‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 82 sur 112 · CENT QUATORZIEME LETTRE · texte numérisé non relu

CENT QUATORZIEME LETTRE

Vendredi matin h Décembre 18'i.j (10 h.).

En vous éciivanl hier soir, chère amie, je sentais bien que la gène trop Iréquente de nos cordiales entrevues ne tient pas seulement à notre respective perturbation physique : mais ce n'était pointa moi de prendre l'initiative d'une plus complète appréciation. Dans la précieuse lettre que j'ai reçue un instant après avoir expédié la mienne, votre tendre loyauté aborde enfin directement cette indispensable explication, qu'il m'appartient de poursuivre jusqu'au bout, et qui, j'espère, dissipera bientôt cet étrange embarras qui rend nos entretiens moins libres, d'ordinaire, que notre correspondance.

Vous avez justement signalé le principal vice actuel de notre situation mutuelle, mais sans le caractériser assez, et par suite en vous méprenant sur le vrai remède, parce que vous ne rapportez qu'à moi ce qui procède aussi, et même surtout, de vous. Je vous ai librement promis d'attendre, avec une loyale résignation, qu'une douce spontanéité vous conduise à combler nos vœux; et je crois avoir jusqu'ici rigoureusement accompli ce noble devoir. La crainte de vous affliger ou de vous gêner me fera désormais éviter encore davantage toute plainte indiscrète, et même toute allusion directe ou indirecte à d'inévitables douleurs, physiques et morales, que je dois savoir supporter avec fermeté jusqu'à ce qu'elles puissent dignement cesser. Vous venez à cet égard, d'augmenter beaucoup mon énergie, en daignant me déclarer que

CORRESPONDANCE. MV.i

cet indispensable ajouinement ne tient plus suitout à l'état de votre cœur, mais aux exigences de notre fatale situation. Je reconnais aussi pleinement que vous-même la nécessité de votre personnelle libération préalable pour permettre notre union finale.

La considération liabituelle de ce terme précis et motivé va beaucoup faciliter mes victoires journalières, de manière à vous rendre désormais plus contente et plus libre, même quand une réalisation si désirée s'éloignerait au delà de toute vraisemblance actuelle. Jusque-là, mes diverses soulîrances ne comporteront jamais d'autre vrai soulagement que celui qui m'est familier depuis six mois, et dont j'ai tant éprouvé, hier et aujourd'hui par exemple, la douce etficacité ; c'est-à-dire m'occuper amoureusement de vous eu votre absence. Vous lire, vous écrire, m'attendrir. presque jusqu'au fétichisme, sur les précieux talismans que je vous dois, et désormais aussi répéter en pleurant votre suave Cdiizone ; voilà, ma Clotilde, ce qui calme toujours mon agitation convulsive, qui n'existerait peut-être jamais si je pouvais vivre ainsi sans interruption.

Quant à l'étrange remède que vous me permettez, ce conseil honore davantage votre abnégation que votre raison. Oublier nos sexes, vivre comme si vous n'étiez pas au monde, en un mot donner mon âme à vous et mon corps à d'autres, tout cela m'est réellement impossible ; mon cœur se sent incapable de telles abstractions ; je sais soulîrir et respecter, mais non mentir, ni partager. Je ne puis aujourd'hui que voir finalement en vous, comme le répète, depuis Juillet, ma tendre prière du matin : « dans la réalité actuelle, une véritable amie, et, dans un prochain avenir, une digne épouse, o C'est uniquement ainsi que je puis sentir, parce que cela seul est vrai : toutes vos fictions provisoires sont dépourvues de toute consistance, même passagère.

Vous exagérez, Clotilde, la grossièreté masculine, du moins chez les nobles types. Elle nous permet, en elfet, le plaisir sans amour, mais seulement quand notre cœur est libre ; lorsqu'il se sent vraiment pris, cette brutalité nous devient impossible. J'ai dû longtemps recourir, comme tant d'autres, à ces ignqbles satisfactions ; puisque toutes relations sexuelles avaient déjà cessé, dans mon triste ménage, un an avant votre propre mariage. Mais

depuis que je suis à vous, ma continence, quoique parfois douloureuse, est toujours peu méritoire, parce que je ne pourrais plus vivre autrement. Que votre aveugle générosité cesse donc de me conseiller une conduite dont votre involontaire ascendant m'interdit la possibillité.

