CENT DIX-SEPTIEME LETTRE
Lundi matin 8 Décembre 18iô.
Je puis vous jurer sur l'honneur que je n'ai eu d'autre intention dans la lettre que vous me citez que de vous faire l'offre d'une promesse qu'aujourd'hui encore je regarde comme déraisonnable ; relisez-moi depuis Septembre, et vous verrez queje n'ai pas varié, mon cher ami. La seule démarche que je doive déplorer, vous la connaissez comme moi. Elle m'a fait comprendre qu'il faut plus que le concours du cœur (amour à part) pour accomplir de semblables actes.
Je me suis e.xpérimentée dans les états les plus caractérisés de la vie. J'ai fait un mariage de convenance, et j'avoue que j'aime presqu'autant le célibat. Il faut donc, de toute nécessité, (jue je désire de changer d'état pour en changer. Vous me demandez tie définir, une foix pour toutes, la nature de nys dispnsition!( : je ne puis vous les résumer plus nettement.
Je vous regarde comme le meilleur des hommes et le plus juste ; et ce qui vous a paru hésitation chez moi n'a jamais été que le regret de vous afiliger. Dans d'autres circonstances, je me suis prononcée une fois pour toutes ; et il n'y a pas un homme qui puisse me reprocher un grain de coquetterie ou de légèreté féminine. Comptez sur mon cœur ; et, puisque vous le voulez comme moi, ne parlons pas avenir.
A ce soir, mon cher ami : j'ai fait quelques concessions de c(pur parmi les miens, qui ont fait hon eiîet. Il est toujouis si triste d'affliger, quelle que soit la portée de l'alîection, qu'on se trouve bien de ses petits sacrifices d'amour-propre, quand ilssulfisent à réparer le mal.
Si vous recevez cette lettre à temps, pensez à rapporter ce soir mon parapluie si vous voulez, afin que je puisse vous rendre le vôtre, qui vous manque peut-être.
Adieu, cher ami, portez- vous hien ; Séminimis m'avait beaucoup plus fatiguée que l'asqualc Aujourd'hui, cela va passablement ; je vais en profiter pour aller chez M. Grandchamp. J'ai à lui confier une petite opération chirurgicale que je redoute passablement: il s'agit de me sortir des chairs deux ongles de mes pouces de pied. Notre médecin croyait nécessaire de couper les chairs d'alentour; nous verrons ce que celui-ci en pensera.
CENT di\-hliïii:me lettre
Mardi soir 0 Décembre 1815 (3 h.).
Malgré d'involontaires omissions, méprises et obscurités, la réponse qui m'attendait hier soir mérite ma reconnaissance spéciale, eu égard au peu de raison que je m'étais déjà reproché dans la première partie de ma longue lettre de Dimanche. Taxée de précipitation, vous pourriez bien me rétorquer plus justement ce reproche, nullement atténué chez moi par cette promptitude qui fait tant ressortir l'admirable spontanéité de votre excellente lettre de Vendredi
soir. En la relisant mieux, j'y avais enfin senti qu'aucune femme n'olîrit jamais un aussi parfait modèle de scrupuleuse loyauté et d'amicale tendresse. Il est d'ailleurs si difficile, en général, d'exprimer fidèlement ce qu'on éprouve que je ne saurais aucunement vous reprocher les douloureuses illusions résultées chez moi de vos insuffisantes explications, à tiavers lesquelles je reconnais mainlenanl que, depuis Septemhre, vos principales dispositions n'ont jamais varié gravement. Une imparfaite confiance dans mon empire moral sur moi-même constitue réellement envers moi votre unique tort, manifesté, non par notre franche correspondance, mais par la gène de nos entretiens. L'injurieux soupçon de Septembre, et votre persistanceà n'en jamais confesser nettement l'injustice, rendraient irrécusable cette fâcheuse disposition, si un secret examen spécial ne vous la laissait journellement reconnaître, (^est le seul coin de votre beau caractère qui réclame encore l'intervention sérieuse de votre puissante raison : permettez-moi de vous recommander une dernière fois ce perfectionnement, dans l'intérêt de nos relations.
