‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 80 sur 112 · CENT ONZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CENT ONZIÈME LETTRE

Jeudi malin 4 Décembre 1845.

Chei ami. vous êtes si bon pour moi que je soulfi-e souvent véritablement de ne pas oser être moi-même avec vous. Vos allusions directes ou indirectes sur certain sujet me laissent une gène doulouieuse que je ne puis surmonter que difticilement, et dont nos relations ne se ressentent que trop.

Ihiiis iiuiii iiiléirl (■(nnmc dans le rodr, je voudrais pouvoir i-épondre à vos vo'ux et à vos sentiments: mais, dans votre intérêt comme dans le mien, il faut que je me sente libre. Ma jeunesse se trouve atténuée par ma faiblesse physique et l'amertume de ma situation ; et num rôle de nullité est vraiment le seul qui me con-

vienne maintenant. L'amour n'est pas indispensable dans les mœurs des hommes : vous devez vivre comme si je n'étais pas au monde, et me lefiaidei- comme une sincère amie, dont le bonheur actuel serait d'embellir quelques-uns de vos moments. Personne ne sent mieux que moi la valeur de votre cœur et de votre esprit ; et, si quelque malheur nous séparait, je serais aussi à plaindre que vous, malgré la nuance de nos sentiments. Laissez-moi donc devenir aimable pour vous comme j'en ai le désir; oublions nos sexes pour penser à nos cipurs. Pendant quelque temps ce sera un petit ellort à faire, et puis nous serons en confiance bien mieux. Je vous olïre ce bonjour de tout mon comr ; j'espère que vous l'accueillerez de même.

Clotilde de vaux.

CENT DOIZIEME LETTRE

.leutli soir 4 Décembre 184.i (4 h.).

Votre départ, Clotilde, m'a laissé hier très mécontent de moimême pour le triste désappointement que je venais de vous l'aire éprouver, au sujet des consolations que vous deviez attendi-e de cette cordiale visite. Je ne puis aujourd'hui dissiper cette pénible impression que par un humble aveu de l'impuissance maladive spécialement résultée de mon insullisant sommeil. Au lieu de combattre votre douloureux abattement par un alîectueux elToil. qui eût d'ailleurs heureusement réagi sur ma propre mélancolie, j'ai été réduit ainsi à vous entretenir d'une critique qui, même très l'ondée, olîre toujours une bien pauvre alimentation aux âmes comme les nôtres. C'est la deiiiière lois, j'espère, (|ue vous trouvez en moi un défaut d'énergie moiale aussi contraire à ma nature et à mes habitudes. Mon doux ollice de protecteur, ou }»iu(ôt de consolateur, serait trop mal rempli si je ne pouvais suspendre mes douleurs en présence des vôtres.

- Ce que je n'ai pas su dignement accomplir hier. permettez-mt»i.

adorable amie, de le tenter- aujourd'hui, en vous représentant le peu de fondement réel de votre sombre découragement. Je conçois sans peine et je partage vivement le chagrin de voir aussitôt arrêtée par l'impuissance physique la reprise d'un travail qui, outre sa haute valeur intrinsèque, devient si urgent pour votre indispensable libération. Mais cette déplorable nécessité prouve seulement que notre impatience a trop devancé l'époque naturelle de votre retour définitif à Willelraine. Un premier essai pouvait seul en constater l'opportunité: s'il ne réussit pas, il faudra se résigner, sans aucune dangereuse obstination, à prolonger encore pendant quelques jours la suspension commencée depuis un mois. Il n'y a d'ailleurs aucun lieu di» désespérer ainsi d'un entier rétablissement, vers lequel vous a\ ez fait, dans (;es dernières semaines, des progrès considérables, quoique insudisants jusqu'ici. La récente intervention du docteur Grandchamp vous a déjà beaucoup servi, et rien ne doit vous faire craindre que son etficacité soit épuisée. Quant à votre situation, si liée à votre santé, le dernier conflit, maintenant terminé, vous a conduit à lui faire énergiquement franchir un pas important, que nous n'osions, il y a quinze jours, croire aussi voisin et aussi facile, l'annonce accomplie et acceptée de votre prochaine indépendance. Vous-même, au reste, avez sagement reconnu, dans l'heureuse visite que va nous faire l'aimable Léon, un motif naturel de prolonger un peu la transition actuelle, alors fort adoucie d'ailleurs. Tout vous promet ainsi, à tous égards, une amélioration définitive, aussi prochaine qu'importante. Ne voyez donc plus, ma noble et tendre Clotilde, dans les douloureux symptômes d'hier, que la nécessité de continuer encore le régime passif de notre précieux Scott pour mieux reprendre bientôt l'active élaboration de notre chère Willelmine.