Poussant plus loin que vous l'appréciation générale de nos relations mutuelles, en ce qui tient, non à notre fatale situation, mais à nos dispositions respectives, je dois maintenant vous signaler, avec une tendre franchise, la principale source, à mes veux, de l'embarras que vous déplorez si justement. Il provient surtout, j'ose le dire enfin, de votre insufiisante confiance dans mon empire habituel sur moi-même. Vous me l'avez clairement témoignée, pendant notre mémorable crise de Septembre, en allant jusqu'à me supposer capable, par passion, d'une brutale noirceur : et vous m'avez d'ailleurs autorisé à vous la reprocher affectueusement, même aujourd'hui, en n'osant jamais rétracter ouvertement une telle accusation, faute d'avoir assez senti que la naïve confession d'un tort ou d'une erreur nous élève en nous purgeant. Je vous aime comme on n'a peut-être jamais aimé à mon âge, qui consolide ma noble passion en me permettant de mieux apprécier combien elle est dignement placée. Mais l'amour, chez les âmes supérieures, augmente le respect et la délicatesse, loin de les affaiblir.

A vingt ans. je vous eusse déjà respectée comme une sœur, tant que vos convenances ou vos dispositions l'auraient exigé. Pourquoi serais-je aujourd'hui moins délicat, puisque je suis, au fond, plus pur qu'alors, et même plus tendre, sans être moins ardent ?

Laissez-vous donc devenir envers moi, comme vous le dites si bien, aussi aimable que vous le désirez. Cessez de me craindre, ma charmante amie, ainsi que de vous craindre. Je ne vous demande pas moins de sagesse, ni même de rigueur, mais plus de confiance, et, par suite d'abandon. Soyez, en un mot, ma Clotilde, aussi libre de près que de loin, et bientôt nos chastes entretiens seront encore plus satisfaisants que notre précieuse correspondance, comme comportant une plus intime et plus rapide expansion. Je suis incapable d'abuser jamais de cette cordiale

familiarité pour devancer le terme que votre sagesse fixe secrètement au plein accomplissement de mes V(pux.

A vous tout entier,

CENT 01 INZIÈME LETTRE

Vendredi soir 5 Décembre I8i5.

Je m'explique toujours mal, sans doute, quand il s'agit du sujet que nous traitons depuis si longtemps. Ce n'est pas, mon cher ami. ma liberté matérielle qui m'est nécessaire pour disposer de moi ; c'est ma pleine liberté morale. Vous m'aimez, il est vrai, comme je mérite de l'être ; et je vous rends bien la pareille de cœur, mais cela se borne là. La démarche que j'ai faite une fois a dû vous prouver la cordialité de mes intentions, en même temps que mon peu de pouvoir sur elles. XoUh pourquoi je vous ai demandé de vivre comme si je n'étais pas au monde. Si une promesse positive pouvait avoir de la raison à quelque distance qu'elle soit du présent, je m'examinerais rigoureusement pour vous la faire. Il y a des instants oîi je me sens le désir de mourir sans liens, tant j'ai souffert par eux. Je conçois que peu d'hommes se contenteraient d'ajournements indéfinis : voilà donc pourquoi je ne demande rien où je ne puis rien donner. I^e cœur ne se gouverne pas comme l'esprit. Une femme légère ou coquette peut seule abuser de l'incertitude d'un homme. Moi, je vous le dis maintenant, comme j'ai toujours eu l'intention que vous le compreniez -.je iw sais pas cique deviendront mes sentiments ; mais maintenant je ne puis rien pour le bonheur d'un homme.

