CENT SEPTIÈME LETTRE
Dimanche malin 23 Novembre 184.3.
\'<)us êtes le meilleur des hoiumes ; vous avez été poui- moi un ami incomparable, etjem!honore autant que je me tiens heureuse de votre attachement. Vous ne m'avez seulement pas comprise, ni assez ménagée dans ce qui tient à la liberté du cœur. Moi, qui me suis habituée à ne considérer d'irrévocable dans la vie que la mort, ce n'est pas par crainte d'une chaîne que je vous ai disputé ce que vous nommez votre bonheur. J'ai agi en cela en honnête et pure femme, parce que je connais les écueils de ma nature. Maintenant, j'ai fait ma part. Comme je vous aime sincèrement, si vous persistez à regarder comme malheureux poui- vous le désir de repos moral dont j'ai besoin pour m'engager avec
sagesse, je vous le sacrifierai. Je suis lasse de souffrir ou de faire souffrir : voilà la pensée qui me mine maintenant.
Le corps continue à aller un peu mieux chaque jour : je m'en tiens aux remèdes internes jusqu'à ma prochaine consultation.
Au revoir, mon cher philosophe ; portez- vous bien, et comptez sur mon attachement inaltérable,
Clotilde de V.
CENT m ITJKME LETTRE
.leuili iiiatin 2î Xovi'inbre 1845 (5 h.).
Si je suis, eu elfet. le meilleur des hommes, vous ne pouviez espérer, ma bien-aimée, de me vaincre en générosité, quoique vous soyez certes la plus noble comme la plus adorable des femmes. L'offre inappréciable que vous me faites avec une si touchante cordialité constitue, sans doute, surtout chez votre sexe, le sublime de l'amitié : mais l'amour, quoique moins désintéressé d'ordinaire, peut inspirer aux grandes âmes, même masculines, une équivalenteabnégation. Quelque prix que j'attache à votre entière possession, mon affection sera toujours aussi respectueuse que profonde ; je croyais vous l'avoir déjà prouvé. Tout ce qui ressemblerait à la surprise et à l'entraînement, ou même à l'obsession et à la condescendance, me paraîtrait peu digne de mon caractère et de mon âge, aussi bien que de votre éminente nature. C'est avec sagesse, comme vous le dites si bien, que vous devez m'accorder un gage incomparable, dont votre pleine spontanéité constitue, à mes yeux, la principale valeur. Votre admirable sacrifice suffit aujourd'hui pour me garantir à jamais votre inestimable tendiesse : je vous renouvelle, du fond du cœur, la ferme assurance d'attendre sans impatience que le besoin d'une complète union se fasse aussi sentir à vous.
Combien je me félicite que nous ayons noblement résisté à la dangereuse crise de septembre ! Au lieu des amers regrets que me
laisserait maintenant une chute qui n'aurait pu transformer assez votre cœur, je sens avec délices que nous sommes pleinement dignes l'un de l'autre. Si notre noble émulation de sacrifices pouvait, sans se dénaturer, comporter des spectateurs, elle honorerait la nature humaine, ainsi poussée, chez les deux sexes, à l'essor mutuel de ses plus éminents attributs moraux. Mais, pour devoir rester ignoré de tous, ce tendre débat n'en conserve pas moins son aptitude caractéristique à consolider notre vrai bonheur aussi bien qu'à seconder notre intime perfectionnement. Prolongeons donc, autant que vous le jugerez convenable, celte chaste union de nos cœurs : quand vous croirez enfin devoir y mettre le dernier sceau, elle aura délicieusement préparé la plénitude et la stabilité de l'ineffable bonheur que j'ai toujours rêvé. Quant aux divers inconvénients physiques d'une indispensable continence, je persisterai de plus en plus à les surmonter avec une sorte de joyeuse fierté, comme rehaussant le prix du saciifice jus temenl offert à la digne épouse de mon cieui-.
