CENT VINGTIÈME LETTRE
Mercredi soir 10 Décembre i845 (5 h.).
Votre tendre lettre d'hier soir ne m'est parvenue, ma bienaimée, qu'à l'heure où je commençais à vous attendre, selon notre usage. Quelque prix que j'y attache, elle ne m'empêche pas, contre votre espoir, de sentir péniblement votre absence imprévue, que pourtant j'aime à croire dépourvue de tout mauvais motif, surtout phj'sique. S'il en était autrement, vous m'eussiez proposé de transporter au Mercredi ma visite de Samedi, tandis que vous mémo pensiez, cette sem;iine, à l'échange inverse.
Pour ne pas agir ainsi, il faudrait une altération sérieuse, dont vous m'auriez spécialement parlé. Quand même la petite intervention chirurgicale de M. Grandchamp vous priverait de sortir, elle n'aurait pu, ce mé semble, vous empêcher de me recevoir. Je suis
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donc conduit à conjecturer que vous avez voulu utiliser pleinement une heureuse phase de travail, ou que nos récentes explications vous ont fait redouter aujourd'hui une gène spéciale dans notre entretien. En l'une et l'autre supposition, je vous pardonnerais bien volontiers cet innocent détour féminin, tant compensé par votre excellente lettre.
Pour écarter toute fâcheuse impression accessoire, je dois revenir une dernière fois sur l'injurieux soupçon de Septembre, dont vous ne reconnaissez enfin l'injustice qu'en vous défendant de l'avoir commise. Si vous lisiez comme moi votre lettre du 9 Septembre, vous y trouveriez, à cet égard, entre plusieurs autres que je pourrais citer, cette phrase décisive : « Si vous me contraignez par un moyen quelconque à vous céder sur l'article en question, je ne vous reverrai de ma vie. ». Quoique cette lettre lésultàt évidemment d'un état prononcé d'exaspération etd'anxiété, vous voyez que le soupçon fut réellement conçu et indiqué. Il m'était si antipathique, et en même temps si nouveau, que je n'y eusse certes jamais cru spontanément. Quand je vous en témoignai, à diverses reprises, ma tendre allliction. vous deviez, Clotilde, reconnaître franchement ce tort momentané, en l'atténuant sous d'impérieuses circonstances, au lieu de le représenter aujourd'hui comme n'ayant jamais existé que dans ma pensée. De tels aveux, toujours compatibles, surtout entre nous, avec la pleine dignité du caractère, peuvent aisément fournir une nouvelle source de perfectionnement, interdite à ceux qui n'ont jamais erré. Ce n'est pas sans des motifs profonds quoique empiriques que le catholicisme érigea l'humilité en vertu; la morale positive développera soigneusement, avec les rectifications convenables, une appréciation aussi conforme à la vraie théorie de la nature humaine.
Après ce pénible complément d'explications sur un sujet qui ne nous occupera plus, votre précieuse lettre ne me suggère d'autre remarque préalable que sur votre recommandation de « ne vous aimer que comme vous méritez de l'être. » J'espère que vous ne comptez point ainsi restreindre mon attachement, et revenir au vain conseil de transformer mon amour en amitié, quoiqu'il me semble dillicile d'entendre autrement cette invitation.
Comme je vous le disais hier, ce qu'il nous importe d'éviter scrupuleusement, ce sont surtout les fausses positions du cœur.
Acceptons notre situation avec tous ses caractères quelconques, en travaillant de concert à en tirer le meilleur parti possible, ainsi qu'à la perfectionner f?raduellement. De votre impuissance actuelle à satisfaire mon amour, ne concluez jamais qu'il ne doit pas subsister. Je puis encore moins amortit- mes sentiments que vous ne pouvez exalter les vôtres. Que chacun de nous manifeste donc ouvertement l'honorable nuance imposée à son affection par l'ensemble de sa destinée. Cette pleine franchise habituelle constitue la première condition du développement normal de notre tendre intimité, dont la fatale inégalité ne saurait disparaître sous un vicieux déguisement.
Si nos diverses méprises ne m'avaient fait autant de mal, je serais inexcusable de consumer en explications presque récriminatoires la majeure partie d'une réponse que j'aurais voulu consacrer tout entière à la cordiale gratitude méritée par votre touchante manifestation des précieux sentiments sur lesquels je ne crains cette fois aucune funeste illusion. Votre excellent cœur a spontanément deviné le secret besoin du mien. En vous engageant toute ma vie sans exiger la même affection, je devais désirei- une garantie qui put remplacer celle que votre situation morale m'interdit, hélas! peut-être pour toujours, d'attendre d'une ineffable volupté, dont une telle efficacité constitue, à mes yeux, la principale destination. Si l'extrême de la mélancolie ne va pas, pouivous, au delà de mourir sans aucun lien, que penser du sort de l'être qui se sent lié à un être nullement engagé! Il fallait donc, afin que notre intimité put se développer sans tourment, que votre ingénieuse tendresse trouvât, à défaut de la voie naturelle, un autre mode quelconque aussi propre à me rassurer contre l'abandon et à me préseiver de la jalousie. Tel sera, j'espère, l'elîet permanent de votre inappréciable lettre, et surtout du solennel engagement qui complète cette sainte déclaration. Oui. ma digne amie, je me plais à le lépéter avec vous, la mort seule rompra nos tendres liens, quelque forme finale que leur réserve l'ensemble de nos destinées. Recevez, sur votre noble front, le chaste
baiser par lequel je scelle ce délicieux engagement. Adieu, ma Clotilde: je vous attendrai Samedi.
Amour et respect,
ate comte.
Permettez-moi de vous rappeler spécialement que Samedi, je serai libre dès onze heures et forcé de dîner à trois h. l/:2.
Je comptais aujourd'hui causer des récentes concessions de famille annoncées dans votre lettre de Lundi. Quoique vous ne m'en ayez nullement indiqué la nature, je vous félicite d'une alîectueuse modération aussi digne de vous, et qui doit d'ailleurs, je le présume, consolider votre juste indépendance, loin d'y porter aucune atteinte indirecte.
Mon malaise gastrique d'hier a déjà presque entièrement cédé à ma médication habituelle, l'abstinence et le repos. Quant aux insomnies et convulsions, rien ne s'est aggravé. Le récent progrès de nos cœurs vers un état vraiment durable ne tardera pas, sans doute, à calmer beaucoup mon agitation nerveuse. J'espère que vous ne me laisserez point jusqu'à Samedi incertain sur votre chère santé.