Vous, qui êtes si sage et si sensible, croyez-vous sincèrement que ce puisse être un acte de générosité que de se donner sans le vouloir? je ne le pense pas pour ma part. Tous les mariages où il n'y a qu'un consentement finissent mal : l'accord parfait est indispensable dans ce lien-là.

W(i TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.

Voilà cequ'il faut que je vous dise ; je ne veux pas exploiter votre intérêt par une erreur. Je vous aime chèrement ; mais je ne sais pas si mon attachement prendra la nuance nécessaire à l'intimité que vous désirez. Croyez-moi : ne vous faites pas des maux factices, de la nature de ceux que j'aisoulîerts. Avec beaucoup plus de positivisme dans l'esprit, j'aurais conformé mon cœur à la situation exceptionnelledanslaquellejemesuis trouvée. En en faisant un aliment à ma mélancolieje me suis détruite,j'ai éteint en moi l'enthousiasme, et je mourrai peut-être consumée par une chimère. Mon seul remède actuel est la distraction que je me suiscréée : elle seule peut me modifier.

A vous de toute tendresse,

Clotildk.

CEM SEIZIEME LETTRE

Dimanche soir 7 Décembre 1845 (3 h.).

J'ai dù m'eiîorcer hier, ma bien-aimée, de ne pas troubler une heureuse journée par mon affliction de votre dernière lettre, que d'ailleurs je n'avais pu assez relire encore. Mais je ne puis aujourd'hui me dispenser de vous témoigneralîectueusementque, malgré la délicate tendresse et la noble loyauté qui s'y marquent profondément, cette rapide réponse me semble avoir été beaucoup trop précipitée. Sans vous croire exempte de toutes fluctuations féminines, je ne m'attendais pas à une telle altération des précieuses espérances suggérées ou entretenues par plusieurs lettres récentes, notammentquand vous avezdaigné, le 23 Novembre, vous en rapporter à moi sur le sacrifice immédiat de tous vos scrupules, que ma propre générosité m'a seule ainsi déterminé à respecter toujours. Vous sentirez combien cette lettre de Vendredi soir se concilie peu avec celle du même matin, si vous attachez assez de prix à notre passé pour prendre copie de vos lettres, habitude où je gagnerais encore plus que vous. Depuis la crise de Septembre, vous ne m'a-

viez opposé que de simples ajournements, à la vérité vaguement caractérisés. C'est seulement dans cette réponse, d'ailleurs si saintement affectueuse, que vous n'osez plus assurer de pouvoir un jour conformer assez vos sentiments aux miens.

Un tel contraste me semble pourtant explicable, d'après la nouvelle situation où vous étiez brusquement placée en m'écrivant, par l'acquiescement inattendu de votre mère à votre juste demande d'indépendance temporaire. Cette approche imprévue de votre libération personnelle a dû naturellement vous faire craindre ma tendance spontanée vers une pareille accélération de l'inappréciable garantie que ma dernière lettre paraissait subordonner uniquement à cet indispensable préambule. Vous avez été ainsi conduite à m'opposer d'avance les obstacles propres à l'état intime de votre cœur, comme plus puissants encore que ceux de la situation extérieure. Mais permettez-moi, tendre et loyale amie, de vous représenter que l'ensemble de ma conduite, surtout récente, ne méritait point une telle précaution. Quand j'ai spécialement rattaché notre union finale à votre entière libération matérielle, c'est en supposant que vous auriez, dans cet intervalle, acquis aussi votre juste liberté morale : mes lettres de Novembre ne laissent aucun doute à ce sujet.

