CENT SIXIÈME LETTRE
Samedi soir 22 XoveniLic 184.') ,3 h.)-
Vous avez dû hier, ma très chère amie, vous rassurer sur mon trouble actuel, surtout d'après son origine. Depuis six mois, une extrême susceptibilité nerveuse, dont la vraie source vous est bien connue, me laisse d'abord à la merci de chaque forte impression morale, bonne ou mauvaise. Aussi l'inappréciable modification qne vous venez d'apporter à notre situation mutuelle m'a t elle aussitôt occasionné une agitation maladive mêlée de prostration, qui vous expliquera l'insuffisance spéciale de mes remerciements, si inférieurs à mon intime gratitude. Mais cet inévitable préambule n'empêchera nullement l'etricacité permanente du salutaire ébranlement propre aux nouvelles espérances dont vous avez gratifié mon ctinir. Quoique ayant encore trop peu dormi, je commence aujourd'hui à .sentir son heureuse influence, qui ne peut qu'augmenter bientôt. Je suis d'ailleurs assez content du fond de ma santé actuelle. Mon seul organe vraiment faible, l'estomac, a beaucoup gagné au sage régime prescrit par mon état nerveux : c'est aussi une amélioration que je vous dois indirectement.
Je suis heureux que, suivant mon espoir, vous ayez été contente du docteur Grandchamp. Sa portée intellectuelle, et même son élévation morale, détermineiont bientôt votre entière confiance dans sa vaste expérience médicale. Il eut en\eis moi, en 1840, un tort grave, que je vous expliquerai ; je le lui ai pleinement pardonné, et à ma manière, c'est-à-dire sans le lui faire jamais sentir : aussi l'ai-je toujours trouvé depuis spécialement disposé à me satisfaire. Au reste, il est, à tous égards, assez connaisseur pour vous porter bientôt un véritable intérêt direct, indépendant des justes recommandations de mon amitié déclarée. Mon chômage musical me permettra ce soir d'aller remercier sa consciencieuse obligeance, et savoir son opinion réelle sur votre état fondamonfal.
Sa médication sera, j'espère, décisive, et je vous engage beaucoup, en général, à la suivre scrupuleusement. Toutefois, je com-
prends l'efîroi que vous inspirent d'abord ses frictions ammoniacales. Quoique cette puissante révulsion à la peau me semble devoir vous être très iavorahie, peut-être vous seule pouvez en bien apprécier la convenance envers une sensibilité aussi exceptionnelle. Vous voyant enfin décidée à faire désormais avec une sage énergie continue tout ce qu'exige votre vrai rétablissement, je n'insiste pas sur la réalisation immédiate de cette vigoureuse prescription, si vous persistez à la redouter. Je ne vois, au fond, aucun grave inconvénient à d'abord attendre l'influence isolée de la potion, sauf à confesser naïvement, dans votre seconde visite, cette modification préalable, motivée quoique irrégulière, dont le docteur vous félicitera peut-être. Votre extrême délicatesse nerveuse pourrait bien interdire, surtout au début, une telle accumulation de moyens héroïques.
En félicitant ma Clotilde d'être enfin convenablement occupée de sa précieuse santé, je déplore beaucoup l'espèce de désespoir qui se mêle parfois à la juste amertume des impressions nées d'une situation aussi indigne de vous. L'avant-dernière phrase de votre lettre d'hier témoigne un excès d'abattement mélancolique qui m'afllige profondément. Considérez, ma bien-aimée, qu'il existe maintenant quelqu'un pour qui votre vie aura toujours au moins autant de prix que la sienne propre. Au milieu d'un certain mieux physique, votre attitude m'a semblé hier indiquer un nouveau surcroît de douleurs domestiques. Il faut que vous sortiez enfin d'une telle oppression journalière, et vous savez combien je serais heureux de me dévouer, s'il le faut, à une aussi juste émancipation. Mais soyez convaincue que nous ne tarderons pas à y parvenir. C'est aujourd'hui votre rétablissement corporel qui doit surtout vous occuper : outre son importance directe, il constitue l'un des principaux auxiliaires de votre indispensable libération, comme première condition de la noble élaboration qui doit y concourir. Tournez-y donc, autant que possible, toute votre attention actuelle. Le but est capital, et le succès est certain ; car vous n'aviez au fond aucun vice organique, incompatible avec une entière santé: tout se réduit à d'intimes désordres nerveux, dont vous pouvez finir par triompher pleinement. Quant aux diversions morales qui doivent vous aider à supporter la situation actuelle jusqu'à sa
prochaine transformation, permettez-niui, ma céleste et maltieiireuse Clotilde, de vous engager à compter davantage sur
Votre époux de cœur,
Atk COMTE.
Mon indisposition m'a empècliéavant-iiierd'acliever, comme je l'espérais, la lecture fraternelle, dont je ne seraiquitteque demain. Après de mûres réflexions, j'ai reconnu que je ne dois plus la vérité tout entière à quiconque devient incapable de la comprendre et de l'utiliser. Je traiterai donc l'auteur novice avec les ménagements maladifs réservés d'ordinaire aux vieilles vanités, quoique une telle nécessité le fasse d'ailleurs beaucoup déchoir dans mon estime fondamentale. Outre les incontestables qualités qui lui restent encore, et qui doivent me faire attacher une importance directe à nos relations personnelles, je n'oublierai pas surtout qu'il est votre frère, sans toutefois en remplir dignement le principal office.