‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 74 sur 112 · CENTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CENTIÈME LETTRE

Dimanche matin 16 Novembre 1815 (10 li.).

L'abattement maladif où je vous laissai Vendredi m'a fait hier passer une mélancolique journée, à déplorer vos souffrances et vos chagrins, vous à qui l'on conteste jusqu'au malheur. Malgré les nouvelles meilleures du soir, ma nuit s'est tristement ressentie de cette sombre agitation. C'est pourquoi les lluctuations trop fré- (juentes de votre chère saiilé nie déterminent ce matin à m'informer par Sophie si ce mieux persiste. J'espère, ma Clotilde. (|uc cette cordiale sollicitude ne vous sera jamais impoi-lune. ' Detellespréoccupations me font spécialement regretter l'extrême

Mi) TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.

imperfection de nos relations actuelles, qui m'oblige à trop contenir mes vœux les plus purs et mes plus justes in(|uiétudes. Quand viendra le temps, ma digne amie, où, selon votre charmante promesse de Mardi matin, je. pourrai compter sur la meiUcurc place au coin ilr votre feu, et venir librement distraire vos diverses douleurs par un amical entretien ou une intéressante lecture ? Je sens de plus en plus que votre juste émancipation personnelle ne m'est pas moins précieuse ni moins urgente qu'à vous-même. Chaque semai ne n'olîre maintenant à mon cœuiqu'une seule journée vraiment satisfaisante. Nos deux autres entrevues hebdomadaires, d'ailleurs si incomplètes et si gênées, sont à la merci de volontés fort mobiles, que les moindres contlits. et jusqu'aux chocs involon taires résultés d'une aveugle présomption scientifique, peuvent subitement indisposer contre nous. Sans doute, notre liaison est heureusement devenue indépendante désormais de mes rapports quelconques avec votre frère ; mais ils peuvent affecter beaucoup nos soirées ollicielles, qui, malgré leur insulfisance, me resteront toujours précieuses, tant que votre propre situation ne sera pas mieux assise. Aussi vais je commencer aujourd'hui, avec un vrai serrement de cœut . la consciencieuse lecture promise à votre frère ; car j'ai tout lieu de craindre, malgré les sages précautions d'un bienveillant silence ou d'une allectueuse sincérité, que cet inévitable jugement ne conduise à un refroidissement funeste à mes visites collectives.

Après avoir mieux rélléchi à votre récente confidence domestique, j'ai regretté de vous en avoir d'abord exprimé mon opinion propre, où je vois maintenant une sorte d'usurpation momentanée des droits que j'ai dû spécialement vous conférer. Vous ayant librement confié la suprême direction de toutes nos. relations mu tuelles, j'aurais dû sentir que cette attribution générale entraîne natuiellement la faculté de décider seule en quoi et comment il convient de laisser percer ce cordial commerce, surtout chez votre famille. Je devais donc, quel que fût, à cet égard, mon avis personnel, respecter, comme auparavant, votre juste initiative, toujours fondée, non seulement sur l'inaltérable pureté de vos motifs, mais aussi sur votre appréciation plus exacte des convenances propres à la sil;i;ifion actuelle. Pardonnez moi. chèie amie, cette

CORRESPONDANCE. ill

sorte d'insubordination involontaiie, qui ne se renouvelieia pas. Au reste, en donnant sagement votre santé et votre travail pour les principaux motifs de mon intervention avouée, vous aurez contribué, j'espère, à faire mieux ménager l'une et respecter l'autre. Cette cordiale déclaration ayant d'ailleurs été bien accueillie jusqu'ici, j'y g-agnerai peut-être l'autorisation tacite de moins dissimuler désormais auprès des vôtres mon intime sollicitude pour ma seule amie.

L'attention donnée à cet incident vous a naturellement détournée de répondre à la seconde partie de ma lettre de Jeudi soir, dont la destination est. à la vérité, peu urgente. Mais notez surtout que, par suite d'un croisement épistolaire. la lettre précédente (n^oii) reste encore sans aucune réponse, quoique principalement relative aux plus grands intérêts de mon cœur, déjà moins directement signalés dans ma lettre de l'autre Samedi (4H). qu'un pareil motif frappa aussi d'un silence analogue. Que ce double silence soit spontané ou réfléchi, il n'alîecte pas moins vivement mes plus douloureuses sollicitudes, en me faisant craindre ou que vous en soyez trop peu touchée, ou plutôt que vous vous sentiez impuissante à les faire jamais cesser. Malgré que vous surpassiez, à tous égards, M"<^ de L'Espinasse, qui avait pourtant une haute valeur, même morale, je ne puis m'empècher de me comparer souvent au malheureux d'Alembert. d'après une pareille inégalité d'âge. D'incontestables exemples inverses sont loin de me rassurer, ne me sentant pas assez doué des qualités qui ont surtout déterminé la plupart de ces rares exceptions à une loi trop naturelle. Je vous supplie donc de réparer, sur un éclaircissement aussi capital, des omissions qui me semblent involontaires.

Adieu, ma noble et digne amie, vous que je chéris de plus en plus, vous dont le divin ascendant me devient chaque joui- plus indispensable. A demain soir, et surtout à noire précieux Meicredi. qui, j'espère, ne soullrira nullement d'une heuieuso veille exceptionnelle.

A vous mon amour et ma vie.

A^CO.MTK.

Les manières un peu étranges de Félicie en acceptant Vendredi mon invitation musicale me mettent heureusement fort à l'aise envers elle pour presque tout le leste de la saison. J'espère donc que, dès Samedi prochain, vous me laisserez, sans aucun scrupule, sauf les exigences de votre santé, employer le plus souvent ma double stalle suivant le principal motif de son institution.

CENT INIÈME LETTRE

Lundi matin 17 Novembre 18'i5.

Mon cher philosophe, je croyais avoir répondu, par ma lettre de Dimanche dernier, aux pensées que vous m'avez exprimées depuis : c'est pourquoi je ne vous ai paijé que de moi dans le courant de la semaine.

C'est à peine si j'ai la force de penser maintenant : permettezmoi donc de n'aborder que plus tard l'imposant sujet sur lequel vous me ramenez. Je vous remercie pour tout ce que vous me dites de bon et de tendre : tout cela trouve écho dans mon cœur, qui voudrait pouvoir vous rendre le bien que vous lui avez fait.

\ ce soir, à demain, et à Mercredi : portez-vous comme je le souhaite de toute mon àme.

Clotilde V.

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