‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 89 sur 112 · CENT VINGT-SIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CENT VINGT-SIXIÈME LETTRE

Vendredi matin 19 Décembre 1845 (10 h.).

Votre santé m'inquiète trop, ma très chère amie, pour que j'attende jusqu'à demain des nouvelles de vos sangsues. En envoyant Sophie s'en informer ce matin, je vous supplie encore de retenir cette excellente femme, si ses services vous deviennent utiles par l'insuffisance de votre portière. J'espère que maintenant ma bienaimée ne sera pas plus cérémonieuse, à cet égard, que ne le furent ses parents à l'occasion d'un simple enfant.

En m'occupant de vous cette nuit, je crains d'avoir trop pénétré le douloureux motif personnel qui vous a déterminée à préférer les sangsues à la saignée, sans aucune raison médicale ; je comprends fort bien votre sollicitude exceptionnelle, encore plus rela-

tive à votre sexe qu'à voti-e situation. Comme cet éciiange médical pourrait ne pas rester toujours aussi facultatif qu'il l'est aujourd'hui, j'ai pensé à vous offrir, au besoin, ma chambre ; l'ampleur de mon appartement me permettant de coucher ailleurs sans la moindre gêne mutuelle. Mon caractère vous est, j'espère, assez connu maintenant pour que vous puissiez accepter cette sainte proposition, afin de recevoir commodément les soins de ma bonne et les visites de notre docteur. Votre famille ne pourrait, je pense, blâmer une telle mesure, qu'elle n'est guère à portée de remplacer. Puisque vous daignez désormais voir en moi un proche parent, pourquoi ne m'en accorderiez-vous pas le cordial privilège? Toutefois, je respecte, au juste degré, les ménagements dus à l'opinion, mais sans y trop subordonner la conduite, quand on remplit dignement les vraies conditions morales. C'est pourquoi vous seule, ma noble et tendre amie, pouvez ici décider sagement, d'après votre libre appréciation des divers motifs, pourvu que ce soit en écartant tout préjugé comme toute inquiétude.

.l'ai aussitôt senti combien vous deviez me trouver maussade dans votre dernière visite, qui, malgré sa brièveté inusitée, a dû vous sembler bien longue. Mais vous connaissez assez les vrais motifs de cette contrainte exceptionnelle pour m'accorder, à ce sujet, une indulgence spéciale. Néanmoins, je me reproche vivement, en pareil cas, de remplir si mal mon noble office de consolateur, et de tendre presque à augmenter votre abattement, quand je devrais oublier le mien en vous relevant. C'est une de mes principales imperfections que de ne pouvoir devenir aimable sans contentement préalable.

Dans mes explications, d'ailleurs inopportunes peut-être, ou du moins trop pressantes, je crains d'avoir involontairement manqué de clarté sur le point principal. Au sujet des ménagements spéciaux qu'exige envers moi l'état de votre cœur pour maintenir l'entière confiance indispensable à notre sainte intimité, ne craignez pas que j'aie jamais eu besoin d'être rassuré sur la plénitude de votre loyauté ni de votre pureté. J'aurais bien peu utilisé tant d'occasions décisives d'apprécier votre admirable supériorité morale si je pouvais, à cet égard, concevoir le moindre doute. C'est seulement à votre constance que se rapportait mon désir de cordiales

garanties, non par crainte d'une imperfection féminine étrangère à votre éminente nature, mais d'après l'unique conviction de l'insuffisance de mon propre mérite pour conserver une si précieuse préférence. La tendre fatalité qui m'enchaîne à vous est telle que je dois presque désirer que votre cœur reste toujours libre, ne pouvant guère aspirer jamais à le remplir assez. Mais j'ai une telle confiance dans votre rare intégrité que. si. malheureusement pour moi, l'amour s'emparait un jour de vous, je compterais que vous oseriez m'en avertir noblement. Je voulais seulement vous indiquer Mercredi que l'inévitable absence de la meilleure garantie naturelle obligeait votre ingénieuse cordialité à prévenir spécialement d'affligeantes Incertitudes sur l'inaltérabilité d'une alîection devenue indispensable à tout mon être. Au reste, je puis ajouter ici que. ayant été tout récemment amené, pour calmer mon cœur, à relire encore vos douze deinières lettres, cette bien faisante lecture m'a fait mieux sentir qu'auparavant combien vous avez été tendre et pure autant que sage et loyale dans l'ensemble de votre conduite envers moi. Croyez, ma Clotilde, que la réserve dont ma passion s'est parfois affligée me semble finalement indispensable, tant que persistera l'état présent de votre cœur, pour nous éviter à tous deux d'irréparables regrets, que je vous remercie à genoux de m'avoir épargnés par cette tendre prudence, sur laquelle, j'espère, je ne me méprendrai plus.

Adieu, digne arbitre de mon cœur. Quelque prix que j'attache à ma visite de demain, ce qui vient de se passer ne doit pas vous empêcher de la contrenuinder amicalement, si votre santé vous y fait craindre plus de trouble que de satisfaction. Amour et respect éternel.

A" COMTE

La pauvreté musicale essayée cette semaine ne remplit que trop les étranges conditions dont vous me parliez Samedi. Si donc votre santé vous permettait d'y conduire demain votre père, j'apporterai, en tous cas, le libretto et les billets. Votre refus et votre acceptation ne peuvent d'ailleurs alîecter ici personne, parce que. malgré notre intimité, j'ose à peine vous laisser entendre

CORRESPONDANCE. 4o9

une telle platitude, fort inférieure, comme on me l'avait annoncé, même à VAs>> arienne. Le vide de mes deux stalles constituerait une digne protestation, mais peut-être trop peu comprise.

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