CENT VINGT-OIATIIIÈME LETTRE
Diruanclie suir 14 Décembre 1840.
Je prenais ma plume pour vous remercier de votre bonne et excellente réception d'hier, mon cher ami, quand une belle dame m'a interrompue en frappant à ma porte. C'était M'»^' Marrast, et elle a été vraiment excellente femme. Elle m'a témoigné de bon appétit son désir de me voir et son regret de n'avoir pu me rendre plus tôt ma visite ; elle sort seulement, m'a-t-elle dit, depuis peu de temps. Elle m'a questionnée sur les papiers qu'elle voyait, et m'a demandé si javais fini quelque chose. J'ai jugé, par sa fnron. que je ne serais pas mal accueillie à mon retour au -yatioual. J'en suis contente: vous savez que ce n'est pas dans mon amourpropre, mais bien dans mon cœur.
Je voudrais bien savoir aller plus rondement en besogne ; j'ai les idées, mais le faire m'est encore très nouveau ; et c'est là ce qui me fatigue pour très peu de résultat. Cela me viendra comme aux autres, et alors peut-être gagnerai-je comme eux amplemeni ma vie.
C>ombien je vous associe à ce dénouement là ! Je n'oublierai jamais de combien de manières vous m'avez adouci la voie, et je serais bien firre de vous procurera mon tour quelques plaisirs.
J'avais toutes ces pensées-là dans le cœur en vous quittant hier: n'allez pas les attribuer à la visite de M'"" Marrast. Chaque fois
que j'ai retrouvé en vous mes symptômes passés, j'ai eu de l'humeur contre le sort qui m'a préparé des chagrins de toutes sortes. Mais, si je parviens à vous faire aimer mon amitié, je lui rendrai en échange de grandes actions de grâces. Soignez vous bien, mon cher ami. Si je ne craignais pas de vous faire de la peine, je vous demanderais mes Mercredis pendant trois ou quatre semaines, et j'irais vous voir le Samedi. Cela me ferait quelques jours de suite pour travailler. S'il arrivait alors que je fusse obligée de prendre un relâche, je l'emploierais à vous aller voir un moment. Voyez donc si vous consentez. Vous savez que je vous considère en parent proche. Nous reprendrions les allures aussitôt l'héroïne sous presse. \ demain, et vous m'écrirez après. La paix de ma solitude me seconde très bien dans l'emploi de mes remèdes, et j'espère ne pas mourir comme un lumichon de lampe. Je vous embrasse tendrement.
CLOTILIJE.
CENT VINGÏ-CINQl lÈME LETTRE
Mardi 16 Décembre 1845 (3 h.)-
Par suite d'une distraction de la poste, c'est seulement aujourd'hui, à 1 h., ma chère amie, que je viens de recevoir votre dernière lettre. A cette occasion, je dois spécialement renouveler ma recommandation générale de dater exactement vos lettres, pour m'éviter toute obscurité et toute méprise. Car, d'après ce retard inusité, votre défaut complet de date m'a forcé de deviner péniblement que vous m'écriviez Dimanche.
Je vous félicite cordialement de la bonne visite de Mm« Marrast, en y voyant, comme vous, un heureux indice de votre prochain accueil au Xationnl. Toutefois, je doute beaucoup que jamais votre noble direction convienne assez à ces gens-là pour vous procurer une carrière lucrative, au moins par les journaux actuels,
en dehors desquels vos succès, même matériels, me semblent surtout devoir s'accomplir. L'importante réaction que doit, sans doute, exercer }yiUelmine en vous liant directement avec votre digne oncle me paraît, à vrai dire, le principal résultat personnel que nous devions attendre aujourd'hui de cette précieuse publication, sauf l'essor initial de votre juste renommée. Je vous verrais d'ailleurs avec un profond chagrin vous trop rapprocher d'un milieu aussi dangereux, qui, au fond, n'est pas plus digne de vous par l'esprit que par le cœur, et dont le contact habituel ne pourrait que vous amoindrir bientôt, à tous égards. C'est aujourd'hui un résultat bien difficile et très rare que de vivre noblement de sa plume : la matérialité du but tend à dégrader les plus éminents travaux. Si le ?ia(ional accepte ]\ illclmine plus réellement que vos autres essais, nous devrons nous en réjouir doublement, pour l'utilité immédiate, et surtout comme facilitant beaucoup la publication définitive, qui doit toujours rester indépendante du journalisme. Mais, dans le cas de l'avortement, très possible encore, de ces nouvelles avances, ne vous en inquiétez pas trop, et ne faites, à cet égard, aucune grave concession : nous saurons bien, sans doute, publier autrement votre œuvre.
Quant à votre proposition de renonciation temporaire à nos chers Mercredis, vous me la posez de telle sorte que je ne puis me dispenser d'y consentir, même dès demain ; car je ne saurais goûter dignement une visite que vous regretteriez. Mais je suis trop sincère pour vous cacher que j'en éprouverai une intime douleur. En vous remerciant avec tendresse, dans ma dernière lettre, de l'heureuse organisation actuelle de nos diverses entrevues, je ne concevais à ce cordial arrangement d'autres infractions passagères que celles qui pourraient dériver d'une véritable impossibilité, surtout maladive. Mais si. à ces inévitables perturbations, nous laissons joindre les inépuisables instigations du travail, la régularité effective de notre saint commerce me paraîtra toujours foil aventurée. J'ai aussi, ma bien-aimée, ma précieuse élaboration personnelle, outre de lourdes corvées journalières : pourtant c'est avec bonheur que, malgré ce double motif continu, je consacre scrupuleusement deux jours de chaque semaine à des entretiens que mon cœur regarde comme indispensables. S'ils ont pour vouï^
autant de prix, vous hésiterez à altérer jamais ce cordial usage, sans une impérieuse nécessité passagère, qui, je l'avoue, ne me semble pas exister ici. En vous indiquant avec cette tendre franchise le principal motif de mes regrets, j'espère, Clotilde, que vous ne suspecterez pas ma sincérité quand je vous représenterai cette double interruption hebdomadaire de votre travail comme habituellement nécessaire à votre santé : votre médication actuelle peut surtout être sérieusement troublée par une trop longue contention cérébrale.
Néanmoins, ma très chère amie, quels que soient mes chagrins et mes soucis, vous seule devez ici prononcer, d'après votre libre pondération des divers motifs opposés ; car, je ne puis, je le répète, accepter aucune entrevue qui vous gênerait. Pour prévenir toute équivoque, je ne vous attendrai donc pas demain, mais seulement Samedi, à moins que vous n'éprouviez personnellement un vrai besoin de lespecter, même cette l'ois, notre cordiale institution. A vous tout entier pour toujours.
A" COMTE