‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 87 sur 112 · CENT VINGT-DEIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CENT VINGT-DEIXIÈME LETTRE

Vendredi malin 12 D(^ceinl)re 1845 (Il h.).

Votre lettre d'hier me fournit, ma bien-aimée, l'heureuse occasion de mieux renouveler l'expression de ma profonde gratitude pour votre inappréciable déclaration, sans être obligé, comme avant-hier, de joindre à mes tendres remerciements aucune explication étrangère. La crise secondaire que vous venez ainsi de terminer complète notre grande crise de Septembre, depuis laquelle, à vrai dire, j'avais toujours été plus ou moins en intime agitation morale, et par suite physique. Désormais, notre sincère affection, également sainte des deux parts, va développer enfin un vrai caractère de profonde stabilité, propre à nous procurer toute la paisible félicité que comportent nos fatalités respectives. L'état présent de votre cœur nous interdisant le gage le plus naturel, votre tendresse a su trouver une garantie plus épurée, et j'espère non moins efficace, pour me rassurer assez contre toute préférence ultérieure mieux conforme à l'ensemble de vos sympathies. Je cesserai maintenant d'être tourmenté par l'inquiétude presque continue de perdre à tout instant le lien d'où je sens de plus en plus dépendre ma principale existence morale. Ce n'est plus d'un bonheur passager qu'il s'agit entre nous : notre intimité acquiert enfin, d'un libre consentement mutuel, l'imposante noblesse d'une liaison qui ne doit finir qu'avec la vie. Vn tel résultat ne me semble pas aujourd'hui trop chèrement acheté par les divers orages qui l'ont spontanément préparé. J'espère d'ailleurs que des sollicitations trop ardentes vont aussi se dissiper en même temps que tout espoir prochain d'y satisfaire dignement. Par là

je compte enfin recouvrer bientôt ma pleine santé cérébrale, sans m'assujettir jamais à des brutalités que mon noble amour me rend heureusement impossibles. Recevez donc, ma très chère Clotilde, cette nouvelle et plus pure manifestation de ma reconnaissance pour un aussi parfait dénouement, que j'étais loin de croire aussi voisin.

Selon votre choix, je vous attendrai donc demain. Peu m'importe, au fond, que nous nous voyions le Samedi chez moi au lieu de chez vous, ou en sens inverse le Mercredi, pourvu que ces échanges exceptionnels ne me fassent pas perdre, comme cette semaine, l'une de nos deux précieuses entrevues hebdomadaires. .\ ce propos, je répare aujourd'hui une lacune involontaire de mes dernières lettres en vous adressant mes remerciements spéciaux pour notre heureux régime final. Votre tendre sagesse a maintenant imprimé à chacune de nos entrevues son vrai caractère périodique ; même leur succession hebdomadaire, chez eux. chez moi, chez vous, reproduit une intéressante image du progrès naturel de notre saint commerce. Envers celle des trois qui nous offre désormais le moins d'importance, une reconnaissance spéciale me rappellera toujours, outre sa valeur propre comme précieuse sanction domestique, qu'elle fut longtemps la seule ressource de mon amour, après en avoir fourni l'occasion.

Je vous félicite cordialement de votre récent procédé avec votre frère. Votre supériorité morale doit surtout se montrer, à son égard, en lui conservant des sentiments meilleurs qu'il n'en a pour vous. A ce sujet, je dois moi-même vous remercier profondément de m'avoir, dans cette grave occurrence, fait remplir envers lui. presque malgré moi, un office plus noble que celui auquel me réduisait son incurable suffisance scientifique. La leçon a été périlleuse, à beaucoup d'égards ; je crains fort qu'elle ne soit fina lement peu profitable : mais du moins ma consciencieuse intervention aura ainsi été, grâce à vous, digne de moi jusqu'au bout. Du reste, vous m'avez sauvé par là d'une fâcheuse dédicace, et préservé pour longtemps des consultations embarrassantes.

Le meilleur état de votre santé fondamentale m'impose de douces obligations nouvelles envers le docteur Grandchamp, que je me félicite de vous avoir donné ; je savais bien que son influence

vous guérirait et vous rassurerait. Il a d'abord eu quelque égard à mon amitié : mais maintenant il vous connaît assez pour avoir pris à vous un véritable intérêt direct. Quand je le reverrai, il me remerciera d'une telle malade.

