‹ Testament d'Auguste ComteChapitre 93 sur 112 · CENT THEME QLATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CENT THEME QLATRIÈME LETTRE

Dimanche 4 Janvier 18-iG (midi).

\oive chère visite d'hier a été, ma bien-aimée, un véritable bienfait, dont je prolonge l'elficacité en vous en remerciant avec tendresse. J'étais soulîrant, au physique et au moral : notre noble et cordial entretien m'a doublement ranimé, du moins pour quelque temps. Plus se développe notre pure intimité, mieux je sens combien vous m'êtes précieuse. Auprès de quelle autre amie aurais-je jamais pu, à la fois, épancher sans eiïort les plus hautes conceptions et les plus doux sentiments, avec la pleine certitude d'être toujours compris et goûté ! Quoique j'aie peu pratiqué le monde, je le connais mieux que la plupart de ceux qui s'y livrent, parce que. remarquant tout ce que je vois et le retenant exactement, je n'ai laissé perdre aucune des occasions que ma vie m'a offertes d'observer utilement, en rattachant les divers faits partiels à de véritables principes généraux. Mon intime con viction de votre supériorité mentale et morale sur les autres types féminins résulte dduc d'une ex|>érience réelle, que je n'ai ni Ir

besoin ni le désir d'étendre davantage. Hier, par exemple, j'ai passé une soirée fort agréable auprès d'une bonne et gracieuse dame, à la fois naïve et intelligente, qui pourrait avoir de grands succès dans le monde si elle y vivait : mais, au fond, elle n'a rien de vraiment éminent, de cœur ou d'esprit. Aussi cette conversation n'a-t-elle abouti qu'à me faire encore mieu.x apprécier le charme inexprimable de l'heureux entretien qui l'avait précédée. Outre la sympathie spontanée de nos deux natures, je crois, ma Clotilde, que cette intime satisfaction habituelle dépend d'ailleurs de notre vie retirée, pour laquelle je me félicite que votre propre disposition s'accorde si bien avec la mienne. Le fréquent contact du monde, même le mieux choisi, quoique tendant, par comparaison, à faire mieux sentira chacun la valeur de l'autre, altère à la longue toute véritable intimité, en poussant presque inévitablement à la légèreté des pensées et à l'inconstance des alfections. Telle est du moins son influence ordinaire chez ceux qui s'y livrent avec goût, sans aucune vraie nécessité de position. Surtout en ce temps de fluctuation et de discordance anarchiques, vous savez combien sont partout difliciles et rares les véritables conversations entre plus de deux personnes, dans la bruyante solitude de nos salons.

En ouvrant hier matin votre lettre, je voulais vous complimenter sur votre nouveau cachet, qui ne pouvait certes indiquer mieux votre principal caractère. Mais, aussitôt que je vous ai vue, j'ai cessé de penser à toute autre fleur. A propos de fleurs, il n'est pas de jour, depuis un mois, où je ne récite avec bonheur vos suaves stances ; toutefois, elles me rappellent aussi votre promesse de nouvelles gratifications analogues, et son peu d'eflicaci té jusqu'ici. Je ne puis croire pourtant que votre excellente mémoire soit ainsi devenue stérile, au milieu de tant de richesses antérieures. N'en réserviez-vous pas quelques-unes pour mes étrennes ?

.Vdieu, ma noble et tendre amie ; je termine à regret cette cordiale diversion, d'autant plus précieuse qu'aucune nécessité étrangère ne m'en fournissait l'occasion. Mais je ne vous quitte que pour m'occuper autrement de vous, en consacrant le reste de mon jour de repos, jusqu'à l'heure du paisible banquet mensuel, à relire convenablement, comme je l'a vais projeté, toutes vos soixante-deux

lettres de 1843, avec le doux espoir que la présente année ne me sera pas moins favorable.

Amoui- et respect éternels.

A" COMTE

Si votre mère, par un motif quelconque, retardait la remise que vous vouliez lui demander hier soir, j'espère, Clotilde. que, au premier besoin, vous n'hésiteriez pas à compter sur l'intervention quasi-providentielle que vous m'avez, en général, accordée.

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