‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 79 sur 112 · CENT NEUVIEME LETTRE · texte numérisé non relu

CENT NEUVIEME LETTRE

Dimanche soir 30 Novembre 1845.

Mon cher philosophe, je ne sais si c'esl pour vous qu'on vienl de mettre un in-folio à la poste. Il m"a paru, d'après une explication formelle que j'ai eue ce soir, que ma mère n'avait rien dit. où très peu de choses ; je ne puis donc vous rien apprendre touchant votre part dans cette aiïaire. La mienne est que, voyant, à mon arrivée d'aujourd'hui, les mêmes airs de froideur qu'hier, j'ai fait à table une déclaration assez vive de mes sentiments à ce sujet ; et que j'ai mis ma mère dans la nécessité de me donner ma pension, si j'aperçois encore la moindre nuance de soupçon contre moi.

On persiste à vous trouver 1res changé à l'égard d'aucun, et on travaille mon père en sa faveur, en exploitant ce prétexte contre moi. J'espère que vous continuerez à donner à ces pauvretés le démenti le plus apparent dans vos visites du Lundi ; et puis j'espère, comme je l'ai dit ce soir, avoir roiii[)u ma dernière lance sur tout cela, et ne plus avoir à on parlei. incnu' à vous.

Je reprends ma pauvre plume aujourd'hui ; eU si .M. (Iranciianip me vient en aide, je tâcherai d'avoir fini mon œuvre de douleui' daiis les deux premiers tiers de Décembre. N'oilà, mon cher ami.

les fastueux plaus de votre protégée, dont vous apprendrez, je suis sûre, avec intérêt la bonne santé malgré l'expédition d'hier. J'espère que vous n'en avez pas souffert non plus, malgré le surcroît de fatigue que ce cadeau-là vous impose. Comme je vous l'ai dit. je l'accepterai peu, surtout dans cette fin d'année si chatouilleuse ; il faut que je place mon temps et mes forces à intérêt. Je vous porterai vos fleurs Mercredi ; elles sont, elles, le produit net de l'amitié, et ma portière regrette que je ne les offre pas à Dieu. En les faisant, je me suis rappelé des vers qui ne sont peut-être pas laids, et dont je composais autrefois des volumes. Je vous les joins ici, comme monument du passé.

A vous de tout cœur,

Clotilde V.

CENT lHVll^Mi: Li:TTlU<

Mîiidi sciir ? Direinlji-e 18i5 (2 L.).

(JiKiicinc j'aie celte fois l)ieii [icii de temps, je ne veux pas. ma très chère amie, laisser arriver vutie bonne visite hebdomadaiie sans avoir fait auparavant quelque léponse spéciale à l'aimable lettre qui me rai)pelle. après huit grands jours, au bonheur de vous lii-e et de vous éciire. N'ayant pu l'ouvrir de suite, son volume apparent m'a d'abord elfiayé, parce que je l'attribuais au récent conilit fraternel. J'ai donc été fort heureusement surpris d'y trouver une charmante composition, doucement caractérisée par votre gracieuse sensibilité et philosophiquement remarquable, à mes yeux, par une exquise appréciation spontanée du juste degré de fétichisme poétique que comportera toujours la virilité de la raison humaine. Sans l'avoir lue jusqu'ici plus de deux fois, les douces larmes que je lui dois m'assurent (jue je ne tarderai pas à la savoir tout entière. Le singulier mot jxir cœur n'aura jamais été mieux appliqué. Elle est déjà rangée, auprès de vos précieuses lettres, parmi mes chères reliques, entre les deux

CORRESPONDANCE. 42o

parties de radmirable LkcIc. Si j'eusse rappmclié plus toi votre touchante imaginaliou de votre profond sentiment musical, j'aurais deviné que l'aptitude poétique pour laquelle je vous ai déjà signalée à mes amis devait s'étendre à la forme comme au fond. Puisque vous m'avouez, en ce genre, de nombreux essais antérieurs, j'espère que vous m'accorderez la faveur de copier, dans vos loisirs, pour ma petite bibliothèque secrète, tous ceux que vous jugerez dignes de subsister.

Suivant une mélancolique réaction, de telles communications me font aujourd'hui plus vivement sentir combien il importe de vous dégager bientôt d'une situation si peu conforme à votre éminente valeur. Vous avez très bien fait de repousser avec fermeté d'indignes tracasseries, qui d'ailleurs hâteront peut-être cette indispensable libération. Je ne puis que vous féliciter aussi de votre retour actuel à \\'illelmine. que votre santé me semble autoriser. Comme vous, je désire beaucoup vous voir achever heureusement cette douloureuse expansion, qui, outre sa précieuse ellicacité de situation, doit opérer en vous une sorte de purgation morale, propre à vous soulager enfin de tout le poids du passé. Les salutaires prescriptions de notre docteur me font espérer que votre plume ne sera plus arrêtée dans ce nouvel effort.

Je comprends vos motifs pour user très sobrement des Italiens pendant cette période d'activité. Toutefois, j'espère bien que vous ne laisserez pas finir ce mois sans y retourner. Vous sentez que je dois tenir à ellacer bientôt le souvenir du très faible ouvrage que vous y avez entendu Samedi. Au fond, cette diversion, si utile au bon emploi de vos forces, ne peut guère, (|uant au temps, vous piiver que d'une triste soirée de famille. En ce qui me concerne, aucune fatigue, vous le savez, ne peut altérei- le bonheui- d'être avec \(»us.

Si je dormais assez, je me porterais à merxciilr: i-ar mes digestions ne fuienl jamais aussi bimncs : mon friUiblr nerveux ne se prolonge que par rinsullisance du sommeil ; tout se réduit donc à. un excès de vie. \'ous seule savez réellement d où il pmvienl. el combien je suis incapable d'en guérir par moi-même.

Adieu, ma bien-aimée; ne craignez pas que j'oublie de vous rémercier fl'avanee poui- les j(dies Heurs que vous m'appurlerez

demain, quoique ce gracieux ouvrage ne puisse autant durer que celui dont vous m'avez gratifié hier: je suis d'ailleurs tout fier d'avoir été là en concurrence avec IHcu.

A vous mon éternel et respectueux amour.

A" COMTE

J'ai trouvé hier, en reniranl. le court hillet de votre frère. Quoique extrêmement poli, il esl tort sec et même très lioid : le monsiriir y remplace l'ancien rhrr indilrc, et Vélèrr (Icroiir d'auli'efois s'y réduit au très Innnhlc srrriloir. Mais la honne soirée d'hier avait heureusement prévenu toutes les impressions fâcheuses que ce nouveau ton pouvait susciter, .l'espère, comme vous, que l'explication de tout à l'heure terminei-a entièrement cette pénible affaire, où je tiens surtout à vous éviter toute grave intervention, même celle dont votre générosité vous disposer\iit à réclamer la principale responsabilité morale. Au reste, cette lettre constitue spontanément une excellente préparation à une conférence aussi délicate, en me disposant mieux à la bienveillance envers tous les vôtres.

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