CENT VINGT-HUITIÈME LETTRE
Vendredi malin 26 Décembre 1845 (midi).
Je me félicite, ma très chère Clotilde, de vous avoir parlé gants avant-hier, puisque cela vous a conduite à rompre un silence qui commençait à me devenir pénible. La multiplicité et la régularité de nos heureuses entrevues doivent, sans doute, diminuer désormais l'activité ordinaire de notre chère correspondance. Mais j'ai beau prévoir cette réaction naturelle d'une précieuse amélioration, je n'ai pu éprouver, à cet égard, une interruption qui, depuis quatre mois, n'avait autant duré, sans que mon cœur ressentit vivement le besoin d'un ordre de relations que les plus libres entretiens sont loin de lendre inutile. Quel que soit mon bonheur de vous contempler en vous écoutant, sa continuité pourrait seule me faire oublier la satisfaction de vous lire et de vous écrire.
Sans ratifier les scrupules qui ont inspiré votre tendre remontrance spéciale, je les respecte trop pour ne pas m'y conformer. Nous remettrons donc au printemps, comme vous le souhaitez, cet acquittement de ma petite dette, malgré mon désir de profiter d'un heureux usage annuel pour remplir aujourd'hui cette amicale obligation. Laissez-moi seulement, à cette occasion, calmer de nouveau vos nobles inquiétudes au sujet des minimes services que vous avez daigné accepter jusqu'ici. Mes embarras passagers ne sauraient s'aggraver assez pour me rendre aucunement onéreuse une telle intervention, à laquelle j'espère que, suivant votre cordiale promesse, vous n'hésiterez jamais à recourir au besoin.
En voyant finir la première année de notre précieuse liaison, je ne puis m'empécher de revenir sur l'ensemble des puissantes impressions qui me la représenteront toujours comme l'ère la plus mémorable de ma vie privée. Alors a surgi en moi le seul véritable amour, à la fois pur et profond, que comportât ma destinée. L'érainente nature de l'être adoré permet à ma maturité, plus heureuse que ma jeunesse, de savourer dans toute leur
plénitude les plus délicates émotions de l'humanité. En assurant mon bonheur personnel, cette renaissance morale tend aussi à perfectionner ma mission sociale, qui désormais exige une prépondérance croissante des sentiments sur les idées. Ma sainte passion m'a d'ailleurs permis de subir, sans presque m'en apercevoir, une persécution passagère, et même un grave désappointement d'amitié. En dissipant mes embarras matériels, la nouvelle année me fera mieux goûter encore la félicité imprévue que je vous dois. La douce résignation que me prescrit l'état présent de votre cœur écartera bientôt l'inévitable trouble physique résulté d'un tel ébranlement initial ; mon alîection saura dignement jouir du présent, sans solliciter avant le temps des modifications dont une entière spontanéité constitue la principale condition.
Quant à vous, ma tendre amie, permettez moi de me féliciter que l'année qui a vu naître notre chaste intimité ait aussi vu commencer votre retour à la santé et votre réconciliation avec la vie.
L'année nouvelle va nécessairement consolider et compléter ce double progrès. Après tant de douleurs exceptionnelles, elle semble destinée à laisser enfin surgir à la fois votre modeste indépendance et votre juste renommée, par les suites naturelles de la noble élaboration que vous avez si heureusement conçue pour retirer de vos propres souffrances une haute utilité générale. Vous échapperez dignement à un despotisme fondé sur l'alfection, sans exposer votre existence littéraire à une tyrannie beaucoup plus opp;essive, presque toujours livrée à d'ignobles inspirations. En repoussant une odieuse tentative, vous avez noblement résisté au vulgaire appât d'une publicité vaste et immédiate quoique éphémère. Le journalisme vous trouvera donc de plus en plus résolue à lui refuser toute fâcheuse concession quelconque. Quel que soit encore son funeste ascendant, il subit visiblement une rapide décadence, suite inévitable de son immoral exercice. Sans renoncer à son assistance tant qu'elle resterait honorable, votre renommée ne sera pas la première, même féminine, qui ait su, au besoin, se faire jour indépendamment d'un tel appui.
Recevez, ma Clotilde. avec une tendre indulgence, cette cordiale
récapitulation de mes remerciements, de mes espérances, et de mes vœux. A demain donc la libre causerie du sanctuaire. Amour et respect éternels.
A" COMTE
Ne vous hâtez pas de promettre nos stalles pour demain, car nous aurons peut-être // liarhiere. que j'ai savouré hier.