Je ne vous ai point assez témoigné hier l'admiration et la reconnaissance que méritent tant vos jolies fleurs. C'est en me penchant involontairement pour les flairer que j'ai dignement apprécié ce charmant cadeau. Quiconque contemplera ce chef-d'œuvre de goût et d'adresse l'attribuera diflicilement à l'une des plus éminentes natures, intellectuelles ou morales, destinées à honorer votre sexe en servant toute fFIumanlté. Ma respectueuse adoration

saurait toujours apprécier cette rare combinaison des plus liautes et des plus gracieuses qualités, quand même il n'en résulterait pas envers moi tant d'aimables manifestations d'une pure alTection. Parmi ces précieux témoignages, j'éprouve un nouveau besoin de mentionner spécialement la charmante composition qu'une troisième lecture a pour jamais gravée tout entière dans la mémoire de mon cœur. Votre confirmation n'a pourtant pas dissipé hier mes scrupules littéraires sur la sixième stance. A force d'y rêver, j'ai pensé que, quand vous avez écrit :

« L'amour me dit tous ses secrets.

« J'abi'ite les douces prières, « J^aime au bonheur ses mystères.

« .le suis la clef des cœurs discrets. »

VOUS vouliez réellement écrire, même pour la mesure et pour le sens :

« L'amour me dit tous ses secrets, <( .J'abrite ses douces prières, « J'aide au bonheur de ses mystères, « Je suis la clef des cœurs discrets. »

C'est avec cette légère restitution que je me décide à retenir cette délicieuse stance, à moins ([ue vous ne me le défendiez expressément.

Sur ce petit chef-d'œuvre de grâce et de sentiment, vous devez me permettre d'écarter tout égoïsme, en insistant pour que tous les vrais connaisseurs soient appelés à partager la douce satisfaction dont vous avez d'abord gratifié votre reconnaissant adorateur. L'heureuse catastrophe que vous ménagez à Willelmine vous fonrnira l'occasion la plus naturelle de publier convenablement cette ravissante canzone, dont Pétrarque eût été d'autant plus jaloux que notre langue n'en oiîre, ce me semble, aucun modèle. Ne rougissez pas, incomparable amie, de mon naïf enthousiasme : vous êtes d'ailleurs trop noblement organisée pour qu'une digne glorification vous devienne jamais dangereuse. Vous devez, au reste, d'autant plus tenir à une telle publication que vous avez

malheureusement détiuil Imis les autres témoignages spéciaux de votre spontanéité lyrique. Laissez moi pourtant espérer aussi que le cours naturel de vos doux travaux conduira votre mémoire à réaliser peu à peu le vcfu personnel que je vous exprimai Mardi.

Amour et respect éternels,

A" COMTE

On me pioniel poui- Samedi la Séminimitlc dont mon état nerveux me prive aujourd'hui. S'il en était ainsi, je vous proposerais d'aller entendre cet admirable ouvrage, que votre belle-sœur connaît déjà. En tous cas, je ne disposerai autrement de votre stalle qu'après un refus spécial. Je respecte, à cet égard, vos sages répugnances, morales et physiques ; mais la vraie destination de ma double place m'oblige, en évitant toute importune insistance, à vousen subordonnerremploi.(|iiaii(l il s'jigild'un tel chet'-d'd'uvre, qui sera trop rarement exécuté cette année.

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