CENT TROISIÈME LETTRE
Mardi matin 18 Novembre 1845.
Mon bien cher ami. comptez sur moi demain ; j'irai chez vous en omnibus : je pense que cela me fera beaucoup plus de bien que de mal. Pardonnez-moi la brièveté de mon billet d'hier ; pardonnezmoi mes fluctuations d'humeur, si jamais vous les apercevez ; et comptez, en dépit de tout, sur mon tendre et sincère attachement, qui est trop légitime pour pouvoir diminuer. Les soirées de famille deviennent si tristes, à cause de toutes les susceptibilités féminines, que je vous otîre de venir me voir le Samedi (ou le Vendredi, s'il vous convenait mieux), et de prévenir que vous ne viendrez plus que le Lundi en rue Pavée. Vous pourriez donner vos occupations pour prétexte ; ils n'ont rien à voira cela. Vous choisirez le moment de la journée qui vous convient davantage, et vous me l'indiquerez. Si ce peut être le Samedi, cela m'arrangera
de mon côté, afin de taire deux jours pour la plume (du Mercredi au Samedi). Je ne soutîre absolument dans ce moment-ci que des dispositions intérieures trop mal déguisées. On m'en veut de ne pas me décider à accepter sous couleur de tendresse les indices d'un tout autre sentiment ; et ma mère se rend malade à force de ruminer des plans contre ma liberté. Vous voyez, mon cher ami, qu'au milieu de tout cela je dois chérir d'autant plus l'appui que je trouve en vous. Que ne suis-je sure de vous rendre heureux par des liens plus intimes ! Je n'hésiterais pas à les former ; mais l'affection, dans un cœur d'où s'échappe l'amour, n'est pas un sentiment bien puissant, placé à un certain point de vue ; tandis qu'à un autre il a toute la douceur de ses sympathies.
Je vais un peu mieux ce matin ; et, en résumé, mes plus grands ennemis sont encore les cordons. Quand je paiviensà m'ôter toute gène extérieure aux entours du mauvais endroit, le dedans s'en ressent tout de suite. J'espère que rien ne viendra déranger de nouveau votre projet pour Mardi prochain. Recevez, mon tendre ami, l'expression de mon éternel attachement. Je vous embrasse de cœur,
Clotilde V.
CENT QIATRIÈME LETTRE
.liMKli malin 2U Novembre I8i.> (S h.).
J'ai pu hier soir, ma très chère amie, vous recommander au docteur Pinel-Grandchamp (/J, me Saint-Hiiariiitlu', près la place Sauit-Michcl). Quoique l'ayant trouvé préoccupé d'un accouchement urgent, je crois l'avoir convenablement préparé à votre visite ; je vais d'ailleurs fortifier sa mémoire par un petit billet spécial. Vous pouvez donc y aller dès aujourd'hui Jeudi, à l'heure ordinaire de sa réception médicale (de 2 h. à 3 h.). Si vous y venez aujourd'hui, en cas que le voisinage vous inspire,
soit avant, soit après, un charitable désir, je serais naturellement chez moi, indépendamment de cette chance.
La ravissante pensée du bonheur ineffable que vous daigne/ presque remettre à ma disposition m'agite et m'épuise tellement que je me sens encore impuissant à vous remercier dignement pour la gracieuse tendresse qui dissipe subitement mes plus douloureuses incertitudes. Désormais, le sort du pauvre d'Alembert me touchera sans m'épouvanter ; je serai plus heureux que lui, quoique dispensé de le mériter davantage, par cela seul que mon amour est mieux placé. Comptez d'ailleurs, ma Clotilde, que je n'abuserai jamais de votre généreuse concession : elle ne m'empêchera pas de vous confier, comme auparavant, la suprême direc tion de toutes nos relations quelconques. Vous savez, certes, quel immense prix j'attache à notre complète union : mais, sans espérer qu'elle puisse vous devenir aussi précieuse, je dois savoir attendre, avec une scrupuleuse fidélité, que vous la jugiez personnellement opportune. Quelque prolongation que je doive ainsi prescrire à mes respectueux sacrifices, pourrais-je solliciter un bonheur qui ne serait nullement partagé? Ma silencieuse résignation laissera donc votre exquise délicatesse, poussée par une sincère affection, diriger seule la réalisation si désirée de ce gage incomparable, en considérant déjà votre libre assentiment actuel comme constituant entre nous d'irrévocables fiançailles.
Cet état préliminaire va d'ailleurs se trouver beaucoup adouci d'après l'heureuse proposition immédiate spontanément émanée de votre cordiale sollicitude. En transformant désormais, sans aucune instance spéciale, la moitié de nos entrevues officielles en autant d'entretiens privés, vous avez, ma bien-aimée, récompensé, au delà iiijme de son mérite, la loyale réserve que je vous avais promise. Ainsi se trouve naturellement consolidée ma juste confiance dans la sagesse spontanée de votre doux gouvernement intérieur. Quelque impatience momentanée que puisse jamais m'inspirer notre imparfaite situation, je finirai toujours par reconnaître bientôt, outre la supériorité générale de votre tact féminin, l'avantage spécial que doit vous assurer entre nous une plus complète appréciation du véritable ensemble d'une position aussi délicate.
Adieu, ma noble et tendre fiancée; mon cœur, trop plein d'une félicité nouvelle, ne peut aujourd'hui vous exprimer assez son intime gratitude. Elle ne pourra se témoigner dignement que par l'entier dévouement continu de
Votre heureux philosophe.
A" COMTE
En vous apportant ce bonjour, j'espère que Sophie me rapportera de meilleures nouvelles de votre santé actuelle.
CExM CINQIIÈME LETTRE
Vendredi matin 21 Novembre 1845.
J'ai appris hier par mon frère que vous aviez été indisposé, mon cher ami. J'aime à penser que cela n'a pas eu de suite, et que nous nous verrons ce soir, selon l'usage.
Je vous remercie de m'avoir donné M. Grandchamp ; j'en ai été très contente, et j'espère qu'il fera quelque chose de moi. La consultation a bien duré une heure : il y a mis de la conscience et du cœur; et j'ai déjà pris deux fois en tn-mhlanl un remède assez fort, qui ne m'a fait que du bien. Je vais le continuer trois fols par jour pendant la huitaine, après quoi j'irai le revoir. Il y a avec cela une friction au dos, qui ne m'a pas l'air de devoir s'accorder beaucoup avec mes nerfs : c'est de la pommade ammoniacale, dont l'effet serait de déterminer à l'extérieur une irritation qui soulagerait le cœur et les bronches. Si elle me tourmente, je m'en tiendrai à la potion.
Dieu veuille que je me remette sur pieds ! J'ai assez de mes soucis spirituels. Si les uns et les autres se remettaient à marcher de pair, je leur souhaiterais bon voyage de grand cœur.
Adieu, mon cher philosophe : priez vos lares pour l'infirme, et comptez en retour sur son affection sincère.
Clotilde de vaux.
CORRESPONDANCE. Ml