CENT VINGT-NEl VIÈME LETTRE
Vendredi soir 26 Décembre 18i5.
Mon cher ami, si vous avez un bnrlner demain, je vous demande de le réserver pour quelque dame moins asthmatique que moi. Mon mieux n'est et ne peut encore être qu'un château tremblant ; il faut que le temps seconde un peu le médecin et le malade.
J'ai beaucoup soulîert de mes bronches ces jours-ci, et je crois que je me déciderais à un vésicatoire. si M. Orandchamp m'en promettait du résultat.
Laissez-moi donc vous fi:ronder un peu de la persistance avec laquelle vous revenez sur la bien petite confidence que je vous ai faite. A la place de M. M..., beaucoup d'hommes eussent fait comme ou pis que lui. Il ne m'a tendu que des pièges visibles, et je ne le crois disposé, ni à se venger, ni à me tourmenter à cause de ma raison. C'est un homme léger, sur lequel je ne compterais qu'à titre de bon écrivain. Mais je ne m'occupe en première ligne que de faire bien ce que je fais.
J'ai beaucoup regretté d'avoir profité avec trop d'empressement de l'autorisation que vous m'avez donnée dans le temps de publier la Sainte-Clotilde. Cette seule démarche-là de ma part a pu lui faire croire, ou que vous vous mettiez entre moi et lui, ou que vous m'étiez plus que ce dont je m'étais fait honneur près de lui. Je ne sais pas le vrai mot de sa froideur pour vous : je pense seu-
CORRESPONDANCE. 'Mili
lement ne l'avoir nullement causée. Je vous demande donc, mon cher ami, de nie laisser considérer ce côté-là comme une ressource possible. Il me serait très précieux de débuter ainsi, et je suis très bonne gardienne de ma volonté sous les grands rapports. J'ai toujours eu des intimités parmi les hommes ; je les connais mieux que les femmes.
Bonsoir, mon cher ami ; portez-vous plus fort que moi. Je travaille pourtant bien ; mais mon fauteuil ou mon lit sont mes meilleurs calmants : la promenade sera pour cet été, à ce que je vois : j'ai bien bon air ici heureusement.
A vous de tout cœur,
Clotilde de V.
CENT TKEXTIEME LETTKE
Dimanche soir ?8 Décembre 1845 (-2 h.).
En consacrant à votre amicale remontrance une lettre dont la lecture devait seulement précéder de quelques heures ma visite accoutumée, vous vouliez, sans doute, ma chère Clotilde, m'indiquer hier un désir spécial d'éviter, à cet égard, toute conversation. Je me félicite de m'être exactement conformé à cette sage intention, que l'heureux entraînement de notre entretien me disposait d'aille.irs à respecter. Mais ce sujet me semble maintenant exiger une explication écrite, qui nous dispensera, j'espère, d'y revenir. Vous savez que je ne puis faire à M. Armand Marrast l'honneur de devenir jamais jaloux de lui sous aucun rapport, surtout quant à une personne pleinement capable de nous apprécier tous deux. Néanmoins, sans cet éclaircissement spécial, vous pourriez croire que ses mauvais procédés envers moi, soit anciens, soit récents, m'ont finalement inspiré une juste animosité personnelle, susceptible d'altérer involontairement la rectitude de mon appréciation.
Je ne puis, chère amie, m'accorder avec vous sur le peu de gra-
vite de la conduite que vous avez dû me faire connaître. Quoique je n'eusse pas auparavant une grande estime, surtout morale, pour M. Marrast, je ne l'aurais point supposé capable d'agir ainsi. La longue lettre (du 22 juillet) où je discutai sérieusement sa ridicule proposition de collaboration hebdomadaire témoigne clairement que j'étais loin de soupçonner alors de tels procédés, bien que ses vues me parussent déjà trop intéressées. Abstraction faite de vous et de moi, cette conduite me semble odieuse, et même méprisable. Racontez-la, sous des noms arbitraires, et vous verrez si toute personne honnête et délicate la juge autrement. Sans avoir même l'excuse d'aucune passion, et dans l'unique vue d'un brutal passetemps, détruire irrévocablement, par une honteuse transaction, la pureté d'une noble femme ; c'est là une tentativequi, pour avoir été dignement repoussée, n'en mérite pas moins une profonde réprobation. Quant à moi, il me serait désormais impossible de témoigner à ce personnage la même considération qu'auparavant: heureusement, ne nous cherchant pas, nous risquons peu de nous rencontrer assez pour manifester cet inévitable changement de ton.