Vous qui avez tant souffert, vous, mon admirable Clotilde, à qui je dois faire oublier des douleurs si longues et si variées, vous voilà donc, pour surcroît de peine, préoccupée surtout de la crainte de me faire souffrir! Ah ! rassurez-vous, ma bien-aimée, et soyez convaincue que je vous dois, depuis six mois, une pure et vive félicité, qui jusqu'alors m'était profondément inconnue. Mon fatal mariage a dû vous expliquer déjà cette triste anomalie dans un Cieur aussi pleinement disposé à l'intime tendresse. Pour retiouveiquelques émotions analogues à mon heureux état actuel, il faut que mes souvenirs remontent jusqu'à la première adolescence et au pays natal, où se place mon unique épreuve antérieure du véritable amour, alors éloulfée, dès son germe primitif, par le mariage de celle qui en fut, à son insu, l'objet ; elle doit être maintenant grand'mère, car je ne l'ai jamais revue depuis l'année qui précéda votre naissance. Voilà tout ce que mon passé peut m'offiir de faiblement comparable au sentiment qui dominera piofondé ment tout le leste de mon existence, et qui ne peut jamais surgir ainsi qu'envers un être viaiment pui-. C'est donc uniquement à vous, ma Clotilde, que je devrai de ne pas quitter la vie sans avoir dignement éprouvé les plus délicieuses émotions de notre nature.
Même dans l'état présent de votre cœur, je suis désormais assuré que la stabilité de ce bonheur correspondra de plus en plus à sa plénitude. Pouvez- vous donc craindre de me faire soulîrir? Combien je regrette, ma tendre amie, d'avoir ainsi inquiété votre admirable délicatesse par des plaintes indiscrètes, plutôt relatives toutefois à la fatalité de notre situation qu'à l'insuffisance de votre tendresse ! Je vous al donc trop peu témoigné jusqu'ici mon intime gratitude journalière pour la puissante influence de ma résurrection morale, aussi bien sur mon perfectionnement que sur mon bonheur. Tout le reste de ma vie constatera mieux que mes faibles expressions une reconnaissance si douce à sentir.
Comme je vous l'avais annoncé, j'ai passé la soirée de Samedi chez notre excellent docteur. Quoique ce fût en famille, j'ai pu néanmoins le faire amplement expliquer sur votre état réel. 11 a pleinement confirmé ma conviction antérieure sur l'intégrité essentielle de votre constitution, qui n'exige qu'une sage continuité de soins énergiques, pour vous procurer bientôt une entière et ferme santé. Vos nerfs ne lui semblent nullement interdire les frictions ammoniacales, surtout dans la région indiquée. Toutefois, je ne saurais blâmer votre persistance à les ajourner jusqu'à la prochaine consultation, où lui-même absoudra, je pense, votre prudente réserve, qui lui laissera mieux juger l'influence propre à la potion.
Je me suis enfin consciencieusement débarrassé hier du manuscrit fraternel, qui m'aura ainsi coûté, en tout, douze pénibles heures. Certes, je serais loin de les regretter si ce travail eût réellement mérité une telle attention, ou si seulement j'en pouvais attendre une réaction favorable à un avenir qui me touche. Mais il est triste d'acquérir ainsi la certitude que la présomption et l'adulation ont déjà déterminé un avortement presque inévitable chez une intelligence qui possédait néanmoins le véritable germe d'une certaine valeur. Les ménagements maladifs dont je vous parlais avant-hier me seront maintenant faciles. Je serai seulement fort embarrassé d'une dédicace que je ne puis éviter.
Adieu, mon incomparable amie, je pense avec délices que cette semaine exceptionnelle va inaugurer le nouveau régime de nos chastes relations. L'accès régulier de votre sanctuaire m'est ouvert
sous les plus digues auspices, (Taprès le uoble échange de doux sacrifices que nos deux lettres viennent de proclamer.
A vous,
A" COMTE
J'espère que votre santé nous permettra Samedi de compléter l'inauguration par votre heureux retour aux Italiens, où nous naui'ons plus, sans doute, à craindre de longtemps le malencontreux roi d'Assvrie.