Vous serez conduite, sans doute, à retourner au banquet domestique pendant tout le prochain séjour de l'aimable Léon. Mais, pour ne rien perdre de votre antécédent actuel, je vous conseille de ne jamais présenter ce retour que comme temporaire, et uniquement subordonnée ce motif fraternel, avec lequel il doit cesser. J'espère, comme vous, que, avant cette heureuse visite, vous aurez achevé votre importante composition actuelle, sans altérer votre précieuse santé, malgré le ralentissement naturel résulté d'une désuétude forcée.

L'insuffisance prolongée de mon sommeil ne m'a pas empêché hier de me sentir, grâce à vous, assez dispos pour aller entendre un ouvrage parfaitement adapté à mon état nerveux, la charmante Somnambula qui me manquait depuis deux ans, votre frère en ayant eu l'étrenne actuelle. Si, comme je le présume, on reproduit demain ce tendre et gracieux chef-d'œuvre, voulez-vous venir goûter Persiani et Mario dans leurs meilleurs rôles, où ils ont été hier vraiment admirables ? Venant déjà chez moi demain, vous pourriez ainsi compléter la journée en acceptant un amical dîner, où je vous promets de ne rien ajouter, et après lequel nous cheminerions aux Italiens ; car, par un heureux hasard, je me trouve inopinément dispensé cette fois de mon service polytechnique. (]ette petite fête, presqu'aussi imprévue pour moi que pour vous, inaugurerait bien, ce me semble, le régime final de nos cœurs. La suave composition finit d'ailleurs à 10 h. 1/2, et vous seriez rentrée à 11 h. : elle n'est pas non plus d'une trempe à vous fatiguer comme Sémiramù. Toutefois, je ne voudrais nullement risquer de déranger ainsi votre santé ni votre travail. Quoique je tienne beaucoup à vous faire goûter ce délicieux ouvrage, le mieux exécuté de tous les présents chefs -d'a>uvre, je compterais encore sur quelqu'autre Samedi, si vous croyiez ne pas devoir l'accepter demain. Deux misérables nouveautés, pires, dit-on, que V Assyrienne, vont ensuite interdire aux gens de goût l'accès des Italiens pendant plusieurs semaines.

4o2 TESTAMENT D'AUGUSTE COMTE.

A votre refus, j'offrirais pour demain votre stalle à mon hôtesse de Sceaux, ou à quelqu'autre dame, étant trop peu content de Félicie pour lui proposer cela autrement qu'en troisième ou quatrième lieu. J'ai donc besoin de connaître, à cet égard, votre libre résolution, le plus prochainement possible.

Adieu, ma tendre et noble amie, digne compagne éternelle de mon cœur: à demain, dans tous les cas.

Amour et respect.

ate comte.

CENT VIN(iT-TIW)ISIKMK LETTK

Vendredi soir (Il li.) 12 Décembre 1845.

Mon cher ami, j'espère vous prier encore à temps de disposer de votre stalle pour demain. Je suis sortie une heure dans la journée ; c'est probablement pendant ce moment-là que Sophie sera venue. Mon portier, ne m'ayant pas vu rentrer, ne m'a remis votre lettre que le soir, quand je suis allée chez les miens. Je vous réponds en revenant, et je vais donner la commission pour demain six heures.

Je vous remercie de tout cœur de vos deux invitations. Remettons à plus tard les plaisirs de ce genre. Je suis dans une phase toute sérieuse: il laut qu'elle s'achève.

Je suis heureuse et en même temps étonnée des remerciements que vous m'adressez. Avais-je attendu aussi tard pour vous exprimer mon sincère attachement et le va^u que je forme pour qu'il dure autant que nous? Si c'est là tout ce que je puis vous promettre, je le fais du moins hardiment, et selon ma sincère impulsion. Je suis si habituée à voir attenter à ma liberté que j'en suis venue à redouter ma propre influence sur elle ; et l'idée d'un engagement contracté légèrement empoisonnerait le peu de repos qui me reste. Sovons donc amis de tout cœur, et sans combinaisons

d'avenir. Le sentiment ne peut se régler d'avance comme le devoir ; aussi diffèrent-ils grandement. En attachement, en amitié, les devoirs ne sont que des sentiments ; mais en mariage, ils revêtent leur caractère de gravité, et il faut les prendre pour ce qu'ils sont.

Bonsoir, mon cher ami ; et à demain. Onze heures sonnent, et ma portière vient chercher ce mot.

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