Sans doute, comme vous le dites, beaucoup d'autres n'auraient pas mieux agi, parce que les roués sont devenus très communs. Mais faut-il donc se conduire vulgairement quand on s'érige en réformateur^social? Ceux qui tonnent chaque matin contre les abus des gouvernants sont-ils excusables de faire de leur propre puissance un usage encore plus immoral ? Permettez-moi d'ailleurs de croire qu'il existe heureusement un grand nombre d'hommes incapables d'une telle indélicatesse ; peut-être même en trouverais-je parmi nos journalistes, malgré leur corruption spéciale. Il ne vous a, dites-vous, tendu que des pièges visibles ! Mais, ne vous en eùtil même dressé d'aucune espèce, son projet serait-il meilleur, quoique exécuté sans dissimulation ? Au fond, on a ainsi tenté contre vous la seule contrainte désormais possible habituellement, depuis que nos mœurs proscrivent les violences matérielles, que ces âmes grossières eussent sans doute employées jadis.
11 ne restait à M. Marrast qu'un moyen honorable de mériter le pardon de cette ignoble tentative; c'était, quand il l'a vue échouer, de vous accorder spontanément l'importante publication qu'il avait
CORRESPONDANCE. 'i65
voulu vous faire indignement acheter. Son propre lionneur devait. à défaut d'une vraie délicatesse, lui prescrire cette réparation, pour éviter l'éternel reproche de convertir en honteu.x marché un acte de magistrature littéraire. Cette conduite était tellement conforme à la situation, qu'il n'a pu y manquer que faute d'avoir franchement renoncé à ses vicieux projets, et même à ses coupables espérances.
Nos sultans du journalisme envient beaucoup les licencieux privilèges des directeurs de théâtres envers toute aimable débutante. Il serait donc peu étonnant que, malgré vos nobles refus, ce puissant journaliste eût conservé l'espoir de vous vaincre enfin, d'après un appât qu'il juge irrésistible, surtout dans votre position. Ses dernières avances ne me semblent pas comporter d'autre explication.
C'est pourquoi, ma chère amie, j'ai cru devoir, une fois pour toutes, insister directement sur cette appréciation spéciale, où votre parfaite pureté vous a fait apporter trop d'indulgence. Le noble protectorat que vous m'avez tendrement conféré m'impose cette austère sollicitude, au sujet d'un dangereux milieu, que vous connaissez peu, et dont le contact vous devient imminent. Sans regarder son appui comme indispensable, vous savez que j'en ai toujours apprécié l'utilité réelle, surtout pour vos débuts. Mais, quoique pleinement résolue à ne jamais encourager d'indignes prétentions, vous aviez peut-être besoin qu'une plus exacte connaissance du danger vous imposât mieux, à cet égard, l'habitude spéciale d'une extrême réserve, afin de n'avoir plus à regretter des démarches trop spontanées. Notre triste temps oblige souvent à marcher dans la boue sans se salir. Quoique votre éminente nature soit particulièrement propre à bien remplir cette difficile condition, il faut au moins que le terrain vous soit d'abord assez connu.
J'espère d'ailleurs que vous n'attribuerez à aucun motif personnel ces justes avis de mon dévouement. Si je dois apprécier le cas indépendamment de moi. je ne saurais pourtant y ressembler au magistrat qui, de peur de devenir partial, jugeait toujours contre ses allections. C'est assez pour moi d'être certain que mes propres tendances n'ont ici nullement troublé ma consciencieuse appréciatien.
ion TESTAMENT D'ArOUSTR COMTE.
Elles n'ont pas mémo altéré ma tlispositinn habituelle à trop bien penser de chacun jusqu'à ce que l'expéiience m'oblige spécialement à une juste sévérité.
A vous poui- toujours,
A" COMTE
CEiM TRENTi: ET IMÈME LETTRE
Dimanche soir 28 D(^cembre 18'i5.