La crise secondaire qui, j'espère, finit aujourd'hui, et qu'avait déter-minée ma passion d'après vos équivoques involontaires, me servira finalement à mieux apprécier notre vraie situation mutuelle, de manière à bien goûter le présent, en réservant toute heureuse chance d'avenir. Animé, quoique hélas ! bien tard, du noble amour qui devait seul me dominer tout entier, il faut subir dignement mon invincible destinée, quelque rigoureuse (|u'ellepuissedevenir. Je reconnais enfin, pour vous comme pour moi, la nécessité de me préparer franchement à l'état le moins favorable mais le plus probable, en supposant que votre cœur ne nous permettra jamais de dépasser cet inégal échange de tendresse entre l'amour et l'amitié. Le courage ne me manquera pas, j'espère, dans un tel mode d'existence, dont nous devons désormais développer toutes les douceurs en acceptant toutes ses conditions. Avant tout, il exige une juste appréciation habituelle de la situation. Chacun de nous doityêtre essentiellement dispensé de feindre etde dissimuler, n'ayant jamais à confesser que d'honorables sentiments. Qu'il ne s'agisse donc plus d'aucune chimérique transformation de mon irrésistible amour en une paisible amitié, ni d'oublier un sexe qui fait si bien [lartie
de votre éminente nature, ni de vivre brutalement comme si vous n'existiez pas. S'il nous fallait une comparaison quelconque, je préférerais celle des fiancés séparés par des obstacles indéfinis, ou d'époux que d'impérieux motifs obligent à vivre en frères. Mais il vaut mieux ne comparer à rien un cas aussi exceptionnel, à tous égards, que le nôtre. Écartant donc toute vaine fiction, partons toujours de la réalité, pour l'améliorer autant que possible, l'un comme amant, l'autre comme amie, lous deux d'ailleurs pareillement sincères, et même également tendres, cbacun à sa manière.
Quant aux divers embarras ou dangeis d'une inévitable continence, qui peut-être devra constamment durer, je crois pouvoir répondre de les surmonter graduellement, sans que ma santé en reçoive aucune profonde atteinte. .le m'ellorcerai d'ailleurs, suivant ma tendance ordinaire, de convertir cette nouvelle condition d'existence en une souice habituelle d'intime perfectionnement personnel, surtout moral, et même aussi physique.
Au lieu d'oublier la diversité de nos sexes, dirigeons-la. d'un commun accord, vers sa plus noble destination, l'amélioration mutuelle de notre propre nature, intellectuelle et aliective. Chacun d'eux possède, l'un par le cœur, l'autre par l'esprit, une prééminence qui manque spontanément à l'autre ; mais celui-ci en devient susceptible par une heureuse culture réciproque, dont le lent progrès continu forme, dans le cours des âges, l'une des plus belles productions de notre sagesse, à la fois collective et personnelle. Rallions-nous habituellement, mon incomparable Clotilde. à ces sublimes conceptions, qui rattachent directement notre noble essor privé à l'ensemble de la grande évolution humaine.
L'amant et l'amie peuvent y trouver loyalement un inépuisable avenir de grandeur et de tendresse, quelque prolongée que doive être encore leur digne existence commune. Si j'avais jamais le malheur de vous perdre, je devrais m'etîorcer de vous survivre, afin de faire assez apprécier au monde l'éminente nature qu'il aurait trop peu comprise. Mais si. comme je l'espère, vous restez après moi, à vous surtout, plus qu'à aucun autre ami, le noble devoir de bien juger, pour la postérité, ce cœur profondément sen-
sible, qui, quoique superficiellement taxé d'austère froideur, fut toujours au niveau de l'esprit qu'on daigne accorder à
Votre tendre philosophe,
ÀTE COMTE.
En vous apportant cette lettre, Sophie vous rendra votre parapluie, et reprendra le mien.
Quoique trop indisposé ce matin pour aller à ma legon, je me sens mieux maintenant, et j'espère que demain ce dérangement passager n'altérera nullement votre bienfaisante visite hebdomadaire.