Au reste, il importe que nous définissions, une fois pour toutes, la nature et l'étendue de cette indispensable disposition. Depuis trois mois, je vous regarde déjà comme moralement libre, en ce sens que votre cœur est assez dégagé enfin de ses anciennes préoccupations: vous n'avez, ce me semble, aucune intention de revenir, à cet égard, sur vos fréquents témoignages. Seulement, vous ne m'avez pas encore accordé un pareil empire : telle est aujourd'hui, à mes yeux, votre vraie situation morale, qui autrement n'aurait fait aucun pas cette année. Or, je n'hésite point, ma bien-aimée, à calmer de nouveau vos inquiétudes, en reproduisant ici l'assurance tant établie par mes dernières lettres, que cette préparation de votre cœur importe autant que l'autre à mon vrai bonheur. Je ne vous ai jamais demandé de vous donner sans le vouloir. Quelle que soit d'ailleurs mon opinion secrète sur l'aptitude involontaire d'une irrévocable concession à modifier vos propres sentimenis en dissipant vos principales irrésolutions, je saurai toujours attendre.

au prix des plus douloureux eiïorts une pleine spontanéité, qui -peut seule f>arantii- ma dig-ne félicité. Ne craignez donc pas, chère Clotilde, que la subite indépendance dont nous commençons à jouir vous attire aujourd'hui d'indiscrètes sollicitations; quand -même je pourrais regarder comme assez accomplie une émancipation qui n'est encore que temporaire.

Les ajournements indéfinis conviennent, sans doute, à peu d'hommes; vous le remarquez avec raison. Mais je suis du très petit nombre des organisations assez nobles pour supporter de tels -tlélais. dussent-ils même devenir élernels, quand la pureté et la loyauté (les motif s en sont aussi (^eitaines qu'entre nous. Seulement, que votre tendi-e ascendant ne m'ôte jamais l'espérance ; je ne pourrais résister à sa perte totale. Il y a six mois, d'après votre honorable et douloureuse révélation, je m'elîorrai sincèrement de transformer mon amour en simple amitié, et d'abord je crus naïvement y être parvenu. La fatale crise de Septembre, en ranimant mes plus chères espérances, m'éclaira bientôt sur l'irrésistible nature de mes vrais sentiments pour vous. Quoique l'empire sur soimême augmente, en général, avec l'âge, ce ne peut être envers un premier amour aussi exceptionnel, et d'ailleurs aussi bien placé que le mien. Ce mémorable épisode m'a pourtant fait amèrement sentir combien le défaut de jeunesse et de beauté constituent, à cet égard, d'irréparables lacunes. Pas plus après qu'avant, je n'ai pu accomplir la chimérique transformation rêvée par mon orgueil philosophique et mon étrange inexpérience. J'ai même cessé de la poursuivre, et j'ai franchement abandonné mon cœur aux doux projets que vous lui laissiez former pour un avenir indéterminé : je n'ai d'ailleurs jamais pu croire que la faculté d'aimer avec enthousiasme fût, à votre âge, et dans votre éminente nature, aussi éteinte que vos malheurs vous le font craindre.

Quelle que doive être l'issue finale de cette noble passion, je ne regretterai pas de mourir avec elle: je lui dois déjà, recevez-en, divine Clotilde. ma nouvelle gratitude, d'éprouver enfin dignement tout ce qu'il y a de plus pur et de plus profond dans les sentiments humains. Mais cessez, je vous en supplie, de me conseiller l'oubli de nos sexes et la diversion matérielle, qui me sont désormais également impossibles. Tant de vigoureux ascétiques ont supporté

bien plus longtemps une stricte continence d'après leurs chimériques convictions: pourquoi de meilleurs motifs ne mepermettraienlils pas de telles victoires, quelque durée que vous deviez y prescrire ? Que ces efforts journaliers ne vous fassent pas redouter notre innocente familiarité, comme j'ai lieu de m'en plaindre depuis vos récents encouragements d'avenir. Ce n'est jamais en votre présence que j'ai senti des désirs charnels ; je suis alors tout entier au bonheur de vous contempler. Vous pouvez, noble et tendre amie, m'accorder, sansaucundanger, toutce que permet une sœur, toutes les concessions qui ne sont pas irrévocables. Loin d'exciter mon ardeur, elles faciliteront mes triomphes, en embellissant nos cordiales entrevues, où, j'ose le répéter, vous ne m'honorez pas encore d'une suffisante confiance.

A vous tout entier pour toujours,

A" COMTE

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