Je suis bien persuadée de la pureté de vos vues et du désintéressement des avis que vous me donnez, mon cher ami. Je crois seulement que, si vous connaissiez mieux comment les choses en question se sont passées, vous les jugeriez plus comme moi. M. M. est venu la première fois chez moi pour m'indiquer des changements à faire à la Lucie. 11 a été ce jour-là parfaitement logique et sage dans toutes ses paroles. 11 a paru tenir à ra'attacher à sa collaboration et m'a témoigné une estime distinguée. Nous avions tîni par causer de ma situation, et il m'a dit très positivement: (( Je vous engage à prendre philosophiquement la vie ; des liens dans votre position ne constitueront jamais le désordre: il n'y a que les gens sans foi ni loi qui voudraient jeter la pierre à une femme parce qu'elle ne se condamne pas à la mort civile en même temps que son mari. » Je ne lui répondis que banalement alors. Depuis il levint sur le même sujet; et, me trouvant toujours peu communicative, sa curiosité se mit de la partie : finalement, il mit sur le tapis la morale des boudoirs. Mais, quand l'offre de la collaboration habituelle est arrivée, j'avais fait ma profession de foi. J'ai eu le tort de paraître jouir vivement de son esprit. Je me suis laissée aller à la bonhomie du mien. Tout cela l'a tenté ; et, avec un peu d'esprit de couduiH', je pouvais tirer très bon parti de l'homme. Si je ne le ramène pas là. je suis absolument décidée à n'en rien faire.
En attendant, mon cher ami, j'ai transporté aujourd'hui ma
machine chez M. Grandchamp ; il la comprend vraiment bien, et j'espère qu'il finira par me tirer de peine, moi et mes poumons. Il m'a prêté un petit appareil à ventouses qui se produisent par le vide. Je me le suis appliqué un peu au-dessus du cœur en rentrant, et cela m'a déjà désengorgée. Mes maux sont des congestions partielles, et je l'aurais bien pensé toute seule. Malheureusement, je ne puis pas m'opérer toute seule ; et il m'en coûte tant de recourir aux autres pour mes médications que c'est peut-être pour cela que les frictions m'ont été peu utiles. Maintenant cependant, puisque vous avez eu la bonté de m'olïrir si souvent Sophie, permettriez-vous qu'elle vînt deux fois la semaine me faire l'opération ? Elle est si bonne et si douce femme, que j'aime encore mieux lui confier ma peau qu'à ma portière. Ce genre de ventouses est moins douloureux que les autres probablement; mais il l'est encore, et il faut me rougir tout le dos. Je pense que l'heure la moins incommode pour vous serait dix heures du matin, mon cher ami. Si je me trompe, vous en choisiriez une autre. Si Sophie peut déjà venir demain, elle reviendra jeudi: je suppose que cela doit faire suffisamment d'elîet sur un sujet.
Maintenant, je pars pour ma soirée Pavée, où je compte apprendre la vôtre d'hier. Je veux vous le répéter malgré vous, je suis bien touchée de vos bontés, je sens que nul homme ne m'aime comme vous m'aimez ; je sais tout ce que vous valez de cœur et de tète ; et, quand je me rebilïe un peu contre votre sollicitude, c'est mon idée fixe d'indépendance qui montre le bout de l'oreille. Vous savez si je suis excusable en cela : je sais que je vais trop loin, et que, si mon simple chat commettait un acte de despotisme dans ma cellule, je serais capable de le jeter par la fenêtre; mais je me corrigerai quand j'aurai le temps. Voilà un fameux manuscrit : il est vrai que vous n'en feriez qu'un billet avec vos plumes. Je ne veux donc pas me reprocher le temps que vous passerez à le lire.
Je vous embrasse tendrement,
CLOTILDE
4(;.S TKSTAMKXT DALlil'STK COMTK
CENT TKi:\Ti:-i)i:i \iKMi: li:ttke
Miii-di snir :;(i |)in-.Miihi-c IS'i.'i.
Votre excellente réponse, ma très chèio amie, mérite à plusieurs litres mes tendres remerciements. Outre la pleine justice que vous m'y rendez sur une explication fort délicate, vous m'y donnez de nouveaux témoignages de votre naïve confiance, en m'apprenant, à cet égard, d'importants détails. Chaque occasion qui vient ainsi s'olîrir de mettre en évidence spontanée votre éminente nature accroît toujours mon intime admiration. Ma vie solitaire ne m'a pas empêché de connaître un bon nombre de femmes d'un espiit distingué ; parmi elles, j'en ai même trouvé quelques-unes dont la tète n'avait pas gâté le cœur: mais vous seule m'avez offert aussi cette parfaite pureté et cette adorable candeur qui ont si profondément enraciné la noble passion d'abord excitée par tant d'aimables attributs. Jusque dans les cas où notre accord est incomplet, je reconnais bientôt que cela tient surtout à l'excès de vos rares (|ualités.
