, aux yeux de tous, le prix de cette sainte amitié.
Adieu, mon adorable Clotilde : je me sens tellement pénétré d'un pur amour que je voudrais passer ma vie à vous écrire ou à vous lire quand je ne puis vous voir et vous parler. Vous consentirez, j'espère, à consolider votre propre immortalité par celle de
Votre cher philosophe,
Ate COMTE.