(yesl ce (jui arrive aujourd'hui au sujet de M. Marrast. Vos nouvelles explications n'aboutissent qu'à confirmer essentiellement mon inévitable réprobation d'avant-hier. Elles n'atténuent aucunement la gravité du tort principal, sa tentative d'un honteux marché pour insérer la S.vintk-Clotildk, finalement suivie d'un refus de publication quand l'ignoble proposition fut dignement repoussée. Rien ne pourra jamais pallier, à mes yeux, l'infamie d'un tel procédé. Quant à sa vaine offre ultérieure de collaboration hebdomadaire, si j'avais alors connu ce que je sais maintenant je ne l'eusse pas honorée d'un examen sérieux ; car je la regarde aujourd'hui comme n'ayant jamais été sincère : ce fut toujours un simple leurre, uniquement destiné à vous entraîner brusquement. L'ensemble de sa conduite envers vous dévoile une nature morale très vulgaire, et môme inférieure, où l'absence de générosité neutralise radicalement jusqu'à la perspicacité habituelle. De peur d'aventurer son marché, il a méconnu la force d'une légitime gra-
titude. Je lui olîiais pointant, dans la SAiXTE-CLOTiLbE, une heureuse occasion de vous servir dignement, en acquérant même des titres spéciaux à mes égards personnels! Au brûlant début d'une profonde passion, je n'avais pas craint, pour vous mieux servir, de l'associer spontanément à une importante obligation, où votre juste reconnaissance devait plus s'attacher à lui qu'à moi-même. Pourtant je pouvais aloi^s redouter la concurrence d'un gracieux esprit dont vous ne pouviez déjà constater la superficialité. tandis (|ue. au contraire, vous n'aviez pu encore m'apprécier assez. La crainte de perdre ses avances ne lui aurait pas dissimulé tous les avantages d'une telle situation, s'il eût vraiment mérité cette noble concurrence, où il n'apportait, au fond, aucune véritable inclination, dont sa légèreté me semble, en général, le rendre incapable. Je ne puis donc modifier le sévère jugement que j'ai dû vous indiquer. Si j'avais malheureusement à lui écrire, ce que j'espère éviter, je ne pourrais lui conserver notre ancienne formule, mon cher }[. Marraxt : je ne saui^ais dépasser le simple Monsieur, le plus sèchement officiel. Quant à vous, tâchez de le réduire aux seules relations littéraires du directeur d'un journal à l'écrivain dont il publie les travaux. Il doit accepter ou refuser les vôtres, comme tous, dans l'unique vue de son entreprise, sans aucune complaisance personnelle. Le passé vous avertit que tout autre rapport deviendrait dangei^eux avec un personnage qui, sans être luopiement un fat. comptera toujours auprès de vous sur la séduction de son esprit et l'ascendant de sa position. Il me semble, d'après votre conclusion, que telle est à peu près votre résolution actuelle.
Avec (|uelle aimable fiauchise, vous daignez. ma Clotilde.iecon naître enfin l'e.xcellence de mon affection! Combien je vous sais gré surtout de toujours placer, dans votre appréciation, mon cœur avant mon esprit ! Huant aux inconvénients de caractère que vous nr"a vouez si amicalement, croyez que. luème au moment où j'en souffre, je sais les rapporter à leur principale source. Vous dont la juste indépendance fut ttuijours si peu respectée, vous êtes certes bien excusable de jedouler. à cet égaid, jusqu'à la plus pure affection. J'espèr-e cependant (juc vous me connaissez ;issç/, aujourd'hui pour \'ous ctforcci- de conlçuir ce (|uç peul
avoir d'injuste et d'afiiigeant cette tendance involontaire. Sans vous rien demander au delà d'une sainte amitié, permettez-moi de désirer plus d'abandon et de familiarité dans nos cordiales entrevues, où souvent vos formes deviennent aussi cérémonieuses que devant des tiers. En un mot, soyons désormais aussi libres de près que de loin. Le ton général de notre chaste intimité doit se conformer à la conclusion caractéristique que je me plais à répéter d'après votre précieuse lettre du 10 : « Quel que soit (( notre sort, j'espère que la mort seule rompra le lien fondé sur (I mon affection, mon estime, et mon lespect. » .le vous embrasse donc avec tendresse, en attendant votre chère visite du Mercredi, qui terminera dignement notre première année.
Ate COMTE.
,1e vous remercie spécialement d'avoir enfin accepté les services de ma bonne Sophie, dont j'espère que vous avez été contente ce matin. Si l'opération devait se réitérer plus de deux fois par semaine, je compte que vous n'hésiteriez pas î\ l'employer autant qu'il le faudrait.